L'angoisse du roi Salomon
- Автор: Ромен Гари
- Год: 2013
- Язык: французский
- Год: Mercure de France & Atelier Panik
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «L'angoisse du roi Salomon». Краткое содержание книги:
Il resta ainsi penché, mais je crois que c’est plutôt pour les souvenirs. Bon, les souvenirs, on y a toujours droit. Puis il se leva tout seul, je n’ai pas eu à l’aider, et il trotta jusqu’aux rayons de sa bibliothèque. Il a fait glisser son doigt sur les livres en cherchant, à travers sa loupe. Ils étaient tous reliés, dorés, et c’était du vrai cuir.
— Ah, voilà…
Il en a pris un qui était rouge.
— Laissez-moi vous lire ceci, Jeannot… C’est de notre cher Victor Hugo. Écoutez !
Il a levé un doigt en l’air d’un geste instructif :
Les femmes regardaient Booz plus qu’un jeune
[homme
Car le jeune homme est beau mais le vieillard est
[grand !
— C’est pas vrai ! gueulai-je. Il a vraiment écrit ça ?
— Regardez vous-même. Et encore ceci, tenez…
Il a levé le doigt encore plus haut :
Un vieillard qui revient vers la source première
Entre aux jours éternels et sort des jours changeants !
Et l’on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,
Mais dans l’œil des vieillards on voit de la lumière !
Là, on s’est regardés, et puis monsieur Salomon m’a mis les bras autour des épaules et on a ri tous les deux, pliés en deux, mais alors vraiment ce qu’on appelle rire, et on a fait deux pas de danse, tous les deux, en levant la jambe, même que j’ai dû le soutenir un peu, pour qu’il ne se casse pas la gueule. Jamais encore on n’a été davantage comme père et fils, on aurait même pu faire un numéro de famille, monsieur Salomon et moi, comme cet acrobate américain de soixante-treize ans, monsieur Wallenda, qui était tombé de trente-cinq mètres en Amérique en marchant sur la corde, au-dessus du vide, dans la rue, et son fils a aussitôt pris sa place. C’est toujours de père en fils, dans le métier.
Après, monsieur Salomon m’a raccompagné à la porte, en tenant toujours un bras autour de mes épaules.
Quand j’étais pour sortir, il m’a demandé :
— Comment va mademoiselle Cora ?
— Je m’en occupe.
XXV
Je savais que je ne pouvais pas laisser tomber mademoiselle Cora d’un seul coup. Il y a les ménagements qui comptent, dans ces cas-là.
Le premier jour que je ne l’ai pas revue après le Slush, elle avait téléphoné deux fois au standard pour me demander et c’est mal tombé, Ginette ne savait pas que c’était personnel et elle a proposé de lui envoyer quelqu’un d’autre. Mademoiselle Cora l’a très mal pris. Je suis resté encore trois jours sans aller la voir, parce que, dans ces cas-là, il faut espacer. Mais je n’en dormais pas la nuit. J’ai toujours voulu être un salaud qui s’en fout sur toute la ligne et quand vous n’êtes pas un salaud c’est là que vous vous sentez un salaud, parce que les vrais salauds ne sentent rien du tout. Ce qui fait que la seule façon de ne pas se sentir un salaud c’est d’être un salaud.
Moins j’avais envie de voir mademoiselle Cora et plus j’avais envie de la voir. Le mieux serait d’aller lui expliquer qu’on s’était laissé aller à l’ivresse du moment, mais qu’il fallait maintenant que la vie reprenne le dessus. Il faut savoir distinguer entre un coup de sang et le vrai amour. J’avais bien préparé tout ça dans ma tête, mais ce n’était pas une chose à dire.
Finalement j’ai pensé qu’il valait beaucoup mieux ne rien préparer du tout et aller la voir comme s’il n’y avait jamais rien eu entre nous. C’était d’autant plus urgent qu’après les trois premiers jours elle n’a plus téléphoné, elle devait se dire que je l’avais laissé tomber.
