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Couleurs de l'incendie

Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:

Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l’empire financier dont elle est l’héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d’un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement.
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
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Paul disposait d’une suite, dont une porte communiquait avec celle dans laquelle Vladi poussait des hurlements d’admiration. La jeune Polonaise vit arriver un repas spécial, accompagné au champagne, elle se pâmait et adressait au serveur des sourires incitateurs dont la réputation fit le tour de l’établissement en moins d’une heure.

Quelques minutes plus tard, le couple fit sensation dans le restaurant du palace où, d’un geste désintéressé, Solange refusa l’emplacement préparé à son intention au centre de la salle pour préférer à l’extrémité, près d’immenses miroirs, une petite table plus discrète, plus effacée, c’est-à-dire où les photos seraient d’un plus bel effet.

Solange mangeait avec une grande distinction, mais elle ingurgitait une quantité effrayante de nourriture, aussi le déjeuner dura-t-il si longtemps qu’elle aurait juste le temps, c’était son programme habituel, d’aller faire une longue sieste digestive avant de se rendre, une heure et demie avant l’entrée du public, dans la salle où elle se produisait le soir.

C’était la première fois qu’ils étaient ainsi ensemble, face à face.

Paul bégayait peu, Solange souriait. Ils parlèrent opéra, voyages. Elle évoqua des souvenirs de son enfance à Buenos Aires (bien qu’elle fût née à Parme, de mère italienne), de son père, propriétaire d’un haras de pasos péruviens dans la vallée de Lerma, de ses modestes débuts, à treize ans, dans la petite salle de Santa Rosa où elle avait reçu le soir même quatre demandes en mariage.

Paul, rêveur, écoutait ces confessions. Il faisait partie des rares qui savaient, pour avoir passé beaucoup de temps en bibliothèque à rechercher des documents très anciens, que Solange Gallinato, née Bernadette Traviers à Dole (Jura), était, en fait, la dernière fille d’un cantonnier alcoolique, incarcéré à Besançon le jour de sa naissance survenue avec trois mois d’avance pour cause de violences conjugales.

Paul la regardait avec gravité. Dès le premier regard, il avait retrouvé en elle l’immense tristesse qu’il avait toujours perçue dans ses enregistrements. Solange était une femme triste, cela lui serra le cœur. Que se passa-t-il au cours de ce déjeuner qui eut un tel effet sur Solange, nul ne le sut jamais. L’évocation de la destinée tragique des personnages du répertoire qu’elle avait interprétés entra-t-elle en brutale résonance avec sa propre vie ? La vision de ce petit garçon subjugué lui fit-elle ressentir le désert affectif qui était le sien depuis la mort de Maurice Grandet ? Un sentiment de fatalité et d’injustice vint-il l’accabler devant cet enfant condamné à une chaise roulante ? Allez savoir. Tout ce qu’on sait, c’est que le soir, elle ne parvint pas, au cours des répétitions, à se tenir debout suffisamment longtemps, elle chanta assise. Elle ne se releva jamais plus.

Le directeur de la Scala, paniqué, vint sur la scène prendre de ses nouvelles. Des fleurs, dit-elle simplement. On fit venir un monceau de gerbes et de corbeilles, des piédestaux, des colonnes.

Lorsque le rideau s’ouvrit, le public la découvrit assise, très droite sur une chaise légèrement surélevée grâce à un praticable rendu invisible par un drap en satin, au milieu d’un décor luxuriant de fleurs et de plantes, on aurait dit qu’elle chantait dans un jardin botanique.

Elle bouleversa aussi l’ordre du programme, que jamais plus elle ne modifia. Elle commença, d’une voix déchirante, a capella, comme elle l’avait fait autrefois à Paris, par l’ouverture de Gloria Mundi :

Mon cher amour, Nous revoici, dans les ruines du palais Où pour la première fois nous nous vîmes……

À l’instant où Paul, dans la grande salle de la Scala, entendait les premières notes de l’opéra de Maurice Grandet, il était dix-neuf heures trente à Paris, sa mère découvrait le titre du Soir :

L’État roumain refuse son aide au consortium pétrolier qui l’a sollicité
Il restera sourd aux appels pressants de l’État français.

Madeleine parcourut l’article, mais elle ne le comprenait pas, les mots se refusaient à elle.

Plus d’un quart d’heure lui fut nécessaire pour percer la gangue de ce message et se convaincre enfin que, contrairement à ce que tout le monde avait espéré, une bonne partie de sa fortune venait de s’évaporer.

Léonce, sans doute ruinée, ne s’était pas encore montrée. Madeleine ne parvenait pas à arrêter ses larmes, de quel réconfort serait-elle pour son amie si, comme c’était probable, elle aussi était touchée ?

Elle n’arrivait pas à imaginer ce que cette faillite allait signifier concrètement dans sa vie. Moins de personnel ? Oui, sans doute. Pour le reste, à quoi fallait-il renoncer, sa vie n’avait rien d’extravagant ! On ne perd pas une large part de ses revenus sans conséquence, il devait y avoir des dispositions à prendre, mais lesquelles ? Tout cela était très confus. Penser à Paul l’aida à rassembler son courage. Il fallait affronter la réalité. Elle appela Gustave Joubert. Il venait de quitter les bureaux de la banque. Elle se changea et commanda le chauffeur.

Elle avait emporté l’exemplaire du Soir de Paris, dont le titre, dans la semi-pénombre de la voiture, lui paraissait maintenant deux fois plus gros et plus menaçant. Immobilisée dans un encombrement à la hauteur du quai de la Seine, elle relut les articles qui, tous, rappelaient cruellement l’euphorie boursière que cette entreprise avait connue.

Elle s’arrêta soudain sur un autre titre :

En Irak, découverte d’un gisement pétrolier d’une ampleur exceptionnelle

Les actions boursières avaient perdu 80 % de leur valeur lorsqu’elles ont été acquises massivement par un organisme financier français qui s’apprête à réaliser l’une des plus fortes plus-values de l’histoire de la Bourse de Paris dans un délai aussi bref.

Ainsi Joubert avait raison. Madeleine était atterrée.

Sur la scène de la Scala, les lumières avaient insensiblement diminué et s’étaient colorées d’un ocre clair. Solange tenait ses poings fermés contre sa poitrine.

De quelle jalousie avez-vous été pris ? Ces ruines où nous sommes Sont donc tout ce qui reste De nous ?

Gustave descendit, calme, rigide. Il portait des babouches de couleur et une veste d’intérieur aux parements de soie, comme un mari.

Madeleine ne dit pas bonjour, la gorge serrée. Il suffisait de regarder la haute stature de Gustave, ce regard bleu clair, froid et perçant, sans hostilité ni sympathie, pour comprendre qu’une page définitive de leur relation venait d’être tournée.

— Il n’y a donc aucun recours ? demanda-t-elle abruptement.

— Je le crains, Madeleine…

Elle avala sa salive.

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