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La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]

Электронная книга - «La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]». Краткое содержание книги:

Severian le bourreau, exclu de sa guilde pour avoir montré de la pitié à une prisonnière trop aimée, a pris le chemin de Thrax, la cité de l'exil. Armé de Terminus Est, son épée, et d'un bijou mystérieux dont il constate sans les comprendre les pouvoirs thaumaturgiques, Severian entre au service de Vodalus, le hors-la-loi, le nécrophage, dont les rites énigmatiques jettent un pont, peut-être illusoire, entre la vie et la mort.
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Au moment où les deux vieillards s’éloignaient, j’entendis Nicarète demander : « Viendront-ils cette nuit ? » à quoi Lomer répondit quelque chose que je ne pus distinguer ; j’étais trop fatigué pour leur demander de quoi ils parlaient. Du pied, je sentis qu’il y avait une mince paillasse posée à même le sol ; je m’y assis, mais, lorsque je voulus m’allonger complètement, ma main rencontra un corps vivant.

« Inutile de bondir en arrière, dit la voix de Jonas. Ce n’est que moi.

— Pourquoi n’avoir rien dit ? Au fait, je t’ai vu aller et venir, mais je n’arrivais pas à me débarrasser des deux vieillards. Pourquoi ne nous as-tu pas rejoints ?

— Un, je n’ai rien dit parce que j’étais en train de réfléchir. Et deux, je ne vous ai pas rejoints parce que moi non plus je n’arrivais pas à me débarrasser, tout d’abord, des femmes qui m’avaient mis le grappin dessus. Après quoi, c’est eux qui n’arrivaient plus à se débarrasser de moi. Il faut absolument que je m’évade d’ici, Sévérian.

— C’est ce que tout un chacun désire, lui répondis-je. Moi, par exemple.

— Mais pour moi c’est une nécessité. » Sa main fine et dure – la gauche, celle de nerfs et de chair – s’empara de la mienne. « Si je n’y arrive pas, je me tuerai ou je perdrai la raison. Je me suis montré un ami véritable, n’est-ce pas ? » Sa voix devint un murmure à peine perceptible. « Est-ce que le talisman que tu possèdes… la pierre bleue… ne pourrait pas nous rendre la liberté ? Je sais que les prétoriens ne l’ont pas trouvée ; je les ai observés pendant qu’ils te fouillaient.

— Je ne veux pas la sortir, dis-je. Elle brille trop dans l’obscurité.

— Je vais dresser une de ces paillasses sur un côté et la tenir ainsi tandis que tu la retireras, pour faire écran. »

J’attendis jusqu’à ce que le mince matelas soit en place, puis sortis la Griffe ; mais elle émettait une lueur tellement faible qu’il aurait suffi de la main pour la cacher.

« Est-elle en train de mourir ? demanda Jonas.

— Non, elle est souvent ainsi ; mais lorsqu’elle devient active – comme le jour où elle a changé l’eau de notre carafe en vin, ou la fois où elle a terrorisé les hommes-singes –, elle se met à flamboyer. Dans la mesure où elle peut éventuellement nous procurer les moyens de nous échapper, je ne crois pas qu’elle pourrait le faire en ce moment.

— Il faudrait la placer près de la porte ; elle pourrait peut-être déclencher la serrure. » Sa voix tremblait.

« Plus tard, lorsque tout le monde se sera endormi. Je les libérerai, si nous pouvons nous-mêmes nous évader. Mais si la porte ne s’ouvre pas – et je crois qu’elle ne s’ouvrira pas – je ne veux pas qu’ils sachent que j’ai la Griffe en ma possession. En attendant, peux-tu me dire pourquoi il faut absolument que tu t’échappes ?

— Pendant que tu parlais avec les deux vieillards, j’ai dû subir les questions de toute une famille, commença Jonas. Il y avait plusieurs vieilles femmes, un homme d’environ cinquante ans, un autre dans la trentaine, trois femmes d’âge moyen et une ribambelle d’enfants. Ils m’avaient transporté dans leur refuge personnel, une petite niche dans le mur, si bien que les autres prisonniers ne pouvaient pas venir à moins d’y être invités – ce qui ne fut pas le cas. Je m’attendais à ce qu’ils m’interrogent sur des amis à l’extérieur, ou sur la politique ou encore sur les combats dans les montagnes. Au lieu de cela, je leur servis en fait de distraction. Ils voulaient que je leur parle du fleuve, des endroits que j’avais visités, et savoir si beaucoup de gens s’habillaient comme moi. Quant à la nourriture de l’extérieur – ils ne tarissaient pas de questions sur ce sujet, et m’en posaient même de parfaitement ridicules. Avais-je assisté à l’abattage d’animaux ? Est-ce que ceux-ci suppliaient qu’on les épargnât ? Était-il vrai que ceux qui fabriquaient le sucre se déplaçaient toujours avec des épées empoisonnées dont ils se servaient pour défendre leur bien ?…

