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Couleurs de l'incendie

Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:

Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l’empire financier dont elle est l’héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d’un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement.
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
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Lorsque la nuit commença, allongé sur sa couchette, recroquevillé sous les draps empesés et les couvertures écossaises, Paul laissa une agréable somnolence le gagner, ne perçut bientôt plus que les voix de Vladi et du chef de rame et quelques minutes plus tard fut bercé par les halètements de la jeune infirmière mêlés au tempo entêtant des roues du wagon qui évoquaient les mesures lancinantes du Boléro que le vendeur de Paris-Phono lui avait fait découvrir deux semaines plus tôt. Il plongea dans un sommeil palpitant d’excitation.

Madeleine n’avait même pas tenté de se coucher, elle avait passé la plus grande partie de la nuit à relire les documents qui lui assuraient la propriété d’actions anglaises, américaines, italiennes.

Dès six heures, elle était coiffée, habillée, mais elle avait l’estomac noué, la gorge serrée. Curieusement, son visage n’était pas celui d’une femme dévorée par l’anxiété. Pâle, sérieux, concentré, il ressemblait à celui que l’on prête à ces condamnés qui, épuisés d’attendre leur exécution, marchent à la mort avec calme et détermination. Léonce ne serait pas là avant huit heures et demie. Elle commanda le chauffeur et se mit en route.

— Ah, c’est toi !

Hortense portait une robe de chambre à ramages, des chaussons fourrés. La tête hérissée de bigoudis, elle ressemblait effroyablement à l’épouse que tous les hommes redoutent d’avoir un jour. Sans inviter Madeleine à entrer, elle croisa les bras.

— Je cherche mon oncle, j’ai besoin de lui parler.

— Charles est très occupé, imagine-toi ! C’est, comme tu sembles l’ignorer, un éminent parlementaire très sollicité et qui n’a pas une minute à lui.

— Même pour sa nièce ?

— Parce qu’il a une nièce ? Ah, première nouvelle !

— Je dois le voir…

Hortense éclata de rire.

— Ah, voilà bien la famille Pé-ri-court-Mar-cel ! Toujours au-dessus du lot ! On parle et tout le monde exécute !

Cette hostilité soudaine tranchait avec son habituelle imbécillité.

— Je ne comprends pas ce…

— Rien d’étonnant ! Ton père non plus ne comprenait pas.

Hortense parlait d’une voix suraiguë, elle secouait la tête si énergiquement que quelques bigoudis se balancèrent, puis se déroulèrent, elle ne s’en rendit pas compte, son visage était encadré par un essaim de papillotes qui, comme montées sur ressorts, lui dansaient autour de la tête.

— Tout le monde doit être aux ordres ! Eh bien, c’est terminé tout ça ! Ah ! Ils vont tomber de haut les Pé-ri-court-Mar-cel !

Hortense fit un pas furieux vers Madeleine, pointa un index vengeur sur elle.

— Primo, Charles n’est pas aux ordres de Mademoiselle. Deuzio, rira bien qui rira le dernier. Tertio…

N’imaginant pas ce que pourrait être ce tertio, elle conclut :

— Ça t’en bouche un coin, hein !

Madeleine se retourna sans un mot et sortit.

Elle se fit conduire au Soir de Paris.

La conférence de rédaction, c’est-à-dire la réunion au cours de laquelle les journalistes prenaient les ordres de la direction, n’était pas encore achevée, on fit installer Madeleine dans un salon.

Guilloteaux arriva quarante minutes plus tard. Il se confondit en excuses, ma chère, ce journal m’épuise, je crois que je suis trop vieux pour ce métier, il disait cela depuis plus de dix ans à tous ses visiteurs qui savaient pertinemment qu’il mourrait dans son fauteuil. Madeleine ne s’était pas levée, elle le fixait, attendant qu’il en finisse avec les banalités d’usage. Il s’installa près d’elle, comme à regret.

— J’imagine que pour vous, la situation est bien compliquée.

— À qui la faute ?

Guilloteaux fut frappé par cette question comme par une décharge électrique. Il posa une main sur sa poitrine dans une attitude outragée.

— Votre journal, poursuivit Madeleine, n’a cessé de vanter les mérites de cette affaire roumaine à longueur de colonnes.

— Ah oui, ça… Oh…

Il était rassuré, cela se voyait.

— Ce n’était pas à proprement parler de l’information, c’étaient des nouvelles. Un quotidien diffuse les nouvelles utiles à ceux qui le font vivre.

Madeleine peinait à comprendre.

— Quoi… Ces articles… étaient payés ?

— Tout de suite les grands mots ! Un journal comme le nôtre ne peut pas exister sans appuis, vous le savez bien. Lorsque l’État soutient un emprunt de cette importance, c’est qu’il l’estime nécessaire à l’économie du pays ! Vous n’allez tout de même pas nous reprocher d’être patriotes !

— Vous publiez sciemment des informations mensongères…

— Pas mensongères, là, vous allez trop loin ! Non, nous présentons la réalité sous un certain jour, voilà tout. D’autres confrères, dans l’opposition par exemple, écrivent l’inverse, ce qui fait que tout cela s’équilibre ! C’est de la pluralité de points de vue. Vous n’allez pas, en plus, nous reprocher d’être républicains !

Madeleine était ulcérée et honteuse d’avoir fait preuve de tant de naïveté, elle claqua la porte.

18

Dès l’aube, Vladi, installée près de la fenêtre, commentait à grand renfort de superlatifs polonais le paysage qui n’avait pourtant rien de bien spectaculaire. Après quoi, le train avait laborieusement cahoté sur des aiguillages pendant une demi-heure avant d’entrer dans une gare enfumée et surpeuplée.

Solange, elle, avait appris par un télégramme que Paul serait accompagné non par sa « chère maman », mais par une nurse. Elle changea immédiatement ses plans et, au lieu de se mettre en scène pour les attendre dans le salon du Principe di Savoia, elle décida d’aller elle-même chercher son invité à la gare.

La présence de la Gallinato en Italie excitait les journaux, d’autant que dans la grande tradition des divas, elle n’était avare ni de caprices, ni de déclarations. En annonçant qu’elle se rendrait à la gare de Milan, elle avait fait grand mystère de l’identité de son invité. Les reporters et les photographes pensèrent à une nouvelle histoire d’amour, mais personne n’y crut réellement.

Solange avait énormément grossi ces deux dernières années et elle se déplaçait lentement. Ni sa voix ni son talent d’interprète n’en avaient été affectés, c’en était surprenant, elle chantait même de mieux en mieux, la maturité, disait-on, elle était au sommet de son art.

Elle avait donc quitté son hôtel entourée d’un nuage de journalistes et de reporters. Des employés de la gare s’étaient pliés en quatre pour l’escorter malgré la foule. Le train la trouva debout sur le quai, recouverte d’un déluge de tulle blanc, coiffée d’un immense chapeau, enveloppée d’une fumée bleutée, imposante, hiératique et offerte, figurant assez bien le type idéal de la femme hystérique, on fit de très belles photos. La descente de Paul d’abord, dans les bras de Vladi, puis son installation dans son fauteuil roulant firent rugir la presse de plaisir. Les flashs crépitèrent, Paul souriait de toutes ses dents, c’est, je crois, la seule image que l’on conserve de lui à un tel degré de bonheur. Solange agenouillée, Solange marchant lourdement en serrant la petite main de son Pinocchio… Dès le soir, ces clichés étaient en une des quotidiens, le public imprévoyant se précipita sur les locations à la Scala, on vendit des places au marché noir à des tarifs hallucinants.

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