Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
La voiture ralentit. « Déjà ? » se dit-elle, avec un sentiment de regret. Mais elle se trompait ; ils n’étaient pas arrivés ; elle reconnut la porte d’Orléans, l’octroi.
Elle murmura :
— « Où allez-vous passer la nuit ? »
— « Eh bien, chez Liebaert. Pourquoi ? »
Elle faillit dire quelque chose, mais se tut. Il se penchait sur elle. Elle ferma les yeux. Les lèvres de Jacques s’attardèrent longuement sur ses paupières baissées. À ses oreilles, bourdonnaient des paroles indistinctes : « Mon petit… Ma chérie… Chérie… » Elle sentit la bouche tiède glisser le long de sa joue, frôler l’aile du nez, atteindre ses lèvres, qui se crispèrent instinctivement. Il n’osa pas insister, releva la tête, et, accentuant l’étreinte de ses bras, il la serra passionnément contre lui. D’elle-même, cette fois, elle lui tendit sa bouche. Mais il ne s’en aperçut pas : il s’était redressé ; il se dégagea, et ouvrit la portière. Elle s’aperçut alors que l’auto était arrêtée. Depuis combien de minutes ? Elle vit la façade, la porte de sa maison.
Il descendit le premier, et l’aida. Pendant qu’il payait le chauffeur, elle fit, comme une somnambule, les trois pas qui la séparaient de la sonnette. Une folle tentation lui traversa l’esprit. Mais sa mère pouvait être revenue… À la pensée de Mme de Fontanin, elle éprouva une brusque secousse, et toute son inquiétude la reprit. D’une main qui tremblait, elle appuya sur le bouton.
Quand Jacques la rejoignit, la porte venait de s’entrebâiller, et la lumière s’était allumée devant la loge.
— « Demain ? » fit-il précipitamment.
Elle baissa affirmativement la tête. Elle ne pouvait articuler un mot. Il avait pris sa main et la pressait entre les siennes.
— « Pas le matin… », reprit-il, d’une voix saccadée. « À deux heures, voulez-vous ? Je viendrai ? »
Elle fit un second signe d’acquiescement. Puis elle lui retira sa main, et poussa le battant.
Il la vit traverser d’un pas raide la zone éclairée et disparaître dans l’ombre, sans s’être retournée. Alors il laissa retomber la porte.
LIX
Chez Liebaert, Jacques avait à peine dormi.
Après s’être tourné et retourné sur son étroit lit de fer, après s’être vingt fois demandé si la pâleur de la croisée n’annonçait pas les premières clartés de l’aube, il avait sombré, pendant deux heures, dans un sommeil cataleptique, d’où il était sorti courbatu, hagard.
Dehors, le jour était enfin levé.
Il s’était habillé, avait rangé dans son sac le peu de chose qu’il possédait, fait un paquet de ses papiers ; puis il avait traîné la chaise jusqu’à la fenêtre, et il était resté longtemps, les coudes sur l’appui, sans pouvoir penser à rien de précis. L’image de Jenny passait et repassait devant ses yeux. Il eût aimé l’avoir là, près de lui, silencieuse, immobile, sentir leurs épaules, leurs joues, se toucher, comme la veille dans l’auto… Dès qu’il était loin d’elle, il lui semblait avoir tant de choses à lui dire… Il regardait la rue et le quai s’animer peu à peu à la vie matinale des balayeurs et des laitiers. Les boîtes à ordures s’alignaient encore au bord des ruisseaux. Dans la maison d’angle, en face de l’hôtel, les persiennes étaient closes, sauf à l’entresol, occupé par un marchand de faïence ; derrière les vitres s’entassaient d’innombrables bibelots à demi enfouis dans la paille : services dépareillés, potiches, bonbonnières, statuettes de bacchantes, bustes de grands hommes. Au-dessous, sur les volets pourpres d’un boucher Israélite, s’étalait en caractères hébraïques une enseigne dorée qui retint longuement son regard.