« Ils n’avaient jamais vu d’abeilles et semblaient croire qu’elles étaient de la taille d’un lapin.

« Au bout d’un moment j’ai commencé à mon tour à les questionner, et sais-tu ce que j’ai découvert ? Pas un seul d’entre eux, même pas les plus vieilles femmes, pas un n’a été libre un jour. On dirait bien que l’on met indifféremment dans cette salle hommes et femmes ; la nature suit son cours, et ils ont donc des enfants. Il arrive que l’on en fasse sortir, mais la plupart passent toute leur vie ici. Ils n’ont pas le moindre bien, et aucun espoir d’être relâchés. En vérité, ils ne savent même pas ce que c’est que d’être libre ; l’homme le plus âgé et une jeune fille m’ont bien dit très sérieusement qu’ils voulaient sortir, mais je ne crois pas qu’ils entendaient par là que c’était pour rester à l’extérieur. D’après ce qu’ils racontent, les femmes les plus âgées sont des prisonnières de la septième génération, mais l’une d’elles a laissé échapper que sa propre mère était déjà une prisonnière de la septième génération.

« À certains points de vue, ces gens sont tout à fait remarquables. Extérieurement, ils paraissent être complètement modelés par cet endroit, où ils ont passé toute leur vie. Et cependant, si l’on creuse un peu plus profond, ils représentent…» Jonas s’arrêta, et je pus sentir la pression du silence qui nous entourait. « Des souvenirs ancestraux. Je pense que l’on pourrait dire cela : ils sont les mémoires vivantes d’une famille. Ils ont gardé des traditions venues de l’extérieur, que les premiers prisonniers ont établies et qui ont été transmises de génération en génération, jusqu’à nos jours. Ils ignorent le sens de certains des mots qu’ils emploient, mais ils se raccrochent à ces traditions, à ces histoires, car c’est tout ce qu’ils possèdent : leur histoire et leurs noms. »

Jonas resta silencieux. J’avais de nouveau caché la faible lueur de la Griffe au fond de ma botte, et nous étions dans la plus totale obscurité. Seule sa respiration laborieuse, semblable à un lointain soufflet de forge, troublait le silence.

« Je leur ai demandé le nom du premier prisonnier, le plus ancien de leur ascendance, à partir duquel ils comptaient les générations. Kimli-Soung, m’ont-ils dit… As-tu déjà entendu ce nom ?

— Jamais.

— Ou bien quelque chose de ressemblant ? Peut-être cela s’écrit-il en trois mots.

— Non, vraiment rien de ce genre, dis-je. La plupart des gens que j’ai rencontrés portaient un nom en un seul mot, comme toi, sauf si une partie de ce nom correspondait à un titre, ou encore à un surnom, donné parce qu’il y avait trop de Bolcan, d’Alto ou de n’importe quoi.

— Tu m’as fait remarquer, une fois, que mon nom était peu courant. Kim Li Soung aurait fait partie des noms courants lorsque j’étais… un enfant. Un nom très répandu dans des endroits qui se trouvent maintenant au fond de la mer. As-tu jamais entendu parler de mon navire, Sévérian ? Il s’appelait Nuée de la chance.

— Un bateau de jeu ? Non, cependant…»

Mes yeux venaient d’être attirés par une lueur verdâtre tellement faible qu’elle était presque invisible, en dépit de l’obscurité qui régnait. Immédiatement après, s’éleva un murmure de voix dont les échos allèrent s’amplifiant dans la vaste salle aux multiples recoins. J’entendis Jonas se mettre précipitamment sur ses pieds. Je fis de même, mais à peine étais-je debout que je fus aveuglé par un éclair de lumière bleue. Je n’avais jamais éprouvé une telle sensation de douleur ; on aurait dit que quelque chose me déchirait le visage. Je serais tombé sans le mur contre lequel je m’appuyais.

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