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Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:

Les Essais - Livre II
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12. Si nous avions une seule goutte de foi, nous déplacerions les montagnes, dit la sainte Bible169. Nos actions, si elles étaient guidées et accompagnées par la divinité, ne seraient pas simplement humaines, elles auraient quelque chose de miraculeux, comme notre croyance elle-même. « Croire est un moyen rapide de former sa vie à la vertu et au bonheur. »[Quintilien Institution Oratoire XII, 2]

Les uns font croire à tout le monde qu'ils croient ce qu'ils ne croient pas. Les autres, plus nombreux, se le font croire à eux-mêmes, incapables qu'ils sont de savoir vraiment ce que c'est que croire.

13. Nous trouvons étrange que dans les guerres qui accablent en ce moment notre pays, nous voyons les événements fluctuer et évoluer d'une manière commune et ordinaire : c'est que nous n'y apportons rien que du nôtre. La justice, qui est en l'un des deux partis, n'y est que comme un ornement et une couverture ; elle y est bien alléguée, mais n'y est ni reçue ni logée, ni épousée ; elle y est comme en la bouche de l'avocat et non dans le cœur et les sentiments du plaideur. Dieu doit son secours extraordinaire à la foi et à la religion, et non à nos passions. Les hommes y sont les meneurs de jeu et se servent de la religion, alors que ce devrait être tout le contraire.

14. Le sentez-vous ? C'est de nos propres mains que nous dirigeons la religion, tirant comme d'une cire tant de formes différentes à partir d'une règle si droite et si ferme... Quand cela s'est-il mieux vu qu'en France en ce moment ? Ceux qui l'ont prise par la gauche, ceux qui l'ont prise par la droite, ceux qui la voient en noir, ceux qui la voient en blanc — tous l'utilisent de la même façon pour leurs entreprises ambitieuses et brutales, et s'y conduisent tellement de la même façon en matière d'exactions et d'injustices qu'ils font assurément douter de la diversité des opinions qu'ils prétendent avoir sur cette chose dont dépendent la conduite et les règles de notre vie. Est-il possible de voir sortir de la même école et du même enseignement des mœurs plus semblables, des conduites plus identiques ?

15. Voyez avec quelle horrible impudence nous jouons avec les raisons divines, et comment nous les avons rejetées et reprises sans aucun scrupule religieux, selon que le destin nous a fait changer de côté dans les orages qui ont tout bouleversé170 ! Prenez cette question si importante : est-il permis au sujet de se rebeller et de s'armer contre son prince pour défendre la religion ? Souvenez-vous qui répondait à cela par l'affirmative, l'an passé, et de quel parti cette affirmation constituait le credo... Souvenez-vous alors de quel autre parti l'affirmation contraire constituait aussi le credo... Et maintenant : entendez-vous de quel côté proviennent les voix qui proclament l'une et l'autre ? Et si les armes font moins de bruit pour cette cause-ci que pour celle-là ? Et nous mettons sur le bûcher les gens qui disent que la vérité doit se soumettre à la nécessité. Mais la France ne fait-elle pas bien pis que seulement le dire ?

16. Acceptons de reconnaître la vérité : celui qui trierait, même dans l'armée régulière, ceux qui y marchent par le seul zèle de la foi religieuse, et ceux qui ne se soucient que de la protection des lois de leur pays ou du service de leur prince, celui-là ne trouverait même pas de quoi constituer une compagnie d'hommes d'armes complète. D'où vient qu'il s'en trouve si peu qui aient conservé la même volonté et la même démarche dans nos troubles civils, et que nous les voyons, au contraire, aller tantôt au pas, tantôt à bride abattue ? D'où vient que nous voyons les mêmes hommes tantôt nuire à nos affaires par leur violence et leur intransigeance, tantôt par leur indifférence, leur mollesse, leur inertie ? N'est-ce pas parce qu'ils y sont poussés par des considérations personnelles et occasionnelles, et qu'ils agissent en fonction de leur diversité ?

17. Il me semble évident que nous n'accordons volontiers à la dévotion que ce qui flatte nos passions. Il n'est pas d'hostilité aussi extrême que celle des chrétiens. Notre zèle fait merveille quand il va dans le même sens que notre penchant naturel pour la haine, la cruauté, l'ambition, la cupidité, la dénonciation, la rébellion. Mais à l'inverse, du côté de la bonté, de la bienveillance, de la modération, si par miracle quelque tempérament exceptionnel ne l'y pousse, il ne s'y rend ni à pied ni en courant. Notre religion a pour but d'extirper les vices, et elle les dissimule, les nourrit, les excite.

