Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Серия: Majipoor (fr) #2
- Год: 1983
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-00979-7
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Фэнтези
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II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
Dekkeret sortit en fin d’après-midi. La chaleur étouffante était loin d’être tombée, mais le vent cinglant paraissait moins violent et il y avait plus de gens dans les rues. Mais la ville avait toujours l’air sinistre. C’était l’endroit rêvé pour faire pénitence. Il haïssait les bâtiments de brique aux façades nues, il détestait l’aspect desséché du paysage, il regrettait la douceur de l’air de Normork, sa ville natale, sur les premières pentes du Mont du Château. Il se demanda comment l’on pouvait choisir de vivre ici alors qu’il y avait tant de possibilités sur les continents plus cléments. Quel besoin d’ascèse poussait des millions de ses concitoyens à s’imposer l’austérité quotidienne de la vie sur Suvrael ?
Les représentants du Pontificat avaient leurs bureaux sur la grande place nue donnant sur le port. Les instructions de Dekkeret lui prescrivaient de s’y présenter et malgré l’heure tardive, il les trouva ouverts, car avec la chaleur accablante tous les citoyens de Tolaghai respectaient la fermeture de midi et traitaient les affaires bien avant dans la soirée. On le fit attendre un moment dans une antichambre décorée d’énormes portraits de céramique blanche des monarques régnants, le Pontife Confalume représenté de face avec un air de grandeur bienveillante mais imposante et le jeune lord Prestimion, le Coronal, de profil, les yeux pétillant d’intelligence et de dynamisme. Dekkeret se dit que Majipoor avait de la chance avec ses souverains. Quand il était enfant, il avait vu Confalume, alors Coronal, avec sa cour dans la merveilleuse cité de Bombifale, tout en haut du Mont, et il avait eu envie de crier de pure joie devant le calme et la force radieuse de cet homme. Quelques années plus tard, lord Confalume parvint au Pontificat et alla s’installer dans les replis souterrains du Labyrinthe et Prestimion fut fait Coronal – un homme très différent, tout aussi impressionnant, mais toute fougue, vigueur et énergie irrésistible. C’était au cours du Grand Périple qu’il effectuait à travers les cités du Mont que lord Prestimion avait remarqué le jeune Dekkeret à Normork et l’avait choisi, au hasard et de la manière imprévisible qui était la sienne, pour se joindre aux chevaliers recevant leur formation dans les Cités Hautes. Ce qui semblait faire une éternité, des changements si profonds s’étant produits depuis lors dans la vie de Dekkeret. À l’âge de dix-huit ans, il s’était laissé aller à rêver de monter lui-même un jour sur le trône du Coronal ; mais ensuite étaient venues ces funestes vacances dans les montagnes de Zimroel et maintenant, à l’âge de vingt ans à peine révolus, attendant avec impatience dans une pièce poussiéreuse dans cette morne ville du triste continent de Suvrael, il avait l’impression de ne plus avoir d’avenir du tout, rien qu’une vaine suite d’années vides de sens. Un Hjort rondouillard à l’air revêche apparut.
— L’Archiregimand Golator Lasgia va vous recevoir, annonça-t-il.
C’était un titre ronflant ; mais son possesseur se révéla être une femme svelte à la peau brune, guère plus âgée que Dekkeret, qui l’examina de la tête aux pieds avec de grands yeux graves et brillants. Elle le salua en faisant négligemment de la main le signe du Pontificat et lui prit ses papiers officiels.
— Initié Dekkeret, murmura-t-elle. Mission d’enquête mandatée par la superstrate provinciale de Khyntor. Je ne comprends pas, Initié Dekkeret. Servez-vous le Coronal ou le Pontife ?
— Je suis au service de lord Prestimion, répondit Dekkeret avec gêne, à un échelon très bas. Mais tandis que je me trouvais dans la province de Khyntor, le besoin s’est fait sentir au bureau du Pontificat d’enquêter sur certaines choses à Suvrael et quand les fonctionnaires locaux ont appris que je me rendais de toute façon à Suvrael, ils m’ont demandé par souci d’économie de me charger de cette tâche, bien que n’étant pas au service du Pontife. Et…
Golator Lasgia tapota pensivement les documents de Dekkeret sur son bureau.
