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L'assommoir

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L'assommoir
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Puis, dehors, ils n'echangerent pas un mot. Il ne trouva rien; il dit seulement qu'elle aurait pu emmener Etienne, s'il n'y avait pas eu encore une demi-heure de travail. Elle s'en allait enfin, quand il la rappela, cherchant a la garder quelques minutes de plus.

-Venez donc, vous n'avez pas tout vu... Non, vrai, c'est tres-curieux.

Il la conduisit a droite, dans un autre hangar, ou son patron installait toute une fabrication mecanique. Sur le seuil, elle hesita, prise d'une peur instinctive. La vaste salle, secouee par les machines, tremblait; et de grandes ombres flottaient, tachees de feux rouges. Mais lui la rassura en souriant, jura qu'il n'y avait rien a craindre; elle devait seulement avoir bien soin de ne pas laisser trainer ses jupes trop pres des engrenages. Il marcha le premier, elle le suivit, dans ce vacarme assourdissant ou toutes sortes de bruits sifflaient et ronflaient, au milieu de ces fumees peuplees d'etres vagues, des hommes noirs affaires, des machines agitant leurs bras, qu'elle ne distinguait pas les uns des autres. Les passages etaient tres-etroits, il fallait enjamber des obstacles, eviter des trous, se ranger pour se garer d'un chariot. On ne s'entendait pas parler. Elle ne voyait rien encore, tout dansait. Puis, comme elle eprouvait au-dessus de sa tete la sensation d'un grand frolement d'ailes, elle leva les yeux, elle s'arreta a regarder les courroies, les longs rubans qui tendaient au plafond une gigantesque toile d'araignee, dont chaque fil se devidait sans fin; le moteur a vapeur se cachait dans un coin, derriere un petit mur de briques; les courroies semblaient filer toutes seules, apporter le branle du fond de l'ombre, avec leur glissement continu, regulier, doux comme le vol d'un oiseau de nuit. Mais elle faillit tomber, en se heurtant a un des tuyaux du ventilateur, qui se ramifiait sur le sol battu, distribuant son souffle de vent aigre aux petites forges, pres des machines. Et il commenca par lui faire voir ca, il lacha le vent sur un fourneau; de larges flammes s'etalerent des quatre cotes en eventail, une collerette de feu dentelee, eblouissante, a peine teintee d'une pointe de laque; la lumiere etait si vive, que les petites lampes des ouvriers paraissaient des gouttes d'ombre dans du soleil. Ensuite, il haussa la voix pour donner des explications, il passa aux machines: les cisailles mecaniques qui mangeaient des barres de fer, croquant un bout a chaque coup de dents, crachant les bouts par derriere, un a un; les machines a boulons et a rivets, hautes, compliquees, forgeant les tetes d'une seule pesee de leur vis puissante; les ebarbeuses, au volant de fonte, une boule de fonte qui battait l'air furieusement a chaque piece dont elles enlevaient les bavures; les taraudeuses, manoeuvrees par des femmes, taraudant les boulons et leurs ecrous, avec le tictac de leurs rouages d'acier luisant sous la graisse des huiles. Elle pouvait suivre ainsi tout le travail, depuis le fer en barre, dresse contre les murs, jusqu'aux boulons et aux rivets fabriques, dont des caisses pleines encombraient les coins. Alors, elle comprit, elle eut un sourire en hochant le menton; mais elle restait tout de meme un peu serree a la gorge, inquiete d'etre si petite et si tendre parmi ces rudes travailleurs de metal, se retournant parfois, les sangs glaces, au coup sourd d'une ebarbeuse. Elle s'accoutumait a l'ombre, voyait des enfoncements ou des hommes immobiles reglaient la danse haletante des volants, quand un fourneau lachait brusquement le coup de lumiere de sa collerette de flamme. Et, malgre elle, c'etait toujours au plafond qu'elle revenait, a la vie, au sang meme des machines, au vol souple des courroies, dont elle regardait, les yeux leves, la force enorme et muette passer dans la nuit vague des charpentes.

