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La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]

Электронная книга - «La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]». Краткое содержание книги:

Severian le bourreau, exclu de sa guilde pour avoir montré de la pitié à une prisonnière trop aimée, a pris le chemin de Thrax, la cité de l'exil. Armé de Terminus Est, son épée, et d'un bijou mystérieux dont il constate sans les comprendre les pouvoirs thaumaturgiques, Severian entre au service de Vodalus, le hors-la-loi, le nécrophage, dont les rites énigmatiques jettent un pont, peut-être illusoire, entre la vie et la mort.
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Un peu plus loin, la lumière bleue flamboya à nouveau, et une femme hurla.

Jonas se mit à jurer, ou du moins, au ton de sa voix, avais-je l’impression qu’il jurait, car il s’exprimait dans une langue qui m’était inconnue. J’entendis ses bottes sonner contre le sol. Il y eut un autre éclair, et je reconnus ces mêmes arcs électriques qui avaient jailli de la Révolutionnaire, le jour où, en compagnie de maître Gurloes et de Roche, nous l’avions administrée à Thècle. Jonas cria très certainement comme je l’avais fait moi-même, mais le tumulte était devenu tel que je ne pus distinguer sa voix.

La lumière verdâtre du début s’intensifia, et, tandis que je la regardais, à demi paralysé de douleur, et terrorisé comme je ne me souviens pas l’avoir jamais été ni avant ni depuis, elle se rassembla pour former un visage monstrueux dont les yeux, grands comme des soucoupes, brasillaient dans ma direction ; puis il s’estompa, cédant rapidement la place à l’obscurité.

Dussé-je passer ma vie à remanier ce passage, la chose fut infiniment plus terrifiante que tout ce que ma plume pourrait exprimer. La peur de perdre la vue s’ajoutait à la douleur, d’autant plus que nous étions tous, en l’occurrence, devenus momentanément aveugles. Il n’y avait pas de lumière, et nous n’avions aucun moyen d’en faire ; personne ne disposait de la moindre chandelle ni même d’un vulgaire morceau d’amadou. Un peu partout, dans cette salle qui était presque une caverne, on entendait crier, pleurer et prier. Couvrant un instant ce tintamarre sauvage, je perçus le rire clair d’une jeune femme, puis plus rien.

16. Jonas

Je fus pris d’un besoin de lumière aussi puissant que le besoin de nourriture d’un homme affamé, et finalement je décidai d’employer la Griffe. Peut-être devrais-je d’ailleurs plutôt dire que ce fut la Griffe qui décida de m’employer ; on aurait dit que je n’exerçais plus aucun contrôle sur la main qui se glissa dans ma botte pour la saisir.

La douleur diminua instantanément, tandis qu’un foyer de lumière bleue se mettait à rayonner. Le tumulte redoubla, car les malheureux détenus, voyant l’éclat de la Griffe, crurent tout d’abord qu’une nouvelle calamité allait s’abattre sur eux. J’enfonçai donc la gemme dans ma botte, et lorsque l’obscurité fut retombée, je partis à tâtons à la recherche de Jonas.

Il n’était pas inconscient, comme je l’avais imaginé ; allongé sur le sol à une vingtaine de pas de notre coin, il se tordait de douleur. Je le ramenai sur la paillasse (le trouvant extraordinairement léger), et après nous avoir recouverts tous deux de ma cape, je lui touchai le front de la Griffe.

Quelques instants plus tard, il était capable de s’asseoir. Je lui dis de se reposer, et que la chose abominable qui avait semé la terreur dans notre geôle était repartie.

Il bougea, puis murmura : « Il faut rebrancher les compresseurs avant que l’air ne devienne vicié.

— Tout va bien, lui dis-je. Tout va bien, Jonas. » J’avais beau m’en vouloir, je ne pouvais m’empêcher de lui parler comme s’il avait été le plus jeune des apprentis, exactement comme maître Malrubius m’avait parlé, il y a des années de cela.

