tant que la terre durera - tome 3
- Автор: Труайя Анри
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: tome 3
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «tant que la terre durera - tome 3». Краткое содержание книги:
— On arrive, cria le cocher.
— Où ?
— Là-bas ! Cette tache brune. C’est le relais. On a marché vite. Les chevaux sont fameux.
Au relais, les garçons d’écurie, encouragés par un bon pourboire, amenèrent des chevaux frais. Michel s’accorda une collation rapide, fit quelques pas pour se dégourdir les jambes et remonta dans le traîneau. Et la course reprit, dans la même neige croustillante, sous le même ciel blême, à croire que l’attelage n’avait pas avancé d’une verste depuis son départ de la ville. De nouveau, l’espace et le temps ne furent plus que des conventions. Un néant impeccable s’ouvrait devant ces trois chevaux et ces deux hommes, reliés par des bouts de bois et des lanières de cuir, Michel voulut réfléchir, mais toute réflexion paraissait impossible. Sa tête s’était sclérosée, durcie dans l’éther. De seconde en seconde, il devenait plus bête et plus nu, plus neuf et plus inhumain. Il se sentait loin de Tania, loin des enfants, loin de tout ce qu’il pensait être lui-même. Il vit le ciel s’assombrir, le vent se lever. Le traîneau suivait la Volga, traversait des affluents, dépassait des îles, gravissait des berges infimes.
Un relais surgit. Les chevaux ralentirent. Michel but, mangea, parla, paya, repartit, avec un autre cocher et d’autres bêtes, pour le même horizon tremblant. Comme le soir tombait, ils atteignirent enfin un hameau enseveli sous la neige. Devant la bâtisse, était planté un poteau bariolé de noir et de blanc, et surmonté d’une lanterne à pétrole. Les armes de l’empire décoraient le fronton de la porte. Le traîneau s’engouffra dans la cour. D’autres voitures y étaient arrêtées. Une vapeur blonde sortait des écuries. Le tintement d’un marteau venait de la remise où travaillait le charron. Entre la remise et les écuries, se trouvait l’édifice de la poste, bossu, écrasé de neige. Michel pénétra dans la salle commune qui était pleine de monde.
Un fanal, accroché au plafond, éclairait cette pièce misérable, décorée d’icônes et de lithographies en couleurs. Une fumée âcre tournait sur place. Des civils, des militaires étaient encaqués dans la cabane, et somnolaient, allongés sur les banquettes, ou adossés au mur. Leurs chaussures baignaient dans des flaques de neige fondue. Des reliefs de repas traînaient sur le plancher raboteux. Un chien maigre passait entre les jambes, reniflait les bottes, happait un quignon de pain. L’air sentait l’alcool, le cornichon aigre, les pieds. Quelques regards vagues se levèrent vers le nouveau venu. Le maître de poste, un gros homme mafflu, au nez gonflé de petites veines violettes, s’approcha de Michel et lui dit en bâillant :
— Faudra passer la nuit ici, barine. La tempête va commencer. Déjà, elle balaie au nord.
— Et tous ces gens ? demanda Michel en désignant les voyageurs assoupis.
— Ils attendent comme vous.
Michel avisa dans l’assistance quelques officiers qui devaient être chargés de missions, et des employés de la poste, assis près de leurs sacs en toile.
— Les employés de la poste ont un droit de priorité, n’est-ce pas ? demanda-t-il.
— Évidemment, barine. C’est la loi.
— Et les officiers ?
— On les servira ensuite.
— Combien prévoyez-vous de traîneaux pour la poste ?
— Cinq.
— Et pour les officiers ?
— Quatre.
— Les civils devront donc attendre longtemps ?
— Un peu, un peu…
— C’est-à-dire ?
— Eh bien, avec l’aide de Dieu, vous pourriez vous remettre en route demain, vers midi ou deux heures…
— Je n’ai pas de temps à perdre. Je veux repartir à l’instant, dit Michel.
Un coup de vent furieux fit craquer la porte. Le maître de poste se signa :
— Sortir des chevaux par un temps pareil serait un crime contre le Ciel. Aucun cocher n’accepterait. Et moi-même…
D’un geste brutal, Michel fourra quelques billets froissés dans la main de l’homme. Celui-ci poussa un soupir et cligna des yeux.
