Intrigue à Giverny
- Автор: Goetz Adrien
- Серия: Les enquêtes de Pénélope #4
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Éditions Le Livre de Poche
- ISBN: 978-2253182757
- Жанр: Исторические детективы
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8
Après les crocodiles, les requins
Monaco, lundi 27 juin 2011
Il n’y a jamais de longues enquêtes à Monaco. Les deux personnes recherchées n’ont pas été très prudentes, d’ailleurs la prudence n’aurait servi à rien : pas moins de six caméras de surveillance ont filmé leurs moindres faits et gestes.
Sur les écrans, au PC de sécurité, ils avaient l’air calme et avançaient lentement, à pas mesurés. Le plus surprenant, explique Édouard à Pénélope au téléphone, c’est leur trajet : « Mon cher collègue le colonel de la garde, que tu as vu, vient de m’informer : comme il s’agit de la sécurité du mariage, la police l’a appelé. L’homme en blouson de daim, soutenant une femme titubante style bonne sœur en civil, est sorti de la Salle Garnier par la grande porte. Ils se sont dirigés vers l’arrêt de bus de la ligne 1. Ils ont été filmés dans le bus, il a assis sa compagne, acheté deux tickets…
— Au fait, Édouard, crie Pénélope, c’est peut-être une question de vie ou de mort. C’est bien qu’ils aient acheté des tickets de bus, mais où est-ce qu’on les perd ?
— On ne perd jamais personne ici. Ils sont descendus au terminus, l’arrêt “Palais”, et de là on les a en plein écran…
— Où ?
— … entrant au Palais de la Mer, autrement dit le Musée océanographique. Ils ont emprunté le parcours de tous les touristes qui viennent passer une journée à Monaco. Ils se sont perdus volontairement dans le flot des enfants et des visiteurs qui entraient à cette heure-là pour voir les poissons… Depuis, ils ne semblent pas être sortis de la nasse.
— Édouard, tu prends avec toi ton colonel et autant de gardes d’opérette qu’il te faudra et on se rejoint à ta grande pataugeoire. »
À deux pas du palais princier, c’est l’heure du déjeuner pour les grands requins dont l’ombre se faufile entre les algues géantes ramenées par le commandant Cousteau de son exploration à la recherche de l’Atlantide.
Édouard a retrouvé Pénélope, dix minutes plus tard, devant la façade du musée. Il a un journal à la main, qui parle de l’affaire du meurtre du Cercle. La police n’a rien trouvé. Les vingt-quatre suspects n’ont aucun mobile, aucun de ceux qui étaient présents dans le bâtiment du boulevard Saint-Germain n’a pu être confondu : il se confirme que tout le monde a vu tout le monde, et a plus ou moins laissé des empreintes, chacun sert d’alibi à un autre. L’examen de la malheureuse montre qu’elle ne s’est pas du tout débattue, comme si elle avait accepté ou désiré cette mort — ou qu’elle connaissait le visage de son assassin. Pour Pénélope, aucune information nouvelle.
Le rêve de pierre d’Albert Ier de Monaco est intact. Le Musée océanographique vient d’être restauré et il a retrouvé ses splendeurs. Pénélope se reproche de remarquer les coquillages sculptés du grand escalier, les fameux lustres en forme de méduse au-dessus des dizaines de visiteurs qui n’imaginent pas que le plus grand danger n’est peut-être pas, en ce moment, dans l’aquarium.
Édouard, accompagné du colonel en grand uniforme blanc, se rue chez le directeur ; derrière eux, cinq hommes en civil qui sont certainement l’élite de la police du pays.
Dans le bureau du directeur, le mobilier est encore celui du prince Albert Ier — mais à un portemanteau il y a la combinaison de plongée rouge du prince Albert II.
« Se cacher au Musée océanographique, n’y songez même pas, c’est impossible. Pour se cacher dans mon musée, il n’y a qu’un endroit. Je suis le seul à avoir la clef. C’est un lieu que j’ai fait encore visiter le mois dernier à un petit groupe d’amis du musée, les Benefactors, mais qu’on évite de signaler parce que c’est un peu dangereux. Un embarcadère glissant le long du rocher. Entre eux, ceux qui travaillent ici disent “Alcatraz”. La clef est là », dit-il en désignant la grande armoire vitrée située derrière lui qui contient une bonne vingtaine d’anneaux accrochés, un buisson de clefs.
Tous se taisent.
« À tout hasard, demande Pénélope, le crochet sans clef, en bas, ça ne serait pas ça, votre Alcatraz ? »
Le directeur est blême. La clef était là ce matin. C’est la seule qui existe.
« Si c’est la seule, alors on défonce la porte, lance Édouard aux cinq policiers, qui sont restés sur le seuil du bureau.
— La difficulté, souligne le directeur, c’est qu’il y a des visiteurs et que la porte se trouve à côté d’un des plus grands aquariums, le bassin des requins. »
Pénélope et Édouard descendent les premiers. Les surveillants de salle s’écartent devant les policiers. On fait évacuer. Les sirènes ont été déclenchées, seule espèce marine qui manquait ici…
Les enfants pleurent dans les pop-corn renversés. Les hommes d’élite laissent un peu à l’arrière le colonel en blanc, on sort les Glock des holsters. Pas le temps de visser les silencieux.
La police française qui est à deux pas, sur la place du Palais, n’a pas été prévenue. On est au bord de l’incident diplomatique. Les Français tiennent à tout savoir cette semaine, tant pis. L’affaire va se régler sous l’autorité des troupes monégasques.
Pénélope les regarde agir. Les hommes ne font aucun bruit. La porte ne cède pas. C’est un étroit vantail blindé, à côté de l’immense mur de verre par lequel on voit passer les monstres.
Un policier vise la serrure. Le directeur l’arrête. Pénélope recule.
« Ne tirez pas, un ricochet sur la paroi des aquariums et vous aurez les grands blancs arrivant dans la pièce. Ils seront difficiles à faire rentrer… »
Un des hommes, la main braquée sur l’arme : « Elle est épaisse de combien votre paroi, monsieur le directeur ?
— Elle… est très épaisse… je pense…
— Plus de 500 mm ?
— 575 mm si j’en crois cette brochure informative, lance Édouard, qui sent qu’il prend du galon. Allez, messieurs, on tire. »
Il faut qu’un des policiers tire deux fois dans la serrure pour que la porte de métal cède.
De l’autre côté, une petite pièce en pierre de taille est percée au sol par le départ d’un escalier en colimaçon, sans rambarde. C’est le passage qui permet de descendre à flanc de rocher, le long de la façade, et d’arriver au bas du monument. Ici, pas question d’ascenseur. Trois hommes descendent.
Le vent de la mer s’engouffre en trombe dans le passage, chassant les odeurs de cordite. Plus bas se trouve une chambre, et un débarcadère vertigineux où arrivait la vedette du prince Albert Ier quand il fuyait le palais et préférait aller dormir sur son bateau. Avec la rotonde Garnier, c’est l’autre retraite secrète de Monaco. Pour connaître ces deux endroits, il faut être souvent venu ici, et être bien introduit, commente le directeur un peu effaré.