Alex
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Camille Verhœven #2
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226218773
- Жанр: Полицейские детективы
Электронная книга - «Alex». Краткое содержание книги:
Elle en rit de pleurer parce qu’elle ne sait plus si elle est heureuse d’être toujours vivante ou malheureuse d’être encore Alex.
Elle sait s’y prendre, devant cette adversité qui vient des profondeurs. Elle renifle, se mouche, resserre le peignoir autour d’elle, se sert un grand verre de saint-émilion et un plateau infâme, une folie de nourriture, chocolat, pâté de lapin en bocal, biscuits sucrés.
Elle mange, mange, mange. Puis s’abandonne contre le dossier du canapé. Elle se penche pour se servir un grand verre de Bailey’s. Un dernier effort pour aller chercher des glaçons. L’épuisement est tout proche mais le bien-être reste là, comme un bruit de fond.
Un regard au réveil. Totalement décalée, il est vingt-deux heures.
29
L’huile de vidange, l’encre, l’essence, difficile de répertorier tous les effluves qui convergent ici, sans compter le parfum vanillé de Mme Gattegno. La cinquantaine. Quand elle a vu entrer les policiers dans le garage, elle est aussitôt sortie de son bureau vitré et l’apprenti qui venait au-devant d’eux a disparu soudainement comme un chiot surpris par l’irruption de son maître.
— C’est au sujet de votre mari.
— Quel mari ?
Ça donne le ton, ce genre de réponse.
Camille pousse le menton en avant comme si son col de chemise le serrait et il se gratte le cou, perplexe, les yeux au ciel. Se demande comment on va s’en sortir parce que la patronne croise les bras sur sa robe imprimée, prête à faire barrage de son corps s’il le faut. On se demande bien ce qu’elle a à défendre.
— Bernard Gattegno.
Prise au dépourvu, ça se voit tout de suite, les bras se relâchent un peu, sa bouche s’ouvre sur un « O ». Elle ne s’y attendait pas et ne pensait pas à ce mari-là. Il faut dire, elle s’est remariée, l’an dernier, avec un fainéant de première, plus jeune, le meilleur ouvrier du garage, elle s’appelle Mme Joris aujourd’hui. Effet désastreux. Le mariage l’a aussitôt soulagé, le nouveau mari. Il peut passer son temps au bistro en toute impunité. Elle tourne la tête de droite et de gauche, quel gâchis.
— C’était pour le garage, vous comprenez. Toute seule…, explique-t-elle.
Camille comprend. Un grand garage, trois, quatre ouvriers, deux apprentis, sept ou huit voitures, capot ouvert, des moteurs tournent au ralenti, sur le pont élévateur une limousine décapotable rose et blanche, le genre Elvis Presley, c’est curieux de trouver ça à Étampes. L’un des ouvriers, un grand, moitié jeune, large d’épaules, qui s’essuie les mains dans un chiffon sale, s’approche et demande s’il peut aider, mâchoire menaçante. Il interroge la patronne du regard. Si le Joris succombe à une cirrhose, pas de doute, la relève est assurée. Ses biceps hurlent qu’il n’est pas du genre à se laisser impressionner par la police. Camille hoche la tête.
— Et pour les enfants aussi…, dit Mme Joris.
Elle en revient à son remariage, c’est peut-être ça qu’elle veut défendre depuis le début de l’entretien, cette idée de s’être remariée aussi vite et aussi mal.
Camille s’éloigne, laisse Louis manœuvrer. Il regarde, sur sa droite, trois voitures d’occasion qui portent leur prix de vente en lettres peintes en blanc sur le pare-brise. Il s’approche du bureau, tout en vitres, construit pour surveiller les ouvriers pendant qu’on fait la comptabilité. Ça marche toujours, ce genre de truc, l’un qui interroge, l’autre qui se promène, qui furète. Ça ne rate pas cette fois non plus.
— Vous cherchez quoi ?
Curieusement, il a une voix très aigüe, une articulation presque savante mais hargneuse, qui défend un territoire même si ce n’est pas le sien. Du moins, pas encore. Camille se retourne, son regard est à peu près au niveau du sternum de l’ouvrier musclé. Trois têtes de plus, facile. Du coup, il dispose d’une vue privilégiée sur ses avant-bras. Le garagiste continue de s’essuyer les mains machinalement dans son chiffon, comme un barman. Camille lève les yeux.