— Il y a bien Siméon, dit-il. Lui, il connaît la route. Il n’a pas peur. Seulement, il a femme, enfants… Vous savez ce que c’est… La vie est chère, l’argent est bon marché…
— Je m’arrangerai avec lui, dit Michel.
Une demi-heure plus tard, un traîneau attelé l’attendait dans la cour. La tempête s’était levée. Le vent rapide emportait les voix. Siméon se tenait près de ses bêtes. C’était un gaillard puissant, à la barbe noire, aux yeux cruels. Il accepta sans mot dire le pourboire que lui tendait Michel et se hissa lourdement sur son siège. Le traîneau partit, d’une glissade unie, vers l’horizon. Les lumières du village disparurent. Dans le ciel sombre, se formaient et s’éboulaient des continents aux rivages de soufre. La neige volante piquait le visage, emplissait les narines, aveuglait les yeux. Un sifflement continu, lamentable, rasait la terre. Puis venait un silence parfait, un point d’orgue sinistre, et les chevaux avançaient dans ce vide sans couleur et sans voix. Mais, déjà, quelque part, se gonflait un poumon de ténèbres. Les bêtes hennissaient, secrètement averties. On voyait s’agiter leurs crinières de soie, chauvir leurs oreilles intelligentes. La nuit prenait son élan, à l’autre bout du monde. Michel sentit comme une variation de pression atmosphérique dans ses tempes. Et, brusquement, le traîneau fut frappé, bousculé, enlevé par une vague de fond. Les chevaux luttaient de la tête, du poitrail, contre l’ouragan. Le cocher se cramponnait au siège. Michel perdait le souffle dans ce tumulte fou.
— Barine, que faut-il faire ? hurla le cocher d’une voix impuissante.
— Avance, répondit Michel.
— On ne voit plus la route.
— Tu la retrouveras.
Et le traîneau, lentement, d’une manière vague et stupide, tressauta, tangua dans le déluge des cristaux dansants. Michel, le cœur serré de plaisir et d’angoisse, se rappelait une image qu’il avait remarquée, autrefois, dans un livre d’enfant : une troïka prise dans la bourrasque. Jadis, il avait souri de cette lithographie naïve, maintenant il en admirait l’exactitude et la sobriété. C’était bien ça. Du noir. Du blanc. « Pris dans la bourrasque. » Il répétait machinalement le sous-titre de l’illustration. L’attelage s’arrêta. Les grelots se turent. Dans la clarté louche du soir, virait une fantasmagorie de plumes, de diamants, de perles irisées. Les yeux ne servaient à rien au-delà de ce papillotement de gemmes scintillantes. Puis, les chevaux repartirent, têtus, titubants, harassés. Michel alluma une lanterne à acétylène, qu’il avait emportée par mesure de précaution. La lumière jaune éclairait la barbe du cocher, salée de givre, ses coudes, le cuir de son siège, un coin de son bonnet. Quelques instants plus tôt, Michel pouvait discerner la tête du limonier. À présent, il ne la voyait plus. Les guides s’en allaient, poudrées de blanc, vers on ne sait quel attelage nocturne.
— Ça fait bien une demi-heure qu’on n’a plus vu de poteaux télégraphiques, dit le cocher. C’est mauvais. Il faudrait rebrousser chemin.
Une clameur folle lui répondit. Le ciel crevait, se vidait de ses voix et de ses neiges. Un dôme de pendeloques s’écroulait sur la tête des voyageurs. Les chevaux firent un écart brusque et s’immobilisèrent, effarés, renâclants. La lanterne palpita, s’éteignit. Michel la ralluma en la protégeant avec son manteau.
— C’est la colère de Dieu, barine, dit le cocher d’une voix sourde. Il s’est éloigné de nous. Et les forces mauvaises s’amusent.
Il se signa.
— Ne fais pas l’imbécile, dit Michel. Fouette tes chevaux.
— Pour tout l’or du monde, je ne lèverai pas mon fouet. Dieu veut notre mort. Ce serait péché de la lui refuser.