Les soupers du prince
- Автор: Дар Фредерик
- Серия: Sous le nom de San-Antonio #7
- Год: 1992
- Язык: французский
- Год: Éditions Fleuve Noir
- ISBN: 978-2265048287
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «Les soupers du prince». Краткое содержание книги:
— En ce cas, vous allez saisir très vite, monseigneur. Vous rappelez-vous une petite jeune fille chassée par son père, qu’une amie de la princesse avait amenée ici à la fin des années 50 ? Elle se prénommait Rosine et a travaillé en qualité de femme de chambre.
— Je la revois tout à fait, assura le vieillard.
— Je suis son fils, laissa tomber Édouard.
Son interlocuteur demeura impassible.
— Ah bien, et alors ?
— Et alors, donc, le fils également du prince Sigismond II, étant né de ses amours avec ma mère.
Le duc se leva lourdement. Il ne marquait nul ressentiment, il avait seulement l’air très las.
— À mon vif regret, monsieur, je ne puis vous écouter davantage, fit-il. Les grands de ce monde, qu’ils soient morts ou vivants, sont en butte à des êtres comme vous. Walter va vous reconduire.
Édouard pâlit et se leva, fouetté par une indicible honte. Son côté soupe au lait l’induisait à injurier le vieux noble ; s’il se contint, ce fut pour éprouver sa volonté.
Il tira de sa poche la lettre du prince à Rosine.
— Ce message du prince à ma mère prouve qu’il est mon père, monseigneur, il constitue une arme qu’elle aurait pu utiliser. Il la lui a fournie, c’est parce qu’il avait confiance en elle, et il a eu raison. Je n’ai appris la chose que depuis trois jours ; si je suis venu ici, c’est en pèlerinage, pourrait-on dire, poussé par une force que je m’explique mal et qui n’est peut-être que de la curiosité. Je restitue cette lettre à la famille princière du Montégrin car, je vous l’ai annoncé en arrivant, je ne demande rien. Mes respects, monseigneur.
Il s’inclina derechef et quitta le bureau. Walter lui emboîta le pas, cette fois-ci, et marcha sur ses talons en clopinant. Il exhalait des plaintes en se déplaçant car Édouard allait trop vite.
Une fois au portail, Blanvin lui demanda d’où lui venait son indéfinisssable accent. Le gardien répondit qu’il était originaire de l’extrême nord de l’Italie, là où on parle « l’autrichien ».
Au moment où il retrouvait sa voiture, un gargouillement de ventre l’avertit qu’il mourait de faim. Midi approchant, il résolut de déjeuner sur place et se mit en quête d’un restaurant où on pourrait lui servir ces fameux filets de perche qui constituent l’un des fleurons de la cuisine populaire helvétique. Il trouva ce qu’il cherchait à proximité du lac. Le temps était indécis, pourtant il choisit de prendre son repas à la terrasse. Édouard ne craignait ni le froid, ni le chaud ; les variations de température semblaient ne pas l’affecter.
Il commanda de la viande des Grisons (made in Argentine), des filets de perche ainsi que trois décis de fendant. Son échec ne lui laissait aucune déconvenue ; il s’inscrivait dans une règle de conduite préétablie. « N’essayez jamais de me montrer cet enfant, vous vous feriez éconduire. » La couleur avait été annoncée en son temps. Tout était bien ainsi. Le prince n’avait pas engendré un prince mais un garagiste. Il devait retourner à ses tractions avant et chasser de son esprit la rocambolesque aventure de Rosine ! Fils de fille mère ! Son lot !
Il souriait en dépliant une minuscule plaquette de beurre enveloppée de papier d’étain. Se confectionna une rôtie qu’il sala et dans laquelle il mordit sans attendre.
Pourquoi ressentait-il comme du soulagement ? Le sentiment d’avoir souscrit à un devoir tarabustant et de se savoir quitte ?
La sommelière amena l’assiette de viande séchée agrémentée de cornichons et de petits oignons au vinaigre. Il mangea avec les doigts les fines lamelles de viande rose.