Cependant, Goujet s'etait arrete devant une des machines a rivets. Il restait la, songeur, la tete basse, les regards fixes. La machine forgeait des rivets de quarante millimetres, avec une aisance tranquille de geante. Et rien n'etait plus simple en verite. Le chauffeur prenait le bout de fer dans le fourneau; le frappeur le placait dans la clouiere, qu'un filet d'eau continu arrosait pour eviter d'en detremper l'acier; et c'etait fait, la vis s'abaissait, le boulon sautait a terre, avec sa tete ronde comme coulee au moule. En douze heures, cette sacree mecanique en fabriquait des centaines de kilogrammes. Goujet n'avait pas de mechancete; mais, a certains moments, il aurait volontiers pris Fifine pour taper dans toute cette ferraille, par colere de lui voir des bras plus solides que les siens. Ca lui causait un gros chagrin, meme quand il se raisonnait, en se disant que la chair ne pouvait pas lutter contre le fer. Un jour, bien sur, la machine tuerait l'ouvrier; deja leurs journees etaient tombees de douze francs a neuf francs, et on parlait de les diminuer encore; enfin, elles n'avaient rien de gai, ces grosses betes, qui faisaient des rivets et des boulons comme elles auraient fait de la saucisse. Il regarda celle-la trois bonnes minutes sans rien dire; ses sourcils se froncaient, sa belle barbe jaune avait un herissement de menace. Puis, un air de douceur et de resignation amollit peu a peu ses traits. Il se tourna vers Gervaise qui se serrait contre lui, il dit avec un sourire triste:

-Hein! ca nous degotte joliment! Mais peut-etre que plus tard ca servira au bonheur de tous.

Gervaise se moquait du bonheur de tous. Elle trouva les boulons a la mecanique mal faits.

-Vous me comprenez, s'ecria-t-elle avec feu, ils sont trop bien faits... J'aime mieux les votres. On sent la main d'un artiste, au moins.

Elle lui causa un bien grand contentement en parlant ainsi, parce qu'un moment il avait eu peur qu'elle ne le meprisat, apres avoir vu les machines. Dame! s'il etait plus fort que Bec-Sale, dit Boit-sans-Soif, les machines etaient plus fortes que lui. Lorsqu'il la quitta enfin dans la cour, il lui serra les poignets a les briser, a cause de sa grosse joie.

La blanchisseuse allait tous les samedis chez les Goujet pour reporter leur linge. Ils habitaient toujours la petite maison de la rue Neuve de la Goutte-d'Or. La premiere annee, elle leur avait rendu regulierement vingt francs par mois, sur les cinq cents francs; afin de ne pas embrouiller les comptes, on additionnait le livre a la fin du mois seulement, et elle ajoutait l'appoint necessaire pour completer les vingt francs, car le blanchissage des Goujet, chaque mois, ne depassait guere sept ou huit francs. Elle venait donc de s'acquitter de la moitie de la somme environ, lorsque, un jour de terme, ne sachant plus par ou passer, des pratiques lui ayant manque de parole, elle avait du courir chez les Goujet et leur emprunter son loyer. Deux autres fois, pour payer ses ouvrieres, elle s'etait adressee egalement a eux, si bien que la dette se trouvait remontee a quatre cent vingt-cinq francs. Maintenant, elle ne donnait plus un sou, elle se liberait par le blanchissage, uniquement. Ce n'etait pas qu'elle travaillat moins, ni que ses affaires devinssent mauvaises. Au contraire. Mais il se faisait des trous chez, elle, l'argent avait l'air de fondre, et elle etait contente quand elle pouvait joindre les deux bouts. Mon Dieu! pourvu qu'on vive, n'est-ce pas? on n'a pas trop a se plaindre. Elle engraissait, elle cedait a tous les petits abandons de son embonpoint naissant, n'ayant plus la force de s'effrayer en songeant a l'avenir. Tant pis! l'argent viendrait toujours, ca le rouillait de le mettre de cote. Madame Goujet cependant restait maternelle pour Gervaise. Elle la chapitrait parfois avec douceur, non pas a cause de son argent, mais parce qu'elle l'aimait et qu'elle craignait de lui voir faire le saut. Elle n'en parlait seulement pas, de son argent. Enfin, elle y mettait beaucoup de delicatesse.

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