Il était trois heures de l’après-midi et quand elle a ouvert la porte et qu’elle m’a vu j’ai eu vraiment chaud au cœur, tellement elle était heureuse de me voir. On a toujours besoin de quelqu’un qui a besoin de vous. Elle a mis ses bras autour de mon cou, elle s’est appuyée contre moi et elle n’a rien dit mais elle avait un sourire comme si elle en était sûre, comme si elle avait toujours su que j’avais besoin d’elle. Elle avait dû beaucoup réfléchir et je sentais qu’elle avait trouvé une « explication » à tout, avec les secours de la psychologie. Elle portait des pantalons jaune canari sous un peignoir de bain bleu ciel et elle était pieds nus. Je me suis assis pendant qu’elle était à la cuisine, on ne s’est pas parlé, elle allait et venait avec un petit air content, comme si elle avait tout compris. Jetais un peu inquiet, vu qu’elle avait peut-être vraiment compris et qu’elle allait m’envoyer me faire voir, ce n’est pas parce quelle avait soixante-cinq ans qu’elle n’avait plus sa fierté de femme. Dès qu’elle est revenue avec le cidre et une tarte, j’ai voulu m’expliquer, lui dire qu’elle se trompait, que ce n’était pas du tout parce que les bénévoles de S. O. S. aidaient les personnes seules dans la vie et les faisaient bénéficier de leur soutien moral, ce n’était pas professionnel, c’était beaucoup plus général, chez moi, comme injustice. Quand on s’est trouvés assis devant le cidre et la tarte tatin et quelle a tendu sa main pour la placer sur la mienne en me regardant au fond des yeux, j’ai reçu son explication en pleine gueule et j’ai su ce qu’elle avait trouvé, avec les secours de la psychologie.
— Parle-moi de ta maman, Jeannot.
— Moi, ma maman je n’ai pas grand-chose à en dire, mademoiselle Cora, elle m’a laissé un bon souvenir quand elle est partie.
— Tu avais quel âge ?
— Onze ans, mais elle n’a pas pu partir avant. Elle n’avait encore personne dans sa vie.
— Ça a dû être pour toi un choc terrible.
— Pourquoi, mademoiselle Cora ?
— À onze ans, quand votre mère vous quitte…
— Écoutez, mademoiselle Cora, je ne pouvais quand même pas la foutre dehors avant. J’étais trop petit, et une maman c’est une maman. C’était à mon père de le faire, pas à moi. Moi elle ne me faisait rien, j’avais pas à m’en mêler. Des fois, quand mon père poinçonnait, elle amenait un mec à la maison, mais j’ai jamais manqué de rien et c’était mon père que ça regardait. Évidemment, je trouvais que mon père était une nouille, mais j’aime encore mieux être avec les nouilles qu’avec les autres. Elle m’a pris un jour à part et elle m’a dit je n’en peux plus, je ne peux plus vivre comme ça, je pars, tu me comprendras plus tard. Moi j’ai pas encore compris au moment où je vous parle ce que ça veut dire, vivre comme ça. On vit toujours comme ça. Je la voyais de temps en temps, on a gardé de bons rapports. La seule chose que je peux vous certifier, mademoiselle Cora, c’est que pour les nouilles, c’est vraiment l’injustice.
J’étais assez content de savoir qu’elle avait déjà arrangé tout ça dans sa tête : je me l’étais envoyée parce que j’avais besoin d’une maman.
— Mais enfin, elle te manque ?
— Mademoiselle Cora, si on commence à chercher tout ce qui manque… Il faut se limiter, parce qu’on ne peut pas manquer de tout à la fois.
— Tu as une curieuse façon de t’exprimer, Jeannot !
Ils me font rigoler. Si vous prenez le petit Robert, vous voyez qu’il y a à peine deux mille pages là-dedans et ça leur a suffi depuis le début des temps historiques et pour toute la vie et même après. Chuck dit que je suis le douanier Rousseau du vocabulaire, et c’est vrai que je fouille les mots comme un douanier pour voir s’ils n’ont pas quelque chose de caché.