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La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]

Электронная книга - «La griffe du demi-dieu [The Claw of the Conciliator - fr]». Краткое содержание книги:

Severian le bourreau, exclu de sa guilde pour avoir montré de la pitié à une prisonnière trop aimée, a pris le chemin de Thrax, la cité de l'exil. Armé de Terminus Est, son épée, et d'un bijou mystérieux dont il constate sans les comprendre les pouvoirs thaumaturgiques, Severian entre au service de Vodalus, le hors-la-loi, le nécrophage, dont les rites énigmatiques jettent un pont, peut-être illusoire, entre la vie et la mort.
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Elle approuva solennellement de la tête, qu’elle avait petite, mais qui paraissait cependant encore trop grosse pour ses frêles épaules. « Les gens qui enterrent les morts portent du noir. Est-ce que vous enterrez les morts ? Quand le navigateur a été enterré, il y avait des voitures noires et des gens habillés de noir qui marchaient. Avez-vous déjà vu un enterrement comme celui-là ? »

Je m’accroupis pour mieux voir le petit visage solennel. « Personne ne porte de vêtements fuligine aux enterrements, demoiselle, car on courrait le risque d’être confondu avec des membres de ma guilde et de faire un affront au mort – dans la plupart des cas. Bon, voici le foulard. Vois comme il est joli… Est-ce ça que tu appelles un objet trouvé ? »

Elle acquiesça gravement. « Ce sont les fouets qui les laissent, et il n’y a qu’une chose à faire, les glisser par l’espace sous la porte. Sinon ils reviennent et reprennent leurs affaires. » Ses yeux ne plongeaient plus dans les miens, mais regardaient maintenant l’éraflure qui courait sur ma joue gauche.

Je la touchai. « Ce sont eux, les fouets ? Ceux qui ont fait cela ? Mais qui sont-ils ? J’ai vu un visage vert…

— Moi aussi. » Elle eut un ravissant rire perlé. « J’ai cru qu’il allait me manger.

— Tu n’as plus l’air d’en avoir peur, maintenant.

— Maman dit que les choses que nous voyons dans le noir ne veulent rien dire ; elles sont différentes à chaque fois. Ce sont les fouets qui font mal, et elle m’a cachée derrière elle, entre son corps et le mur. Votre ami est en train de se réveiller. Pourquoi avez-vous l’air si drôle, tout d’un coup ? »

(Je me souvenais d’avoir ri avec d’autres personnes ; il y avait trois jeunes gens et deux femmes à peu près de mon âge. Guibert venait de me passer un fouet monté sur une lourde poignée, et dont la lanière était faite de fils de cuivre tressés. Lollian était en train de préparer son oiseau de feu, qu’il allait faire tourner au bout d’une longue corde.)

« Sévérian ! » C’était la voix de Jonas, et je me précipitai vers lui. « Je suis content que tu sois là, dit-il tandis que je m’accroupissais près de lui. J’ai… j’ai cru que tu étais parti.

— La chose m’aurait été difficile, ne te souviens-tu pas ?

— Oui, je m’en souviens, maintenant. Sais-tu comment s’appelle cet endroit, Sévérian ? Ils me l’ont dit hier : l’Antichambre. Je vois que tu le savais déjà.

— Non.

— Mais tu as hoché la tête.

— Je me suis souvenu du nom lorsque tu l’as prononcé, et j’ai su qu’il était correct. Je… Thècle est venue ici, je crois. Elle n’a jamais trouvé que c’était un endroit bizarre pour une prison, comme moi, tout simplement parce qu’avant d’être enfermée dans la tour Matachine, elle n’en avait jamais vu d’autre, j’imagine. Il me semble que des cellules séparées, ou en tout cas plusieurs pièces seraient un système plus pratique. Mais peut-être n’est-ce qu’un préjugé de ma part. »

Jonas se hissa sur ses mains jusqu’à ce qu’il se retrouve assis le dos au mur. Sous le bronzage, son visage avait pâli, et des gouttes de transpiration le faisaient briller. « N’as-tu pas idée, me dit-il, de la manière dont cette pièce a été conçue ? Regarde autour de toi. »

Je fis ce qu’il me dit, mais ne vis rien de plus que ce que j’avais vu jusqu’ici : une salle vaste et très basse, éclairée de mauvaises lumières.

