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À la fin de l'hiver [At Winter's End - fr]

Электронная книга - «À la fin de l'hiver [At Winter's End - fr]». Краткое содержание книги:

La chute des comètes avait apporté le long hiver, comme, cent millions d’années plus tôt, lorsque les dinosaures avaient disparu. L’Hiver durait depuis soixante-dix mille ans.
Le Peuple survivait à l’abri de son cocon souterrain, génération après génération. Et voilà que le Printemps, annoncé par la Tradition, était revenu. Le Peuple devait sortir et aller recueillir son héritage dans la glorieuse cité de Vengiboneeza. Mais était-il encore humain ?
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Une grande partie de la ville était en ruine, en particulier les quartiers situés en bordure de la mer. Mais le reste était encore en bon état.

Le Long Hiver avait laissé beaucoup moins de cicatrices que dans les plaines orientales beaucoup plus exposées. La mer avait dû envahir à maintes reprises la basse ville et des traces de ses ravages étaient encore visibles. Des taches grisâtres provoquées par la montée des eaux apparaissaient sur les murs, des dépôts sablonneux recouvraient des balcons jusqu’au troisième étage des maisons, et des débris d’os d’animaux marins s’amoncelaient sur certains toits. Il paraissait également évident que des masses de glace avaient dû lentement descendre sur le versant escarpé de la montagne et écraser toutes les constructions sur leur passage. Il semblait aussi que l’écorce terrestre se fût soulevée en plusieurs endroits de la ville, là où le pavage avait subi une poussée verticale et où des bâtiments menaçaient de tomber ou bien s’étaient effondrés, découvrant de grands pans de mur et des fragments de métal iridescent.

— Le plus étonnant, dit pensivement Torlyri, est qu’après sept cent mille ans la ville n’ait pas été totalement détruite.

— Elle a été entretenue, dit Koshmar. Ce n’est pas possible autrement.

Il semblait effectivement en avoir été ainsi. Il y avait en de nombreux endroits des signes de réparation et même de reconstruction sur une grande échelle, comme si les gardiens de la cité attendaient le retour des yeux de saphir et s’efforçaient de maintenir les lieux en bon état. Mais qui étaient ces gardiens de la cité ? Il n’y avait aucune trace de mécaniques ni de créatures artificielles ; la ville semblait totalement déserte, à l’exception des trois massives sentinelles qui montaient la garde devant le portail et ne quittaient jamais leur poste.

— Cherche dans les chroniques, ordonna Koshmar à Hresh. Et dis-moi comment cette ville a été préservée.

Il s’exécuta avec célérité et découvrit de nombreux détails sur la fondation et l’apogée de la grandeur de Vengiboneeza, mais absolument rien sur la manière dont la ville avait résisté au temps. Comme si les fantômes des yeux de saphir parcouraient les rues en profitant de leur invisibilité pour effectuer les travaux indispensables.

Dans les premiers temps de leur installation, personne ne s’aventura dans les quartiers les plus éloignés. Koshmar et les siens s’étaient juste assez enfoncés dans la ville pour se mettre à l’abri des animaux de la forêt, mais pas suffisamment pour se perdre dans le labyrinthe des ruines. Ils avaient tout le temps pour cela et il importait au début de s’armer de patience. Ils avaient bien vécu sept cent mille ans dans leur cocon creusé sous une montagne ! La patience n’était pourtant pas le fort de Koshmar, mais elle s’appliquait avec constance à cultiver cette qualité indispensable au chef, l’art d’attendre.