— Le prince Édouard vous encule tous ! maugréa-t-il.
Il vida son pichet de vin blanc, fit signe à la serveuse de lui en apporter un second.
— Vous aviez soif ! plaisanta la gourde.
— Soif de vin blanc et faim de ton corps, ma merveilleuse !
Ahurie, elle emporta sa vertu aux cuisines.
Son repas achevé, il commanda un café serré avant de reprendre la route. Pendant qu’il soufflait sur sa tasse, il vit déboucher une vieille Rolls Phantom à une allure d’enterrement. Le vénérable véhicule (mais une Rolls-Royce peut-elle être qualifiée d’un mot aussi grossier que « véhicule » ?) devait avoir des problèmes de santé car il se déplaçait en hoquetant. Il parcourut quelques mètres encore et s’arrêta non loin du restaurant. Ses vitres teintées ne livraient rien de ses occupants. Lorsque la portière s’ouvrit, côté conducteur, Édouard eut la surprise de voir descendre Walter, l’homme à tout faire du château. Le petit Austro-Italien ouvrit le capot de la noble voiture, examina le moteur d’un œil incrédule et, au hasard, se mit à tripoter des pièces dont, visiblement, il connaissait mal l’usage.
Édouard héla la sommelière et lui tendit le billet de cinq cents francs suisses dont il avait fait l’emplette au bureau de change de la douane.
— Préparez ma note, je reviens.
Il s’approcha du vieux chauffeur.
— Je croyais que les Rolls ne tombaient jamais en panne ! fit-il.
Walter se retourna.
— Oh ! c’est vous, monsieur !
Son embarras consécutif à l’avarie l’empêchait de trouver surprenante l’arrivée d’Édouard. Il était en détresse et se sentait bafoué par cette voiture renégate.
— Reprenez votre place au volant et accélérez ! lui ordonna Édouard.
— Vous vous y connaissez en Rolls-Royce ?
— Je fais de la mécanique générale, mais toutes les voitures se ressemblent, comme tous les gens se ressemblent.
Walter suivit les indications de son « sauveur ». En très peu de temps, Blanvin trouva la raison de la panne (une simple histoire de mauvais contact) et répara l’auto.
— Il faudra faire contrôler les fusibles, dit-il, il doit y avoir autant d’agences Rolls-Royce que de banques, ici !
Walter le remercia et repartit. À travers les vitres teintées, Édouard reconnut la physionomie clownesque du duc Groloff ; à son côté se tenait une silhouette fantomatique, blafarde dans des vêtements couleur de nuit.
18
On parlait beaucoup de la disparition mystérieuse d’Élie Mazureau, le chauffeur de taxi.
Une dizaine de jours auparavant, il s’était levé plus tôt que de coutume, pendant que son épouse dormait encore, et avait quitté son domicile.
Il s’agissait d’un homme taciturne, au caractère aigre-doux, que l’on craignait partout où il se manifestait, depuis son foyer jusqu’à la mairie où il occupait les fonctions de deuxième adjoint.
Ne le voyant pas rentrer à midi, sa femme supposa qu’il faisait une course longue distance. La chose lui arrivait parfois. Il avait même conduit un client jusqu’à Bruxelles, l’année précédente. La nuit, ne l’ayant pas vu revenir, Mme Mazureau s’était alarmée car il n’avait emporté pour tout bagage que son appareil photographique.
Le lendemain, elle prévint la police. On lança un avis de recherche, on communiqua un peu partout le numéro minéralogique de son taxi, puis les choses en restèrent là. Les gens qui fuguent sont nombreux. Bien des êtres décident un beau matin de changer de vie et plantent là leur quotidien pour aller s’en construire un autre ailleurs.
Ce jour-là, coup de théâtre : un couple d’amoureux cherchant un coin discret avait aperçu l’arrière d’une auto enfoncée dans les résidus d’une cimenterie désaffectée. Une fois dégagé, le véhicule fut identifié. Dès lors, la police judiciaire prit l’enquête en main.