tant que la terre durera - tome 3
- Автор: Труайя Анри
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: tome 3
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «tant que la terre durera - tome 3». Краткое содержание книги:
— Vous me préparerez le dossier de l’affaire d’Astrakhan. Je partirai demain soir, après le Conseil d’administration des chemins de fer.
— Dois-je vous soumettre les affaires suivantes ? demanda Fédor Karpovitch.
— Mais bien entendu, dit Michel. Continuez.
— Voici le compte des frais d’emballage pour la semaine… Je vous préviens qu’il est un peu forcé… On a dû mettre double enveloppe pour les expéditions à Saratoff…
— Qui a donné l’ordre ?
— Mais… nous… on a cru bien faire… Étant donné le trajet…
— J’étais absent du bureau ?
— Non.
— Vous aviez peur de me déranger ?
— C’est-à-dire…
Michel haussa les épaules. On frappa à la porte. C’était Volodia :
— Je passais au bureau… Je viens te soumettre un projet de publicité…
— Pas de publicité pour l’instant, dit Michel.
— Pourquoi ?
— L’affaire d’Astrakhan me forcera sans doute à freiner sur certains chapitres de dépenses. Compris ?
— Non.
— Tant pis pour toi.
— Bon, dit Volodia. Je m’en vais. Tania m’a téléphoné que tu n’irais pas au théâtre, ce soir. Tu as tort… Elle a l’air vexée…
Tout en parlant, il lissait de la main ses cheveux blonds, ondulés sur les tempes. Michel le regarda avec colère et pria Fédor Karpovitch de poursuivre son exposé.
Contrairement aux prévisions de Michel, Tania accueillit la nouvelle de son voyage avec une tranquillité parfaite. Elle ne lui demanda même pas le temps que durerait son absence. Comme il s’étonnait de cette attitude docile, elle lui répondit :
— Tu es libre de tes actions.
— Moins que tu ne le crois, dit Michel. Ce voyage m’assomme…
— Je t’en prie ! dit Tania avec un sourire vénéneux.
Le soir, elle s’habilla longuement pour le théâtre. Elle était très belle. Volodia et Eugénie Smirnoff vinrent la chercher. Michel, demeuré seul, rendit visite aux enfants qui étaient sur le point de s’endormir. Puis il tenta de travailler un peu. Mais il se sentait distrait, négligent, inquiet. Constamment, sa pensée se détournait des livres pour rejoindre Tania, dans sa loge, entourée d’amis. À minuit et demi, elle revint, accompagnée de Volodia. Elle paraissait follement gaie, exubérante. Michel la détesta pour sa grâce et son élégance. À l’idée de la quitter pour quelques jours, son cœur se serrait d’angoisse. Il regrettait sa décision. Il maudissait la succursale d’Astrakhan, le concurrent maléfique et les affaires en général. Il dormit mal. À ses côtés, Tania reposait, avec un visage paisible, souriant, menaçant. Au petit matin, Michel se leva, fatigué et morne, sonna le valet de chambre et lui ordonna de préparer ses valises. Il partit le soir même, après la réunion du Conseil.
Tania, Volodia et Eugénie l’escortèrent jusqu’à la gare.
De Moscou à Tsaritsyne, le voyage se passa sans encombre. Mais, à Tsaritsyne, Michel apprit que des chutes de neige avaient coupé la ligne d’Astrakhan. Il fallait attendre plusieurs jours avant que les équipes de déblaiement eussent dégagé la voie. Michel résolut d’achever le trajet en troïka, et se rendit au bâtiment de la poste. Après de longs marchandages, il obtint un traîneau, trois chevaux solides et un cocher jeune et jovial, comme il les aimait. Puis Michel rentra à l’hôtel pour se changer. La course menaçant d’être longue et aventureuse, dans la steppe, par le grand froid, il coiffa une toque de fourrure, chaussa des bottes de feutre, enfila des gants chauds, revêtit une tunique doublée de petit-gris et un large manteau en poulain rasé. Deux revolvers garnissaient ses poches. Sous son linge de corps, il portait une ceinture rembourrée de billets de banque. Ainsi équipé, il se regarda dans la glace et pouffa de rire, car il avait considérablement augmenté de volume et ressemblait à un ours mal léché.
