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Couleurs de l'incendie

Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:

Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l’empire financier dont elle est l’héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d’un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement.
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
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— L’essentiel de ce que je possède était engagé là-bas, n’est-ce pas ? Mais… pas tout ! Vous avez bien constitué un portefeuille avec 50 % d’actions dans d’autres entreprises, n’est-ce pas ?

Elle avait posé la question avec l’autorité de classe qu’on lui avait inculquée, mais qui, dans cette circonstance, était hors de propos.

— C’est vrai, Madeleine, mais…

— Mais…?

— Ce sont des sociétés qui, pour la plupart, sont liées à la même filière, des sous-traitants, des fournisseurs, des clients…

— J’ai des titres anglais, américains, italiens…! Le gouvernement roumain ne gère pas les affaires étrangères, que je sache !

— Ces sociétés étrangères, Madeleine, appartiennent toutes à la filière pétrolière. Elles vont sombrer, elles aussi, dans les jours à venir.

— Combien ai-je perdu ? Que me reste-t-il, Gustave ?

— Vous avez perdu beaucoup, Madeleine. Il vous reste… très peu.

— J’ai… tout perdu ? Toute ma fortune ?

— Pour l’essentiel, oui. Il va vous falloir prendre des mesures drastiques.

— Vendre la maison ?

Silence.

— Tout vendre ?

— À peu près tout, oui. Je regrette…

Madeleine sembla perdre plusieurs centimètres. Elle s’était retournée, hébétée, avait gagné la porte d’un pas mécanique, mais elle s’arrêta brusquement, se tourna vers Joubert, elle serrait entre ses mains son exemplaire du Soir qu’elle tendit vers lui.

— Dites-moi, Gustave…, « l’organisme financier » qui a fait monter le pétrole roumain pour acheter à bas prix les actions irakiennes, c’est vous ?

Joubert était un homme froid, dur, mais cette fois l’aveu était de taille, le courage lui manqua. Il répondit à côté :

— Je vous ai conseillée au mieux, Madeleine, vous n’avez pas voulu m’écouter…

Elle se sentait dans un état de lucidité presque terrifiant. Sa colère montait à mesure que son cerveau reconstituait le fil des événements des derniers mois.

Charles d’abord. Venu lui expliquer qu’une crise économique la menaçait et que Joubert était dépassé…

Dans le Soir de Paris, des informations sur la réussite éclatante du pétrole roumain…

Gustave lui-même qui faisait tout pour apparaître comme un homme dispensant de mauvais conseils qu’il était impératif de ne pas suivre…

Madeleine prenait toute la dimension de la manipulation dont elle avait été l’objet.

Elle eut envie de le tuer, de l’écraser comme un serpent.

— Vous me retrouverez sur votre route, Gustave. Je vais utiliser les obligations de Paul dont j’assure la gestion pour réorganiser notre vie et…

— De quelles obligations parlez-vous, Madeleine ?

— De celles dont Paul a hérité de son grand-père.

— Mais, Madeleine, vous les avez vendues…

Sous le choc, elle dut se retenir à la poignée de la porte. Comment cela, vendues ?

— Madeleine, je vous ai conseillée, et vous avez accepté, de restructurer votre fortune. C’était en juin dernier, souvenez-vous, je vous ai apporté des tableaux, des chiffres, des courbes… Les actions d’État, vous ai-je expliqué, ne rapportent plus rien et ça ne s’arrangera pas avec le temps… Vous avez accepté de céder tous les titres de votre fils, ce que je vous ai conseillé. J’ai attiré votre attention sur cette décision capitale.

Oui, elle se souvenait vaguement : « Vous abandonnez des titres pauvres, avait-il expliqué, et vous consolidez la banque familiale… »

Joubert avait ce ton docte, vaguement humiliant, qu’il adoptait lorsqu’il voulait lui faire sentir son infériorité intellectuelle.

— Lorsque nous avons procédé à cette restructuration, vous m’avez assuré que vous compreniez clairement de quoi il s’agissait.

— Les obligations de Paul… ont été vendues ?

— Plus exactement, vous avez autorisé la banque à…

— Où est l’argent de Paul ?

Madeleine avait hurlé.

— Vous l’avez investi, avec le reste, dans le pétrole roumain, Madeleine. Contre mon avis. Vous n’avez aucun reproche à me faire.

— J’ai tout perdu ?

— Oui.

Joubert enfonça ses mains dans ses poches.

— Et Paul aussi a tout perdu ?

— Oui.

— Laissez-moi comprendre, Gustave… Pour faire chuter les actions pétrolières que vous vouliez acquérir, il vous fallait un faire-valoir puissant. Et c’est la totalité de ma fortune qui vous a servi, c’est bien cela ?

— Je ne dirais pas cela comme ça…

— Comment le diriez-vous ?

— Je dirais que vous avez refusé de me faire confiance.

— Vous m’avez menti…

— Jamais !

Cette fois, c’est Gustave qui avait crié.

— Vous avez pris vos décisions seule et contre mon conseil. Je vous ai toujours fourni d’amples explications, mais cela vous barbait, vous soupiriez… Vous ne pouvez vous en prendre qu’à vous-même.

— Vous êtes un…

Le mot lui vint. Qu’un reste de décence lui interdit de prononcer.

Joubert l’avait manipulée pendant des mois et des mois. Il avait agi selon un plan mûrement réfléchi.

— Ma fortune tout entière est passée dans vos mains…

— Non. Vous avez perdu votre fortune en même temps que je constituais la mienne, c’est tout à fait différent.

Elle titubait, la femme de chambre lui porta secours, elle la repoussa, descendit les marches du perron, monta en voiture.

À l’instant où le chauffeur s’apprêtait à refermer la portière, Madeleine l’arrêta, le regard rivé sur une fenêtre du premier étage.

De là-haut, Léonce la regardait.

Gustave apparut derrière elle un court instant, puis s’effaça.

Les deux femmes restèrent ainsi un long moment.

Puis Léonce, d’un geste lent, laissa tomber le rideau.

La lumière avait quasiment fondu au noir.

Le public, fasciné, tentait maintenant de distinguer sur la scène la source de cette voix poignante qui achevait :

Je vous ai tant aimée Comment vous haïrais-je ? Mais voyez dans quel chaos Vous avez plongé ma vie…

19

L’hôtel Péricourt fut vendu le 30 octobre 1929, bien en dessous de sa valeur parce que Madeleine était pressée.

Un commissaire-priseur fit apposer des petits chevalets indiquant le prix de chaque meuble, tableau, bibelot, livre, rideau, tapis, lit, plante, lustre, miroir, à l’exception du peu que Madeleine pourrait emporter avec elle. On vit défiler un grand nombre de ceux qui, deux ans plus tôt, étaient venus là assister à l’enterrement de Marcel Péricourt.

Madeleine entra et resta pétrifiée.

Hortense déambulait dans le salon, les reins cambrés, comme un général d’infanterie visitant le champ de bataille après la victoire, un petit carnet à la main, s’arrêtant devant une commode ou une tapisserie, reculant pour se faire une idée de ce que cela rendrait chez elle, puis passant à l’article suivant ou notant soigneusement le prix et le numéro du lot.

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