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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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Si la maladie recule, c’est surtout en raison des mesures anti-larvaires : écoulement des eaux stagnantes, plantation massive d’eucalyptus, efficacité des gambouses dont les œufs éclosent au moment de la ponte. Ce poisson fait une consommation immodérée de larves, il est probablement notre meilleur allié contre l’anophèle.

14 juillet 1943. Je me suis accordé une journée de vacances. J’ai fait le ménage, nettoyé, balayé, enlevé une montagne de poussière. En fin de journée, j’ai entendu la voix. Très distinctement. Je ne suis pas fou. Ce n’est ni un rêve ni une illusion. Une femme chante. Elle vient de la maison en face. J’en suis sûr.

Cet imbécile de Dupré a oublié mes cigarettes. Je n’en ai plus. J’en suis réduit à fumer des feuilles d’eucalyptus séchées. C’est infect. Je suis en manque. Vraiment. Je n’ai pas du tout envie de m’arrêter. Au contraire.

23 juillet 1943. 46° à l’ombre. Fournaise extérieure. Arrêté de travailler. Chaleur intolérable. Pire que les autres années. Je devrais me lever à quatre heures du matin et j’aurais six, sept heures d’activité sans trop souffrir. Mais ça doit être à cause de l’heure à laquelle je m’endors, je me réveille trop tard, le soleil écrase tout. Les nuits sont suffocantes, plus chaudes encore que les jours. Bouger est une aventure qui demande un effort considérable.

Manger aussi est une épreuve. Je suis maigre comme un haricot et barbu comme un naufragé.

Si Dupré ne m’apporte pas de cigarettes, je le tue.

18 septembre 1943. Les bonnes nouvelles se succèdent. La Corse est libérée. Les Alliés ont débarqué en Italie et, en cadeau, un magnifique article à la page Spectacles de L’Écho d’Alger :

« Hier au théâtre de L’Œuvre Moderne, place Bugeaud, la première d’une pièce très attendue, le Prométhée enchaîné d’Eschyle, mis en scène par Albert Mathé, qui joue également le rôle-titre de ce classique avec une troupe où le chœur et les comédiennes sont particulièrement remarquables. Le metteur en scène et adaptateur a su éviter les pièges d’un texte hiératique en transformant Prométhée en héros mythique qui se révolte pour les libertés humaines et ne craint pas de défier les dieux. Les représentions se poursuivront jusqu’au 25 septembre au bénéfice du Secours populaire. Il est recommandé de réserver. »

La vie continue, heureusement.

28 octobre 1943. Trois ans… TROIS ! J’ai du mal à y croire en l’écrivant. Je ne sais plus qui a dit que les plus dures étaient les trois premières années. Moi probablement.

4 décembre 1943. Je me suis trompé de direction. Je me demande encore pourquoi j’ai choisi la recherche alors que je préfère tellement soigner les êtres vivants. Quand je reviendrai dans le monde, je m’installerai comme médecin de ville ou dans un hôpital.

Je rêve de Montparnasse et de la Bastille. S’y amuse-t-on toujours autant ?

28 décembre 1943. Dupré me transmet une longue lettre de Sergent où il me félicite de l’avancée de mes recherches et de mes résultats. Il me remercie pour l’éminent service rendu à l’Institut. Il me jure que mon épreuve finira bientôt.

21 janvier 1944. Aujourd’hui, j’ai eu la plus grande surprise de ma vie. Quelque chose d’indéfinissable, entre le magique et la consternation. Je tremble encore de ce que j’ai vu.

Je lisais le journal assis sur le pas de ma maison, en vérité je le relisais, n’ayant pas croisé Dupré depuis près d’un mois. Je fumais tranquillement. C’est un endroit d’où l’on aperçoit toute la station, le village indigène et les champs environnants. Au loin, on distingue dans la brume les contreforts des monts de Daïa.

J’ignore si c’est désormais le reflet de ma nature profonde ou le résultat de mon interminable confinement, mais je me délecte des potins en provenance d’Hollywood sur le mariage d’Orson Welles et de Rita Hayworth. Quelle beauté. Je hais cet homme. J’en étais à rêver de cette déesse de l’amour quand j’ai entendu la voix.