Quelque chose de dur et de froid me toucha au poignet, se déplaçant comme si c’était vivant. Ce n’est qu’en m’en saisissant que je compris qu’il s’agissait de la main d’acier de Jonas, qui n’avait fait que chercher à prendre la mienne. « Je sens de la pesanteur ! » Sa voix devint plus forte. « Ce doit être simplement les lumières. » Il se tourna, et j’entendis sa main racler contre la paroi et la frapper ; il se mit alors à parler tout seul, dans une langue nasale et monosyllabique que je ne comprenais pas.

Risquant le tout pour le tout, je pris une fois de plus la Griffe et lui en touchai le front une seconde fois. Elle était aussi peu lumineuse que la première fois où nous l’avions examinée ce soir-là, et Jonas ne s’en trouva apparemment pas mieux. Mais, peu à peu, j’arrivai à le calmer, et finalement, bien longtemps après que les autres occupants de la salle eurent cessé de s’agiter, nous pûmes nous allonger pour dormir.

Lorsque je m’éveillai, les veilleuses étaient de nouveau allumées, mais quelque chose me disait qu’il devait encore faire nuit à l’extérieur, ou du moins que l’on était aux petites veilles du matin.

À côté de moi, Jonas dormait encore. Une longue déchirure s’ouvrait dans sa tunique, et je vis l’emplacement où il avait été touché par les flammes bleues. Me souvenant de la main coupée de l’homme-singe, je m’assurai que personne ne nous observait, et promenai la Griffe sur la brûlure.

Elle scintillait dans la lumière bien plus fort qu’elle ne l’avait fait la veille ; la cicatrice noire ne disparut pas, mais elle me sembla être devenue plus étroite, et la chair, de part et d’autre, me parut moins enflammée. Je soulevai légèrement le vêtement de Jonas pour atteindre la partie inférieure de la plaie, mais, en touchant son corps, la Griffe rendit un son métallique.

Ouvrant davantage le vêtement, je constatai que la peau de mon ami s’arrêtait tout à coup, comme de l’herbe contenue par une pierre, et laissait la place à une plaque argentée brillante.

Je crus tout d’abord qu’il s’agissait d’une armure ; mais je compris rapidement que c’était autre chose. À la place de la chair se trouvait du métal, tout comme il y avait du métal à la place de sa main droite. Je ne pouvais voir jusqu’où se prolongeait ce corps artificiel, mais, de crainte de l’éveiller, je n’osai me risquer à toucher ses jambes.

Je me levai après avoir une fois de plus caché la Griffe, et voulant être seul pendant un moment pour pouvoir réfléchir, je m’éloignai de Jonas pour gagner le centre de la salle. L’endroit m’avait déjà paru particulièrement étrange le jour précédent, alors que tout le monde était debout et actif. Je le trouvai maintenant plus étrange encore, comme une caricature avortée, surchargée de coins bizarres et écrasée par un plafond trop bas. Dans l’espoir qu’un peu d’exercice m’aiderait (comme cela m’arrive souvent) à stimuler mon esprit, je décidai d’arpenter la salle de long en large, en marchant d’un pied léger pour ne pas réveiller les dormeurs.

À peine avais-je entamé ma promenade que j’aperçus un objet paraissant totalement déplacé au milieu de tous ces gens en haillons étendus sur leurs paillasses crasseuses. Il s’agissait d’un foulard de femme, coupé dans un tissu riche et soyeux couleur de pêche. Je ne saurais comment décrire le parfum qui s’en dégageait, et qui n’était celui d’aucune fleur ou d’aucun fruit poussant sur Teur, mais qui me fit un effet délicieux.

J’étais en train de rouler le foulard pour le mettre dans ma sabretache lorsque s’éleva une voix d’enfant. « Ça porte malheur, disait-elle. Toujours. Ne le savez-vous pas ? »

Regardant autour de moi, puis au sol, je vis une petite fille au visage très pâle mangé par d’immenses yeux sombres et brillants. Je lui demandai : « Qu’est-ce donc qui porte malheur, ma jeune amie ?

— De garder les objets que l’on trouve. Ils reviennent les chercher plus tard. Pourquoi portez-vous ces vêtements tout noirs ?

— Ils sont couleur de fuligine, la teinte qui est plus noire que le noir. Donne-moi la main, je vais te montrer. Vois-tu comme elle a l’air de disparaître, lorsque je la glisse dans un pli de mon manteau ? »

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