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L'angoisse du roi Salomon

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L'angoisse du roi Salomon
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— J’en ai déjà souligné quelques-unes qui pourraient m’intéresser… Quelle épaule solide d’un demi-siècle abriterait tête tendre, gaie, sensuelle ? Qu’est-ce que vous en pensez, Jeannot ?

— Elle veut une épaule d’un demi-siècle, monsieur Salomon.

— Demi-siècle, demi-siècle ! grommela mon maître. On peut toujours discuter, non ? Il y a des personnes qui oublient que nous sommes en pleine crise et qui manifestent de ces exigences !

J’ai eu encore un doute et je lui ai jeté un coup d’œil bien vite pour voir s’il ne se foutait pas de nous tous dans des proportions homériques, mais pas du tout, le roi Salomon était vraiment irrité.

— C’est quand même incroyable ! gronda-t-il de cette belle voix qui lui vient de ses fondements, comme chez les bâtiments solides pour mille ans. C’est incroyable ! Elle demande une épaule de cinquante ans… Qu’est-ce que l’âge a à voir avec les épaules ?

— Elle veut être sécurisée, voilà !

— Et pourquoi mon épaule ne pourrait pas la sécuriser ? Qu’est-ce qu’elle a, mon épaule, à quatre-vingt-quatre ans, qu’elle n’avait pas à cinquante, ce n’est quand même pas une question de qualité de la viande ?

Bon, puisque c’était comme ça j’ai voulu en avoir le cœur net.

J’ai lu :

— Françoise, 23 ans, coiffeuse, ravissante, 1 m 65, 50 kilos, yeux bleus… Vingt-trois ans… Hein ?

Monsieur Salomon m’a observé. Puis il a posé sa loupe de philatéliste et il a détourné les yeux. Je n’ai pas voulu insister. Il y eut quand même un froid entre nous. Je cherchais quelque chose de gentil à lui dire et c’est là que j’ai fait une catastrophe.

— Ce sera pour la prochaine fois, murmurai-je.

Tout ce que je voulais, c’était le rassurer. Mais quand on a une chose en tête et qu’on y pense tout le temps, c’est terrible. Il faut peser chaque mot. Monsieur Salomon s’est tourné lentement vers moi, il a serré un peu les mâchoires et j’ai tout de suite compris que c’était le malentendu dans toute son horreur. D’abord, les Juifs ne croient pas à la réincarnation, ce sont les Cambodgiens qui y croient ou enfin quelqu’un encore plus loin, où ils ont une religion qui leur permet de revenir sur terre et de se refaire. Mais pas les Juifs. On ne peut pas les consoler en leur promettant que ce sera pour la prochaine fois.

— Ce n’est pas du tout ce que j’ai voulu dire, murmurai-je.

— Et qu’est-ce que vous avez voulu dire, exactement, puis-je me permettre de vous le demander, espèce de petit con ? fit monsieur Salomon, avec une politesse de glace.

— Je n’ai pas voulu offenser vos sentiments religieux juifs, monsieur Salomon.

— Quels sentiments religieux, nom de Dieu ! gueula monsieur Salomon, absolument furibard.

— Je sais que les Juifs ne croient pas à la réincarnation, monsieur Salomon. C’est comme les catholiques, il n’y a pas de prochaine fois pour eux, c’est pour manger tout de suite. Je n’ai pas voulu insinuer. Il ne faut pas y penser tout le temps, monsieur Salomon. Il y en a qui vivent jusqu’à un très grand âge. Quand on y pense tout le temps, on ne fait que s’en rapprocher de plus en plus au lieu de s’en éloigner en marche arrière, et alors on finit par se tordre et par se mordre. Quand je vous l’ai promis pour la prochaine fois, ce n’était pas un sarcasme, mot grec dérivé du yiddish sarcazein, « se mordre la chair », s’arracher les cheveux, raillerie insultante, dérision, moquerie. Je voulais simplement vous exprimer des sentiments optimistes. Je voulais vous assurer que vous trouverez peut-être chaussure à votre pied la prochaine fois, dans le prochain numéro du Nouvel Observateur, vu qu’il paraît chaque semaine, et une semaine, monsieur Salomon, ce n’est pas si long que ça, vous êtes en excellente santé et il n’y a aucune raison pour qu’il vous arrive quelque chose d’ici là…

J’en avais la voix qui tremblait, tellement je m’enfonçais de plus en plus, c’est toujours ainsi avec l’angoisse, ça sort malgré vous, vous dites exactement ce que vous ne voulez pas dire.

