L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
-Monsieur, demanda-t-elle, c'est ici, n'est-ce pas, que travaille un enfant du nom d'Etienne... C'est mon garcon.
-Etienne, Etienne, repetait l'ouvrier qui se dandinait, la voix enrouee; Etienne, non, connais pas.
La bouche ouverte, il exhalait cette odeur d'alcool des vieux tonneaux d'eau-de-vie, dont on a enleve la bonde. Et, comme cette rencontre d'une femme dans ce coin d'ombre commencait a le rendre goguenard, Gervaise recula, en murmurant:
-C'est bien ici pourtant que monsieur Goujet travaille?
-Ah! Goujet, oui! dit l'ouvrier, connu Goujet!... Si c'est pour Goujet que vous venez... Allez au fond.
Et, se tournant, il cria de sa voix qui sonnait le cuivre fele:
-Dis donc, la Gueule-d'Or, voila une dame pour toi!
Mais un tapage de ferraille etouffa ce cri. Gervaise alla au fond. Elle arriva a une porte, allongea le cou. C'etait une vaste salle, ou elle ne distingua d'abord rien. La forge, comme morte, avait dans un coin une lueur palie d'etoile, qui reculait encore l'enfoncement des tenebres. De larges ombres flottaient. Et il y avait par moments des masses noires passant devant le feu, bouchant cette derniere tache de clarte, des hommes demesurement grandis dont on devinait les gros membres. Gervaise, n'osant s'aventurer, appelait de la porte, a demi-voix:
-Monsieur Goujet, monsieur Goujet...
Brusquement, tout s'eclaira. Sous le ronflement du soufflet, un jet de flamme blanche avait jailli. Le hangar apparut, ferme par des cloisons de planches, avec des trous maconnes grossierement, des coins consolides a l'aide de murs de briques. Les poussieres envolees du charbon badigeonnaient cette halle d'une suie grise. Des toiles d'araignee pendaient aux poutres, comme des haillons qui sechaient la-haut, alourdies par des annees de salete amassee. Autour des murailles, sur des etageres, accroches a des clous ou jetes dans les angles sombres, un pele-mele de vieux fers, d'ustensiles cabosses, d'outils enormes, trainaient, mettaient des profils casses, ternes et durs. Et la flamme blanche montait toujours, eclatante, eclairant d'un coup de soleil le sol battu, ou l'acier poli de quatre enclumes, enfoncees dans leurs billots, prenait un reflet d'argent paillete d'or.
Alors, Gervaise reconnut Goujet devant la forge, a sa belle barbe jaune. Etienne tirait le soufflet. Deux autres ouvriers etaient la. Elle ne vit que Goujet, elle s'avanca, se posa devant lui.
-Tiens! madame Gervaise! s'ecria-t-il, la face epanouie; quelle bonne surprise!
Mais, comme les camarades avaient de droles de figures, il reprit en poussant Etienne vers sa mere:
-Vous venez voir le petit... Il est sage, il commence a avoir de la poigne.
-Ah bien! dit-elle, ce n'est pas commode d'arriver ici... Je me croyais au bout du monde...
Et elle raconta son voyage. Ensuite, elle demanda pourquoi on ne connaissait pas le nom d'Etienne dans l'atelier. Goujet riait; il lui expliqua que tout le monde l'appelait le petit Zouzou, parce qu'il avait des cheveux coupes ras, pareils a ceux d'un zouave. Pendant qu'ils causaient ensemble, Etienne ne tirait plus le soufflet, la flamme de la forge baissait, une clarte rose se mourait, au milieu du hangar redevenu noir. Le forgeron attendri regardait la jeune femme souriante, toute fraiche dans cette lueur. Puis, comme tous deux ne se disaient plus rien, noyes de tenebres, il parut se souvenir, il rompit le silence:
-Vous permettez, madame Gervaise, j'ai quelque chose a terminer. Restez la, n'est-ce pas? vous ne genez personne.