La station était déserte en cette fin d’après-midi. Je me revois lever la tête lentement. Comme si la chanteuse allait apparaître. En face de moi, il y avait la maison de Carmona, distante d’une trentaine de mètres. Sa porte était entrouverte. Le son venait de là. À n’en pas douter. Je me suis approché avec précaution. La voix s’affirmait, de plus en plus présente, claire, distincte. J’ai poussé la porte. La pièce était très sombre, j’avançais, guidé par la voix, je la découvris, à peine éclairée par la lumière blanche du jour, assise contre le mur, sur d’épais coussins verts. Elle portait un somptueux caftan en soie bleue brodé d’une profusion de perles et de fils d’or avec des manches amples parsemées de rubans galonnés et un saroual tout aussi richement décoré. Et de fines chaînes d’argent et d’or étaient enroulées autour du cou. Dans la pénombre, elle chantait d’une voix de gorge doucereuse, plaintive, avec des lamentos éplorés et des envolées aiguës et joyeuses, rythmant avec un tambourin serti de nacre et de cymbales. Je devinais ses yeux noirs soulignés de khôl. Sous sa parure et son fard, elle n’a pas d’âge. À aucun moment, elle n’a paru étonnée de ma présence ou craintive. Elle a continué à chanter sans me regarder, les yeux dans le vague. Peut-être a-t-elle senti mon émoi, son timbre a faibli, s’est fait plus intime, rauque, presque nasillard, comme si elle m’offrait sa chanson et que ses paroles incompréhensibles m’étaient destinées.

Je ne sais pas le temps que je suis resté ainsi, à la contempler, à la fois émerveillé et fasciné.

Et puis, sa voix a disparu, il ne restait que le son imperceptible de sa main sur la peau du tambour. Comme un battement de cœur. J’ai reculé et suis revenu chez moi.

Je ne l’entends plus.

Je me demande maintenant si ce n’est pas le fruit de mon imagination, sans savoir s’il s’agit d’un rêve ou d’un cauchemar.

9 février 1944. Je n’ai plus jamais entendu sa voix. J’ai guetté, des heures entières, de jour comme de nuit. Elle n’a plus jamais chanté.

27 février 1944. Carmona. Le mystère Carmona. Je ne lui ai jamais parlé. Je le vois passer parfois. Il ne m’accorde pas un regard. Nous ne nous sommes jamais rien dit mais je me suis rarement senti aussi proche de quelqu’un que de ce Blanc qui vit comme un Arabe. Je ne sais pas pourquoi.

30 mars 1944. J’obtiens dans des tubes réactifs des floculations, voire des surfloculations, pouvant faire croire à une réaction positive quand ce sérum n’est pas celui d’un paludéen. L’erreur est encore consécutive à une faute technique, à un matériel ou à un réactif défectueux. On pourrait conclure à tort à une positivité alors qu’il s’agit d’une réaction nulle et qu’il existe des paludéens inconnus. La cause de cette confusion en eau distillée ou en eau légèrement salée de sérums doit être recherchée en priorité.

25 avril 1944. Sergent est arrivé assez tôt avec un jeune médecin. Il s’appelle Rousseau. Je ne connais pas son prénom, il m’a serré la main avec énergie. Il est de Bordeaux. Il va me remplacer. Il est convaincu de sa mission civilisatrice. Il a eu l’air de trouver le laboratoire sommaire, la maison aussi. Il connaît mes travaux et va poursuivre, avec fierté, a-t-il précisé. Il s’est engagé pour un an. Il s’est fixé des objectifs. Il avait l’air si sûr de lui qu’à un moment, j’ai voulu lui demander s’il savait faire des accouchements et cicatriser un doigt de pied sectionné par une pelle. Pour le voir hésiter. Et je me suis dit qu’il allait paniquer et rebrousser chemin. Je me suis tu. Il a de superbes mocassins vernis. Je pense qu’il a oublié les bottes. Je n’ai rien dit non plus. Il m’a demandé : « Comment sont les indigènes ? » Sa question m’a pris au dépourvu. Je n’ai rien su répondre d’autre que : « Ils sont comme des indigènes. » Il m’a dévisagé, effaré. Il faut dire que je dois faire moins envie que pitié avec cette barbe de deux ans qui s’écoule sur ma poitrine et mes cheveux emmêlés sur les épaules. J’ai trois ans de plus que lui mais je me sens si vieux, infiniment plus vieux. Il y a trois ans que je suis là sans bouger et je suis arrivé au centre de moi-même.

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