— Monsieur Salomon, il n’y a pas d’inquiétude à avoir. Le Nouvel Observateur paraîtra la semaine prochaine, c’est mathématique, chez eux. Ils peuvent pas s’empêcher. Il y aura encore une prochaine fois, une semaine, c’est rien, par les temps qui courent…

Je me suis tu mais c’était trop tard. J’avais gâché une amitié à laquelle je tenais plus qu’à n’importe quoi dans le dictionnaire. J’en avais des larmes qui me venaient.

À mon immense surprise, monsieur Salomon s’est adouci dans un bon sourire, et il y a eu deux fois plus de rides autour des yeux, comme c’est toujours le cas chez eux quand ils se marrent. Il m’a mis sur l’épaule une main pleine d’enseignement.

— Allons, mon jeune ami, ne pensez donc pas tout le temps à la mort ! Un jour, la sagesse aidant, vous n’aurez plus peur. Patience ! Vers quatre-vingts, quatre-vingt-dix ans, vous aurez acquis cette solidité intérieure à toute épreuve qui est la force de l’âme, et dont j’espère vous laisser le souvenir. Haut les cœurs ! Pensez aux vers immortels du grand poète Paul Valéry, depuis décédé, d’ailleurs, qui a crié : « Le vent se lève ! Il faut tenter de vivre ! L’air immense ouvre et referme mon livre ! Vivez si m’en croyez n’attendez à demain ! Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie ! » Non, c’est de monsieur Ronsard, il est décédé depuis, lui aussi. Ils sont tous décédés, d’ailleurs, mais leur force de l’âme demeure. Ah ! Les roses de la vie ! Cueillez, cueillez ! Tout est là, Jeannot ! Cueillir ! Il n’y a pas que la mort qui nous cueille, il y a aussi nous qui cueillons les roses ! Vous devriez aller plus souvent à la campagne, cueillir les roses ! Vous oxygéner ! Inspirer, expirer !

Il avait de la lumière qui lui venait du ciel sur le visage, mais j’avais beau regarder, je ne pouvais pas dire, je ne savais pas si c’était la rage, le désespoir et la vieillesse ennemie et s’il se foutait avec la dernière férocité de lui-même et de son acharnement à aimer et à vouloir vivre encore et encore et sans fin, comme c’est pas permis. Je n’avais aucune chance de me défendre, il était champion du monde, à quatre-vingt-quatre ans, on devient toujours champion du monde.

— Quelles roses de la vie, nom d’une vieille pute ! gueulai-je, car je venais de penser à mademoiselle Cora et j’en ai eu un coup au cœur, parce que ça n’avait aucun rapport. Moi, je vais vous dire, monsieur Salomon, même si ça doit vous fâcher, mais les roses de la vie, je voudrais vous y voir ! Je voudrais vous voir cueillir les roses de la vie ! J’ai encore jamais respecté un homme comme je vous respecte, à cause du courage avec lequel vous paniquez, vu que c’est la proximité et le définitif, et pour les roses de la vie, je ne dis pas que vous ne pouvez pas les respirer avec votre nez, mais pour le reste, alors là, permettez-moi de passer sous silence !

Et j’ai croisé mes bras sur ma poitrine comme mon bon maître le faisait lui-même dans ses moments antiques et solennels, et ce n’était pas pour la raillerie que je l’imitais, j’aurais donné la moitié de ma vie pour qu’il en ait une de plus.

Monsieur Salomon avait la loupe dans un œil mais il avait de l’amitié dans l’autre. Il garda encore quelques instants la main sur mon épaule et puis il s’est de nouveau penché sur les petites annonces et il semblait se pencher d’encore plus haut que je ne puis vous le dire.

— Où en étais-je… Françoise, 23 ans, coiffeuse, ravissante, 1 m 65, 50 kilos, yeux bleus.

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