18. Il ne faut pas rouler Dieu dans la farine171 — comme on dit. Si nous croyions en lui, je ne dis même pas par véritable foi, mais par croyance ordinaire ; et si même (je le dis à notre grande confusion) nous le croyions et connaissions sous un autre jour, comme l'un de nos compagnons, nous l'aimerions par-dessus toute chose, pour l'infinie bonté et l'infinie beauté qui brillent en lui. Et du moins marcherait-il alors, dans notre affection, au même pas que nos richesses, nos plaisirs, notre gloire et nos amis.

19. Même le meilleur d'entre nous ne craint pas de l'outrager, alors qu'il craint d'outrager son voisin, son parent, son maître. Avec d'un côté l'objet de l'un de nos vicieux plaisirs, et de l'autre la connaissance et la conviction d'une gloire immortelle, est-il quelqu'un d'intelligence assez simplette pour vouloir mettre l'un et l'autre en balance ? Et pourtant nous renonçons bien souvent à la seconde, par pur dédain ; car qu'est-ce qui peut bien nous pousser à blasphémer, sinon le goût lui-même pour l'offense ?

20. Comme on l'initiait aux mystères orphiques, et que le prêtre lui disait que ceux qui se vouaient à cette religion connaîtraient après leur mort un bonheur éternel et parfait, le philosophe Antisthène lui dit : « Si tu le crois, pourquoi ne meurs-tu pas toi-même ? »

21. Selon sa manière brusque, et plus loin de notre propos, Diogène déclara au prêtre qui cherchait aussi à le convaincre de rejoindre son ordre, pour accéder aux biens de l'autre monde : « Tu ne voudrais tout de même pas me faire croire qu'Agésilas et Épaminondas, qui ont été de si grands hommes, seront misérables, alors que toi qui n'es qu'un veau, et ne fais rien qui vaille, tu seras bienheureux parce que tu es prêtre172 ? »

22. Si nous recevions ces grandes promesses de la béatitude éternelle en leur accordant la même autorité qu'à un raisonnement philosophique, nous n'éprouverions pas envers la mort une horreur aussi grande que celle que nous éprouvons.

Loin de se plaindre de sa dissolution, le mourant se réjouirait

De partir et laisser sa dépouille, comme le serpent sa peau,

Et le cerf devenu trop vieux, ses cornes trop longues.

[Lucrèce De la Nature III, 612]

 

23. Je veux être dissous, dirions-nous, et être avec Jésus-Christ. La force du discours de Platon sur l'immortalité de l'âme ne poussa-t-elle pas certains de ses disciples à la mort, pour jouir plus promptement des espérances qu'il leur donnait ?

24. Tout cela est le signe évident que nous ne faisons de cette religion la nôtre qu'à notre façon, et par nos propres moyens, et que les autres ne sont pas reçues différemment. Nous nous sommes trouvés dans un pays où elle était en usage, nous tenons compte de son antiquité ou du prestige de ceux qui l'ont soutenue, nous craignons les menaces qu'elle profère à l'encontre des mécréants, et nous courons après ce qu'elle nous promet. Ces considérations-là doivent servir notre croyance, mais ne sont que subsidiaires, car elles sont d'ordre humain. En un autre pays, d'autres exemples, de semblables promesses et menaces pourraient tout aussi bien nous amener à une croyance contraire... Nous sommes chrétiens de la même façon que nous sommes Périgourdins ou Allemands.

25. Platon dit qu'il est peu d'hommes suffisamment fermes dans leur athéisme173pour qu'un danger pressant ne les ramène pas à reconnaître la puissance divine. Mais cela ne concerne pas un vrai chrétien : c'est l'affaire des religions mortelles et humaines que d'être reçues par des voies humaines. Et quelle peut bien être la foi que la lâcheté et la faiblesse instillent et établissent en nous ? Plaisante foi, qui ne croit ce qu'elle croit que faute d'avoir le courage de ne pas le croire ! Une émotion mauvaise, comme le manque de fermeté ou la peur, peut-elle produire en notre âme quelque chose de raisonnable ?

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