Elle resta. Etienne s'etait pendu de nouveau au soufflet. La forge flambait, avec des fusees d'etincelles; d'autant plus que le petit, pour montrer sa poigne a sa mere, dechainait une haleine enorme d'ouragan. Goujet, debout, surveillant une barre de fer qui chauffait, attendait, les pinces a la main. La grande clarte l'eclairait violemment, sans une ombre. Sa chemise roulee aux manches, ouverte au col, decouvrait ses bras nus, sa poitrine nue, une peau rose de fille ou frisaient des poils blonds; et, la tete un peu basse entre ses grosses epaules bossuees de muscles, la face attentive, avec ses yeux pales fixes sur la flamme, sans un clignement, il semblait un colosse au repos, tranquille dans sa force. Quand la barre fut blanche, il la saisit avec les pinces et la coupa au marteau sur une enclume, par bouts reguliers, comme s'il avait abattu des bouts de verre, a legers coups. Puis, il remit les morceaux au feu, ou il les reprit un a un, pour les faconner. Il forgeait des rivets a six pans. Il posait les bouts dans une clouiere, ecrasait le fer qui formait la tete, aplatissait les six pans, jetait les rivets termines, rouges encore, dont la tache vive s'eteignait sur le sol noir; et cela d'un martelement continu, balancant dans sa main droite un marteau de cinq livres, achevant un detail a chaque coup, tournant et travaillant son fer avec une telle adresse, qu'il pouvait causer et regarder le monde. L'enclume avait une sonnerie argentine. Lui, sans une goutte de sueur, tres a l'aise, tapait d'un air bonhomme, sans paraitre faire plus d'effort que les soirs ou il decoupait des images, chez lui.
-Oh! ca, c'est du petit rivet, du vingt millimetres, disait-il pour repondre aux questions de Gervaise. On peut aller a ses trois cents par jour... Mais il faut de l'habitude, parce que le bras se rouille vite...
Et comme elle lui demandait si le poignet ne s'engourdissait pas a la fin de la journee, il eut un bon rire. Est-ce qu'elle le croyait une demoiselle? Son poignet en avait vu de grises depuis quinze ans; il etait devenu en fer, tant il s'etait frotte aux outils. D'ailleurs, elle avait raison: un monsieur qui n'aurait jamais forge un rivet ni un boulon, et qui aurait voulu faire joujou avec son marteau de cinq livres, se serait colle une fameuse courbature au bout de deux heures. Ca n'avait l'air de rien, mais ca vous nettoyait souvent des gaillards solides en quelques annees. Cependant, les autres ouvriers tapaient aussi, tous a la fois. Leurs grandes ombres dansaient dans la clarte, les eclairs rouges du fer sortant du brasier traversaient les fonds noirs, des eclaboussements d'etincelles partaient sous les marteaux, rayonnaient comme des soleils, au ras des enclumes. Et Gervaise se sentait prise dans le branle de la forge, contente, ne s'en allant pas. Elle faisait un large detour, pour se rapprocher d'Etienne sans risquer d'avoir les mains brulees, lorsqu'elle vit entrer l'ouvrier sale et barbu, auquel elle s'etait adressee, dans la cour.
-Alors, vous avez trouve, madame? dit-il de son air d'ivrogne goguenard. La Gueule-d'Or, tu sais, c'est moi qui t'ai indique a madame...
Lui, se nommait Bec-Sale, dit Boit-sans-Soif, le lapin des lapins, un boulonnier du grand chic, qui arrosait son fer d'un litre de tord-boyaux par jour. Il etait alle boire une goutte, parce qu'il ne se sentait plus assez graisse pour attendre six heures. Quand il apprit que Zouzou s'appelait Etienne, il trouva ca trop farce; et il riait en montrant ses dents noires. Puis, il reconnut Gervaise. Pas plus tard que la veille, il avait encore bu un canon avec Coupeau. On pouvait parler a Coupeau de Bec-Sale, dit Boit-sans-Soif, il dirait tout de suite: C'est un zig! Ah! cet animal de Coupeau! il etait bien gentil, il rendait les tournees plus souvent qu'a son tour.
-Ca me fait plaisir de vous savoir sa femme, repetait-il. Il merite d'avoir une belle femme.... N'est-ce pas? la Gueule-d'Or, madame est une belle femme?
Il se montrait galant, se poussait contre la blanchisseuse, qui reprit son panier et le garda devant elle, afin de le tenir a distance. Goujet, contrarie, comprenant que le camarade blaguait, a cause de sa bonne amitie pour Gervaise, lui cria:
-Dis donc, feignant! pour quand les quarante millimetres?... Es-tu d'attaque, maintenant que tu as le sac plein, sacre soiffard?
Le forgeron voulait parler d'une commande de gros boulons qui necessitaient deux frappeurs a l'enclume.
-Pour tout de suite, si tu veux, grand bebe! repondit Bec-Sale, dit Boit-sans-Soif. Ca tette son pouce et ca fait l'homme! T'as beau etre gros, j'en ai mange d'autres!