La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
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Sergent conduisait la Juvaquatre en silence, Joseph regardait le paysage défiler avec indifférence, il se répétait qu’il vivait un moment important, comme une délivrance après une longue détention. Il aurait dû éprouver une grande joie, pourtant il restait indifférent à cette liberté retrouvée. Il ouvrit la fenêtre pour chasser la fumée des cigarettes. Ils étaient partis tard, le jour commençait à tomber.
– Vous êtes peut-être fatigué ? l’interrogea Sergent. On peut passer la nuit à Orléansville.
– Je préfère dormir à Alger.
– Vous croyez que Rousseau va s’en sortir ?
– Avec des bottes et du tabac, c’est vivable.
Sergent sourit. Souvent au cours de ces trois années et demie passées dans ce bled des bleds, Joseph s’était demandé si Sergent avait agi uniquement par générosité pour lui sauver la vie ou s’il avait sauté sur l’occasion car il ne trouvait personne pour faire ce boulot de merde. Un peu des deux probablement.
Ou comme d’habitude l’histoire de l’occasion et du larron.
– Qui est cette femme qui chante ?
– Carmona ne vous a rien raconté ?
– J’ai rarement entendu le timbre de sa voix.
Sergent gara le véhicule sur le bord de la nationale 4, alluma une cigarette et lui raconta l’histoire de Carmona. Enfin, une partie. Celle qu’il connaissait. Ou ce qu’il voulut en dire :
– Cette histoire doit rester secrète. Vous, vous avez le droit de savoir. Mais il ne faudra jamais l’évoquer. Je sais que je peux vous faire confiance… Ça a commencé en 36, on en a parlé dans la presse à l’époque. Carmona était sous-lieutenant à la Légion étrangère, un grade pour un homme sorti du rang. Il était affecté dans une compagnie de sapeurs-pionniers. Ce sont ceux qui construisent des routes, des tunnels, des lignes de chemin de fer. Dans les défilés, ce sont les porte-haches. Lui, vous avez dû remarquer, c’est un gaillard. Un soir de perm à Oran, avec des collègues, il est allé dîner au Cabaret Maure, un bastringue avec danses orientales où on ne mange pas trop mal. Il y avait cette chanteuse. Elle s’appelle Aïna. Elle était assez connue. Elle chantait cette musique andalouse, mélodieuse et envoûtante. Carmona a été fasciné par le charme de cette femme à la voix sucrée et en une seconde, il est tombé amoureux, fou amoureux. Il a demandé à des spectateurs de se taire, de respecter la musique et, un mot puis un autre, ça a dégénéré, des insultes, une bousculade, il en a assommé plusieurs et il a blessé un commandant. Il s’est retrouvé aux arrêts de rigueur mais, comme il avait des états de service remarquables, il est sorti au bout de huit jours. Dans la Légion, une bagarre, ce n’est pas une honte. Et voilà que cet imbécile, il n’y a pas d’autre mot, court au cabaret, déclare sa flamme à la belle, et là, mystère ! Elle aurait dû l’envoyer promener, lui dire qu’entre eux c’était impossible, insensé, lui éclater de rire au nez, le faire jeter dehors, mais il faut croire qu’elle avait partagé son émoi. C’est incompréhensible. Ils sont partis ensemble. Sur-le-champ. Elle l’a suivi. Volontairement. Elle, à la rigueur, pouvait faire ce qu’elle voulait, lui il devenait déserteur, et à la Légion on ne rigole pas avec les principes. Dans ce pays, les couples mixtes sont très mal vus, haïs par les deux camps. Un Blanc et une Arabe, c’est un sacrilège, une trahison. Encore plus s’il s’agit d’un militaire et d’une chanteuse populaire. Il y a des limites qu’il est totalement interdit de franchir. Et puis, ce n’est pas seulement une infamie, c’est un très mauvais exemple. Il aurait touché à des enfants ou il l’aurait violée, on aurait dit ce n’est pas bien mais ça arrive tous les jours. C’est la vie. Mais là, ils ont piétiné la frontière. Sur cette terre, il n’y a que tuer son père ou sa mère qui soit pire. Et encore. Ce qu’ils ont fait ne peut pas être nommé. Tout le monde les abomine. Ce sont des fugitifs poursuivis de tous côtés. Lui, l’armée a décidé d’avoir sa peau, ici la désertion est un crime. Et elle, avec sa famille déshonorée, ses frères et ses oncles qui rêvent de les égorger, ce n’est pas mieux. Pour eux, il n’y aura pas de prescription. Dans ce pays, il n’y a jamais de pardon. Aussi, ils se cachent et sont condamnés à rester terrés indéfiniment. Vous, votre calvaire a duré trois ans et demi, le leur durera toujours. Avec la fin de la guerre, j’espère qu’ils pourront quitter l’Algérie, aller dans un coin de ce triste monde où on les oubliera, où ils auront le droit de vivre ensemble. Si quelqu’un vous demande où vous avez passé ces trois dernières années, ne répondez pas. Ou dites ce que vous voulez après tout. Aujourd’hui, cela n’a plus aucune importance, mais surtout ne parlez pas d’eux.
Ils arrivèrent à Alger à trois heures du matin, la ville était comme inhabitée, Sergent le déposa square Nelson, devant son appartement que l’Institut lui avait gardé.
– Prenez des vacances, Joseph, vous les avez bien méritées.
Joseph passa trois jours à dormir, à traîner, à redécouvrir ses affaires et surtout Carlos Gardel, dont il passait les disques inlassablement, ami fidèle enfin retrouvé. Combien de fois avait-il écouté cette voix miraculeuse dans sa tête ? Il avait oublié la richesse, la suavité de cette musique divine, ses accords bouleversants, ses mélopées qui l’enivraient à nouveau. Il se laissait griser par ce bonheur retrouvé. Volver le fascinait encore plus et semblait avoir été écrite pour lui :
J’ai peur de ces nuits,
Qui, peuplées de souvenirs,
Enchaînent mes rêves.
Mais le voyageur qui s’enfuit
Un jour ou l’autre arrête sa marche.
Et, même si l’oubli qui détruit tout
A tué mes vieilles illusions,
Je garde cachée une humble espérance,
Qui est toute la fortune de mon cœur1.
« Et si je reprenais des cours de bandonéon ? » pensait-il, en écoutant ses disques.
Dans la rue, on le dévisageait. On se demandait qui était ce dégingandé hirsute qui marchait avec des bottes et souriait d’un air idiot. Un Américain, probablement. Les sergents de ville l’avaient à l’œil. Il s’en fichait.
Ça sentait bon le jasmin, le crottin et les vapeurs d’essence.
Il se nourrissait de café au lait et de cocas à la chouchouka achetés chez la boulangère de l’avenue de la Marne, passait des heures chez le glacier de la rue Lazerge à déguster des créponnés citron, à fumer les nouvelles cigarettes à la menthe, à écouter les conversations d’inconnus, à regarder les enfants joyeux qui sortaient de l’école communale, ou il déambulait sur le bord de mer et traversait la ville jusqu’à Hussein-Dey. Mais il évitait soigneusement d’aller vers la gauche, vers Saint-Eugène et la pointe Pescade.