Dès qu’il fut sept heures et qu’il pensa pouvoir payer sa note de la nuit, il s’évada, acheta les journaux, et s’assit pour les lire sur un banc du quai.
L’air était presque frais. Dans le lointain, de claires vapeurs flottaient autour de Notre-Dame.
Jacques lisait et relisait, avec une écœurante et insatiable avidité, ces dépêches et ces commentaires, qui se répétaient à l’infini dans les divers journaux comme dans un jeu de miroirs.
Toute la presse, unanime cette fois, sonnait l’alarme. L’article de Clemenceau, dans l’Homme libre, avait pour titre : Au bord du gouffre. Le Matin, en manchette, avouait : L’heure est critique.
La majeure partie des journaux républicains, faisant chorus avec la droite, blâmaient le Parti socialiste français d’avoir, « dans les circonstances actuelles », accepté l’organisation, à Paris, d’un congrès international pour la paix.
Jacques ne se décidait pas à quitter ce banc, à commencer cette nouvelle journée… Vendredi, 31 juillet… Malgré tout, cette lecture l’avait lentement tiré de sa torpeur, l’avait aidé à reprendre contact avec le monde. Il lutta un instant contre la velléité de courir, dès ce matin, avenue de l’Observatoire. Mais il eut conscience que cette tentation lui venait de sa lâcheté à vivre, plus encore que de sa tendresse. Il eut honte. La guerre n’était pas fatale ; la partie n’était pas perdue ; des choses restaient à faire… Dans tous les quartiers de Paris, des hommes, à cette heure, se levaient pour militer… Au reste, n’avait-il pas prévenu Jenny qu’il ne viendrait chez elle qu’à deux heures ?
Il était beaucoup trop tôt pour se rendre à l’Humanité ; mais non pour aller jusqu’à l’Étendard. Il ne savait où déposer son sac ; il le confierait à Mourlan.
L’idée d’une visite au vieux typo le mit debout. Il irait à pied jusqu’à la Bastille, par les quais. La promenade achèverait de lui rendre son aplomb.
La porte de l’Étendard était close.
— « Je reviendrai », se dit-il. Et, pour tuer le temps, il résolut de pousser jusque chez Vidal, un libraire du faubourg Saint-Antoine, dont l’arrière-boutique servait de lieu de réunion à ce groupe d’intellectuels anarchisants qui éditaient l’Élan rouge. Jacques y avait publié des comptes rendus de livres allemands et suisses.
Vidal était seul. En manches de chemise, assis à sa table, près de la fenêtre, il ficelait des brochures.
— « Personne encore ? » demanda Jacques.
— « Tu vois. »
Le ton rageur de Vidal le surprit.
— « Pourquoi ? Trop tôt ? »
Vidal haussa les épaules :
— « Hier non plus, je n’ai pas vu grand monde. Sans doute qu’ils ne tiennent pas à se faire repérer… Tu as lu ça ? » ajouta-t-il, en désignant un volume dont plusieurs exemplaires étaient sur la table.
— « Oui. » C’était L’Esprit de révolte, de Kropotkine.
— « Fameux ! » dit Vidal.
— « Est-ce qu’il y a eu des perquisitions ? » demanda Jacques.
— « Il paraît… Ici, non. Du moins, pas encore. Mais tout est paré, ils peuvent venir… Assieds-toi. »
— « Je ne veux pas te déranger. Je repasserai. »
Dehors, comme il s’apprêtait à traverser la chaussée, un sergent de ville s’approcha poliment :
— « Vous avez vos papiers ? »
À vingt mètres, arrêtés sur le trottoir, trois hommes qui, d’après leur apparence, pouvaient être des policiers en bourgeois, regardaient. L’agent feuilleta le passeport sans rien dire, et le rendit, avec un salut.
Jacques alluma une cigarette, et s’en alla ; mais il était mal à l’aise. « Deux fois en douze heures », se dit-il. « On se croirait en état de siège. » Il fit quelques pas dans l’avenue Ledru-Rollin, le temps de vérifier s’il était suivi. « Ils ne m’ont pas fait tant d’honneur… »