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tant que la terre durera - tome 3

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tant que la terre durera - tome 3
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Une rage subite envahit Michel. Il saisit le cocher par le bras et se mit à le secouer en criant :

— Vas-tu m’obéir ?

Le cocher sauta dans la neige.

— Vous pouvez crier. Moi, j’ai compris. Moi, j’aime mieux me coucher par terre.

— Eh bien, reste là. Je poursuivrai la route tout seul.

Et Michel fit mine de ramasser les guides.

Aussitôt, le cocher revint à son siège :

— Ce n’est pas juste, barine. Il faut se soumettre. Qu’est-ce que c’est que la vie ? Je n’ai pas connu mes parents. Ma femme me trompe. J’ai une fille qui se perd en ville, et qui ne mange pas à sa faim pour pouvoir se payer du rouge et de la poudre…

— Et ton fils est malade, je connais l’histoire, dit Michel. Combien veux-tu ?

— Quatre roubles, Votre Excellence, dit Siméon en baissant la tête.

— Les voilà.

— Ah ! je suis damné, gémit Siméon. Vos quatre roubles, je les ai demandés pourquoi ? Est-ce qu’on peut acheter le paradis avec quatre roubles ?

— Non, mais de la vodka.

— Il s’agit bien de vodka ! Les démons nous traquent. C’est leur jour de fête. Ils veulent notre peau. Aïe ! Aïe ! Comme ils crient ! Écoutez-les… Brr… Brou… Bzz… Tfou… Allez-vous-en, maudits ! Il faudrait un peu d’eau bénite. Quelques gouttes sur leur museau, et ils n’oseraient plus revenir.

Michel ouvrit sa cantine, versa un gobelet de vodka et l’offrit à Siméon. Siméon prit le gobelet d’une main tremblante, le bénit d’un signe de croix, le vida, clappa de la langue.

— C’est de la bonne marque, dit-il, et il souffla comme une otarie dans sa moustache.

— Je te donnerai toute la bouteille, si tu nous amènes sains et saufs au prochain relais.

— Le prochain relais, c’est le sein d’Abraham, dit le cocher, en tendant de nouveau son gobelet.

Il but un second coup, essuya sa barbe d’un revers de la manche et murmura :

— Saint Néphonte, le bienheureux, protège-nous contre les démons. Saint Cyprien, prêtre et martyr, chasse les maléfices.

— Alors, on repart ? demanda Michel.

— On repart.

Le traîneau repartit, mais, au bout de quelques foulées, le cheval de volée, à gauche, trébucha et plia un genou dans la neige.

— Relève-toi, carne ! hurlait Siméon. C’est un homme généreux que tu transportes !

Une brusque accalmie succéda aux hurlements de la tempête. Dans le silence infini, seule persistait une plainte monotone, humaine, comme le gémissement d’un blessé, comme l’appel d’une pleureuse. La neige tombait, droite, sage, à petits flocons paresseux. La nuit devenait conciliante. Mais, très vite, un regain de colère drossa l’ombre, la tordit, la poussa, la brisa en poussière glacée contre ce frêle îlot de bois et de chair. Il n’y avait plus de raison pour que la bourrasque prît fin. Jusqu’à l’aube, le monde serait voué à ce désordre furieux. Or, l’aube était loin. Pour la première fois, Michel éprouva la crainte de la mort. Le doute n’était pas possible. Siméon avait perdu sa route. Égarés en pleine steppe, les voyageurs ne pouvaient compter sur aucun secours. Et la défaillance venait vite dans ces régions de froid intense et de solitude.

— Alors, tu te relèves, ma charogne, ma colombe ? gueulait Siméon.

Le cheval se releva.

— On fonce droit devant nous ? demanda le cocher.

— Non, dit Michel. Il faut d’abord retrouver la route.

— Cela, même pour dix roubles, j’en serais incapable, dit Siméon. Je veux bien avancer, puisque vous me dites d’avancer. Je reculerais, si vous me disiez de reculer. Je crois même que j’escaladerais le ciel, sur l’ordre de Votre Seigneurie… Mais la route…

Michel frémit d’impatience. Il pensait à Tania, à ses affaires. Une chambre bien chauffée, un travail dur et passionnant l’attendaient à Astrakhan. Et il était ici, bloqué en pleine steppe, à demi mort de froid. Déjà, il ne sentait plus ses mains, son visage. Un goût de sang était entré dans sa gorge. Le bord de ses paupières lui faisait mal. Il ramassa de la neige sur la couverture et s’en frotta le nez, les joues, pour se ranimer.