— Vous deviez vous rendre de toute façon à Suvrael, dit-elle. Puis-je vous demander pourquoi ?
— Une affaire personnelle, si vous me permettez, répondit Dekkeret en s’empourprant.
Elle n’insista pas.
— Et quelles affaires de Suvrael peuvent être d’un intérêt si pressant pour mes collègues du Pontificat de Khyntor ? Ou bien ma curiosité sur ce chapitre est-elle également déplacée ?
La gêne de Dekkeret s’accrut.
— Il s’agit d’un déséquilibre de la balance du commerce, répondit-il, réussissant à grand-peine à soutenir son regard froid et pénétrant. Khyntor est un centre de produits manufacturés qui échange ses produits contre le bétail sur pied de Suvrael ; depuis deux ans, les exportations de blaves et de montures de Suvrael sont en constante diminution et des tensions commencent à se faire jour dans l’économie de Khyntor. Les fabricants éprouvent des difficultés à supporter tant de crédit.
— Vous ne m’apprenez rien.
— On m’a demandé d’inspecter les pâturages d’ici, poursuivit Dekkeret, afin de déterminer si l’on peut espérer à court terme un accroissement de la production de bétail.
— Voulez-vous un peu de vin ? demanda subitement Golator Lasgia.
Dekkeret s’interrogea sur ce qu’exigeaient les convenances. Tandis qu’il balançait, elle sortit deux flacons de vin doré, brisa prestement leur cachet et lui en tendit un. Il le prit avec un sourire de gratitude. Le vin était frais et doux, légèrement pétillant.
— Du vin de Khyntor, dit-elle. C’est ainsi que nous contribuons au déficit commercial de Suvrael. La réponse, Initié Dekkeret, est que la dernière année du pontificat de Prankipin, Suvrael a subi une terrible sécheresse – vous pouvez vous demander, Initié, comment nous pouvons savoir la différence qu’il y a ici entre une année de sécheresse et une année de précipitations normales, mais il y a une différence, Initié, il y a une différence considérable – et les pâturages ont souffert. Nous n’avions plus de quoi nourrir notre bétail, alors nous avons abattu tout ce que le marché pouvait absorber et nous avons vendu une grande partie du cheptel restant à des propriétaires de ranches de l’ouest de Zimroel. Peu après que Confalume se fut installé dans le Labyrinthe, les pluies revinrent et l’herbe recommença à pousser dans nos savanes. Mais il faut plusieurs années pour reconstituer les troupeaux. Le déséquilibre de la balance commerciale continuera donc pendant quelque temps, puis il sera résorbé.
Elle eut un sourire sans chaleur.
— Voilà. Je vous ai épargné le désagrément d’un voyage sans intérêt à l’intérieur des terres.
Dekkeret sentit qu’il transpirait abondamment.
— Je dois quand même le faire, Archiregimand Golator Lasgia.
— Vous n’apprendrez rien de plus que ce que je viens de vous dire.
— Je ne voudrais pas vous manquer de respect, mais mon mandat demande expressément que je voie de mes propres yeux…
Elle ferma les siens pendant quelques instants.
— Pour atteindre les pâturages en ce moment il vous faudra vous exposer à de grandes difficultés, un manque de confort extrême et peut-être de considérables périls personnels. Si j’étais à votre place, je resterais à Tolaghai, goûtant aux plaisirs qui sont à votre disposition ici et réglant l’affaire personnelle qui vous a amenée à Suvrael ; puis, au bout d’un délai convenable, je rédigerais mon rapport en collaboration avec mes services et me rembarquerais pour Khyntor.
Dekkeret conçut immédiatement des soupçons. La branche du gouvernement pour laquelle elle travaillait ne se montrait pas toujours coopérative avec les services du Coronal ; elle semblait manifestement essayer de dissimuler quelque chose qui se passait à Suvrael ; et, bien que sa mission d’enquête ne fût que le prétexte à son voyage sur ce continent et non sa tâche principale, il lui fallait tout de même songer à sa carrière et s’il se laissait embobiner trop facilement par une Archiregimand pontificale, il pourrait lui en cuire plus tard. Il regrettait d’avoir accepté le vin. Mais pour cacher son trouble, il se permit d’en boire quelques gorgées onctueuses.