Le cocher l’aida à installer dans le traîneau une cantine chargée de fioles de vodka, de bouteilles de cognac et de boîtes de conserves. Michel avala un gobelet d’eau-de-vie avant de se mettre en route, glissa un pourboire dans la main du cocher, et la troïka s’élança dans les rues neigeuses. Après les dernières maisons, le conducteur accéléra le train de ses bêtes. Le vent tranchait les joues, supprimait une oreille, le bout du nez. Michel se frottait le visage pour ramener le sang dans la chair morte. La voie large et blanche traversait la Volga gelée. Dans la pesanteur molle et grise du brouillard, on entendait les patins qui mordaient la glace en grinçant. Les sabots des chevaux sonnaient d’une manière étrange, cristalline. Les grelots tintaient en plein vide.
Michel luttait de toute son énergie contre la fascination monotone du paysage. Il s’efforçait de réfléchir à Tania, aux enfants, à l’affaire. Le plus sage serait de vendre à perte dans les Comptoirs d’Astrakhan, et de compenser le déficit par une légère augmentation de prix dans les autres succursales. Armavir pouvait supporter une majoration de 1 %, car la concurrence y était faible. Ekaterinodar… Attention, les établissements Weiss y menaient une lutte serrée. « 1,5 %, tout au plus, pour Ekaterinodar. À Stavropol, ça ira tout seul. À Moscou… Non, rien à Moscou. Les magasins Danoff n’y ont guère d’importance. Simple prétexte publicitaire pour la clientèle de luxe. Mais à Simféropol… Donc, 1 % à Armavir… Diable, j’ai oublié de donner mes instructions pour le règlement des nouvelles traverses injectées de chlorure de zinc. Je télégraphierai d’Astrakhan. Je télégraphierai aussi à Tania. » Que faisait-elle, Tania, en ce moment ? Il était dix heures du matin. Elle devait être entre les mains de la masseuse qui lui racontait des sottises, comme à l’ordinaire. Sans doute, était-elle fâchée contre lui. Malgré les années, les revers, les habitudes, les maternités, elle était demeurée si jeune, si puérile. Par instants, il ne la comprenait pas. Et c’était alors qu’il l’aimait le mieux. Quand il reviendrait, elle aurait oublié ses griefs. Elle le recevrait dans ce négligé de soie bleue qu’il admirait tant. Ils iraient voir les enfants. Une jolie femme. De beaux enfants. Une maison sagement ordonnée. « Je suis si heureux ! » murmura Michel. Et il ferma les yeux.
Le cheval de flèche hennit. Le cocher cria des paroles fortes dans le vent. Michel souleva ses paupières brûlées, cassantes. La neige s’étalait à perte de vue et rejoignait le ciel où vivait la tache lointaine et pâle du soleil. Seuls des poteaux télégraphiques marquaient le tracé de la route. Le dos du cocher était poudré d’étoiles blanches, très fines. Les têtes des chevaux se balançaient, noires et furieuses, dans le désert. Michel ne sentait plus son corps. Il n’était qu’un fantôme, privé de pesanteur, une goutte d’aquarelle sur une page intacte. Il se retourna. Dans la steppe, seul un mince sillage bleuâtre rappelait le trajet des hommes. Michel goûta un plaisir enfantin à constater qu’il n’avait pas abîmé la neige. Une si belle neige ! Par endroits, elle était polie et mate comme une dalle. Et, ailleurs, elle se gonflait en mousse savonneuse, s’éparpillait en poussière de diamant. Une ombre mauve très douce doublait l’épaule d’un mamelon. Un corbeau volait, noir d’encre. Après l’avoir regardé, il vous restait dans l’œil des phosphorescences diffuses. La conscience de cet infini donnait la nausée. Une saveur de fer pénétrait dans la gorge, dans les narines. Michel ouvrit sa cantine, but un gobelet de rhum, qui lui déchira les entrailles, frémit d’une brusque chaleur et pensa qu’il allait dormir.