« Il y avait là une série de pièces, toute une suite, probablement. Les murs ont été abattus, et un plancher uniforme est venu recouvrir l’ancien dallage. Je suis sûr que nous avons affaire à ce que l’on appelle un faux plafond. Si tu étais capable de soulever l’un de ces panneaux, tu verrais certainement la structure originale, au-dessus. »

Je me mis debout et essayai ; mais c’est à peine si, du bout des doigts, j’arrivais à toucher les panneaux rectangulaires ; il m’aurait fallu être plus grand pour pouvoir les faire bouger. La fillette qui nous observait, éloignée de nous d’une dizaine de pas, n’avait pas perdu, j’en suis persuadé, un seul mot de notre conversation ; elle se leva et dit : « Portez-moi, et je vais le faire. » Puis elle courut vers moi. J’enserrai sa petite taille de mes deux mains et constatai que je la soulevais aisément au-dessus de ma tête. Pendant quelques instants, ses petits bras durent lutter avec le rectangle de plafond avant de pouvoir le déplacer ; lorsqu’il se souleva, il nous inonda de poussière. Par l’ouverture, je pus apercevoir tout un réseau de poutrelles métalliques, dominé par un plafond en voûte orné de nombreuses moulures et d’une fresque écaillée, représentant des nuages et des oiseaux. Mais les bras de la fillette faiblirent, et, dans un second nuage de poussière, le panneau retomba, m’empêchant d’en voir davantage.

Une fois que je l’eus reposée à terre, je me tournai vers Jonas. « Tu avais raison. Il y a un ancien plafond là au-dessus, destiné à une pièce beaucoup plus petite que cette salle. Comment l’as-tu deviné ?

— En parlant avec ces gens, hier. » Il souleva ses mains disparates en même temps, celle d’acier et celle de chair, et se frotta le visage avec les deux. « Renvoie cette enfant, veux-tu ? » Je dis à la fillette d’aller rejoindre sa mère, mais je la soupçonne d’avoir traversé la salle, puis d’être revenue en catimini le long des murs, de façon à se trouver à portée d’oreille de nous.

« J’ai l’impression que je viens de me réveiller, remarqua Jonas. Il me semble bien avoir dit hier redouter de devenir fou. En fait, je crois être en train de devenir sain d’esprit, mais c’est tout aussi mauvais, pour ne pas dire pire. » Jusqu’ici, il était resté assis sur la paillasse qui nous avait servi de lit ; mais il était maintenant avachi contre la paroi, exactement comme, depuis, j’ai vu un cadavre appuyé contre un tronc d’arbre. « Je lisais souvent, à bord du navire. Une fois, je suis tombé sur une histoire ; je ne crois pas que tu l’aies jamais entendu conter. Tant de kiliades se sont écoulées ici depuis…

— Je suppose que non, répondis-je.

— C’était tellement différent de ceci, et tellement semblable en même temps. Des petites coutumes étranges, des usages autres… des choses parfois insignifiantes, parfois non. Des institutions invraisemblables. J’ai demandé un autre livre au navire, qui me l’a donné. »

Il transpirait toujours, et j’avais l’impression que son esprit battait plus ou moins la campagne. À l’aide du chiffon de flanelle dont je me servais pour Terminus Est, je lui essuyai le front.

« Des maîtres héréditaires et des subordonnés héréditaires, sans compter toutes sortes de personnages officiels bizarres. Des lanciers avec de longues moustaches blanches. » Pendant un instant, quelque chose de son ancien sourire plein d’humour flotta sur ses traits. « Le cavalier blanc, à califourchon, se laisse glisser le long du tisonnier. Son équilibre laisse beaucoup à désirer, comme le lui indique le manuel du roi[1]. »

Il y eut un peu d’agitation à l’autre bout de la salle. Les prisonniers qui jusqu’à maintenant avaient dormi, ou bien s’étaient rassemblés en petits groupes pour discuter tranquillement, se levaient et se dirigeaient tous par là. Jonas crut sans doute que je m’apprêtais à faire de même, et me saisit l’épaule de la main gauche ; elle me parut aussi faible que celle d’une femme. « Aucune n’a commencé de cette manière. » En dépit de son chevrotement, sa voix se fit plus intense, brusquement. « Sévérian, le roi était élu aux champs de Mars ; les comtes étaient nommés par le roi. C’est cela que l’on appelait l’époque obscurantiste. Et un baron n’était rien de plus qu’un libre citoyen de Lombardie. »

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Citation tirée de De l’autre côté du miroir, de Lewis Carroll, Aubier bilingue, p. 65. (N.d.T.)

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