Elle choisit pour son peuple un quartier proche de l’entrée méridionale et encore en assez bon état, où une magnifique tour hexagonale de pierre pourpre, percée de nombreuses fenêtres, dominait d’innombrables petites constructions surmontées d’un dôme vert. Il lui restait à assigner aussi astucieusement que possible une résidence à chacun des membres de la tribu. Elle attribua une habitation à chacun des couples de géniteurs, tandis que les guerriers étaient regroupés dans une autre afin de pouvoir lutter entre eux et brûler ainsi une partie de cette inépuisable énergie qui risquait toujours d’être une source de problèmes. Les plus âgés furent autorisés à constituer des cellules de trois ou quatre personnes afin de s’entraider plus facilement, et tous les enfants furent réunis dans une grande maison jouxtant celle des travailleuses sans compagnon. Koshmar et Torlyri établirent leur résidence dans le bâtiment le plus proche de la grande tour hexagonale. Cette tour était destinée à devenir le temple de la tribu et, plus tard, à leur servir de point de repère pour trouver leur chemin au retour des expéditions puisqu’elle était visible de n’importe quel endroit de la ville.

Jamais Koshmar n’avait été aussi heureuse. Chaque jour apportait son lot de problèmes à résoudre, de décisions à prendre, de jugements à rendre.

Dans le cocon elle se sentait souvent anxieuse et indécise et son ardent désir de commander demeurait le plus souvent insatisfait. Depuis l’enfance, elle s’était destinée à prendre la direction de la tribu. Mais elle avait été un chef sans rien à diriger. La vie était trop facile dans le cocon. Elle jouait parfaitement son rôle de chef qui consistait essentiellement à présider les cérémonies, à régler les différends et les querelles, à dispenser des conseils aux faibles et à prodiguer des paroles d’apaisement aux forts et aux fortes têtes.

Mais le temps s’écoulait sans qu’elle eût un véritable but à atteindre et elle avait vu s’approcher la fin de sa vie avec une anxiété et une insatisfaction croissantes. Bien qu’ayant conservé à trente ans toute la vigueur de ses jeunes années, elle avait conscience de l’approche inéluctable de la limite d’âge. La loi ne souffrait aucune exception. Seul le chroniqueur était autorisé à dépasser l’âge fatidique de trente-cinq ans, mais cette exemption ne s’appliquait pas au chef. Koshmar avait souvent imaginé le jour où, quelle que fût sa vigueur, elle serait à son tour contrainte de franchir le sas pour aller attendre la mort dans le monde de l’extérieur.

Mais plus rien n’était comme avant. Il importait maintenant que tout un chacun vive aussi longtemps que possible et que ceux qui étaient en âge de procréer s’y emploient avec zèle.

Dans les premiers temps, certains membres de la tribu eurent énormément de peine à comprendre que les choses avaient changé. Quelques jours après leur arrivée à Vengiboneeza, Anijang, qui était leur aîné à tous, vint trouver Koshmar.

— C’est aujourd’hui mon jour de mort, annonça-t-il. Que dois-je faire, Koshmar ? Partir tout seul dans la jungle ?

— Il n’y a plus de jour de mort, Anijang ! dit Koshmar en riant.

— Plus de jour de mort ? Mais j’ai trente-cinq ans aujourd’hui. J’ai tenu le compte très soigneusement.

Il montra à Koshmar un vieux lambeau de cuir couvert d’encoches.

— C’est aujourd’hui, répéta-t-il.

— Ne te sens-tu pas encore vigoureux et en bonne santé ?

— Euh !… fit-il avec un haussement d’épaules.

Anijang était voûté et il commençait à grisonner, mais il paraissait encore assez bien portant.

— Il n’y a aucune raison que tu meures avant d’arriver au terme naturel de tes jours, dit Koshmar. Nous ne vivons plus dans le cocon. Ici il y a de la place pour tout le monde. Et puis nous avons besoin de toi. Il y a du travail pour tout le monde et il y en aura encore plus dans l’avenir. Comment pourrions-nous nous passer de toi, Anijang ?

Koshmar regarda l’aîné de la tribu qui avait pris un air profondément déconcerté et malheureux, et elle comprit qu’il s’était préparé depuis longtemps à affronter la mort et qu’il était incapable de comprendre et même d’accepter ce sursis. Pour cet homme simple et travailleur, à l’esprit un peu lent, trente-cinq années de vie étaient largement suffisantes. Il ne voyait aucune raison d’aller au-delà et la mort ne lui apparaissait que comme la perspective agréable d’un repos éternel.

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