— Fleury-Mérogis ?
Le chiffon s’arrête. Camille pointe l’index sur l’avant-bras tatoué.
— Ce modèle-là, c’est les années 90, non ? T’as fait combien ?
— J’ai fait ma peine, dit le garagiste.
Camille fait signe qu’il comprend.
— Ça tombe bien que tu aies appris la patience.
Il désigne de la tête, derrière lui, la patronne qui continue de parler à Louis.
— … parce que tu as raté le tour précédent, et maintenant, ça risque d’être long.
Louis vient d’exhiber le portrait de Nathalie Granger. Camille s’approche. Mme Joris écarquille les yeux, elle est soufflée de reconnaître la maîtresse de son ex-mari. Léa. « C’est un prénom de pute, vous trouvez pas ? » Camille reste perplexe sur la question, Louis hoche prudemment la tête. Léa comment, personne ne le sait. Léa, c’est tout. Elle ne l’a vue que deux fois mais elle s’en souvient parfaitement, « comme si c’était hier ». « Plus grosse. » Sur le dessin, elle fait toute gentille mais c’était une peste « avec de gros nichons ». Pour Camille, « gros nichons » est un concept assez relatif, surtout quand il remarque la poitrine extraordinairement plate de Mme Joris. Elle fait une fixation sur les nichons de la fille, comme si, à eux seuls, ils expliquaient le naufrage de son couple.
On recompose l’histoire qui est d’un vide inquiétant. Où Gattegno a-t-il rencontré Nathalie Granger ? Personne ne le sait. Pas même les ouvriers que Louis interroge, ceux qui étaient là il y a deux ans. « Une belle fille », dit l’un, il l’a croisée un jour qu’elle attendait le patron dans sa voiture, au coin de la rue. Ne l’a vue qu’une seule fois, pas possible de dire si c’est elle sur le portrait-robot. La voiture, par contre, le type se souvient de la marque, de la couleur, de l’année (il est garagiste), mais avec ça, on ne pourra pas faire grand-chose. « Des yeux noisette », dit l’autre, un homme près de la retraite qui ne regarde plus le derrière des filles, à qui les gros nichons ne font plus beaucoup d’effet, alors il regarde les yeux. Mais pour le portrait-robot, il ne jurerait pas. Ça sert à quoi d’être observateur quand on n’a pas de mémoire ? se demande Camille.
Non, pour la rencontre, personne ne sait. L’histoire est fulgurante, en revanche, tout le monde est d’accord. Totalement asphyxié, le patron, « du jour au lendemain », n’était plus lui-même.
— Elle devait en connaître un bout, dit un autre qui trouve marrant de se montrer salace vis-à-vis de son ancien patron.
Gattegno commence à s’absenter du garage. Mme Joris confesse qu’elle les a suivis une fois, ça la rendait folle à cause des enfants, ils l’ont semée, le mari n’est pas rentré ce soir-là, seulement le lendemain, penaud, « la Léa » est venue le rechercher. « À la maison ! » hurle-t-elle. Deux ans après, elle s’étrangle encore. Le garagiste l’a vue par la fenêtre de la cuisine. D’un côté sa femme, les enfants étaient absents (« Ça tombait mal, ça l’aurait peut-être arrêté »), de l’autre, à la porte du jardin « cette salope » (Nathalie Granger, dite Léa, a décidément une réputation bien établie), bref, le mari balance, pas longtemps, il attrape son portefeuille, son blouson et le voilà parti, on l’a retrouvé mort dans une chambre du Formule1 dans la nuit du lundi, ce sont les femmes de ménage qui ont fait la découverte. Dans ces hôtels, il n’y a pas d’accueil, pas d’hôtesse, le personnel est invisible, on entre avec une carte de crédit, c’est celle du mari qui a servi. Aucune trace de la fille. À la morgue, on ne lui a pas laissé voir le bas du visage de son mari, il ne devait pas être bien beau à regarder. L’autopsie a été formelle, aucune trace de coups, rien, le type s’allonge sur le lit, tout habillé, « avec ses chaussures », et il avale un demi-litre d’acide, « de celui qu’on se sert pour les batteries ».