— Il n’y a pas trente-six solutions, dit-il enfin. Descends de ton siège. Prends ma lanterne et marche. Moi, je t’attends ici. Tu décriras des cercles de plus en plus larges autour du traîneau, jusqu’à ce que tu rencontres un poteau télégraphique. Alors, tu me feras signe. Je te rejoindrai avec l’attelage. Et tu recommenceras pour le poteau suivant. Ainsi, nous retrouverons la route…

— Que je parte ? glapit le cocher. À pied ? Comme ça ?

— Tu préfères crever sur place ?

— Je crois que oui, dit Siméon en se grattant la nuque.

— Alors, je me dérangerai moi-même.

— Non.

— Tu veux boire avant ?

— Le froid est vif et l’homme est faible.

— Eh bien, bois et va-t’en.

Siméon but un troisième gobelet et ses yeux brillèrent.

— Une bénédiction, dit-il en soupirant.

Puis, il sauta à terre, releva sa houppelande et en fixa les coins dans sa ceinture de drap. Michel s’assit sur le siège du cocher et prit les guides. Les chevaux, inquiets, bougeaient leurs oreilles. Une vapeur rose sortait de leurs naseaux. Siméon empoigna la lanterne, enfonça son bonnet jusqu’aux mâchoires, et se mit à marcher, en trébuchant à chaque pas, dans la neige molle. La lanterne, à vitres carrées, éclairait sur trois côtés. Michel la voyait se balancer, toujours plus lointaine, plus vague. Elle illuminait la silhouette trapue de Siméon. Bientôt, Siméon disparut, avalé par l’ombre mouvante. Et seule demeura dans la nuit la petite bouée radieuse, qui se dandinait. Michel regardait, le cœur serré, les yeux bridés par l’attention, cette flamme vivante, qui errait à travers l’immensité de la steppe. On eût dit une âme en peine, à la recherche de quel enfer, ou de quel paradis ? Toutes les chances de Michel étaient suspendues à ce clignotement minuscule. Le fanal s’évanouit, remonta, s’évanouit encore. « Il est tombé. Il se redresse. Sûrement, il ne trouvera rien. » Mais, obstinément, le feu follet poursuivait sa course.

Michel appela :

— Siméon ! Siméon !

L’espace buvait ses paroles. Depuis combien de temps Siméon était-il parti ? Dix minutes ? Une heure ? La lanterne hésitait, aux confins du monde. « J’ai confiance. Cela ne peut pas finir si bêtement. Tant de choses à faire. Une si jolie femme. Des enfants bien portants. Et, tout à coup… Non, non… » Un cheval hennit. Michel écarquillait les yeux, prêt à pleurer, à crier de rage. Tout le noir de la nuit, tout le blanc de la neige lui coulaient dessus. Il était pris dedans, enterré, englué. Il mâchait, crachait, mâchait encore ce gel, cette odeur d’éther et de mort pure. Maintenant, il était fâché d’avoir laissé partir Siméon avec la lanterne. Il importait que le cocher revînt au plus vite. Tant pis. On attendrait jusqu’au petit jour. Cela valait mieux. « Comment organiser cette attente ? Soyons pratiques. On couvrira les chevaux. Siméon se couchera près de moi, sous les fourrures. Ainsi, nous nous tiendrons chaud. Nous disposons de quatre bouteilles d’alcool. Deux bouteilles par tête. Cela fait combien de gobelets ? Oh ! je ne sens plus mes doigts. Où donc est Siméon ? On ne voit plus sa lanterne. Peu importe. Une crapule, ce Siméon. Mais je n’ai plus que lui. C’est drôle. Mon dernier ami… »

Michel tressaillit. Les chevaux tiraient le traîneau, à petits pas tremblants. « Surtout, ne pas rester sur place. La neige nous ensevelirait. Et il y a Tania, les enfants. Au fait, suis-je encore vivant ?… Siméon ! Siméon ! »

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