Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #6
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:
Mais la vaillance revient avec le jour, le lendemain matin, la bonne femme s’étonna de sa faiblesse de la veille. Elle reprit même sa besogne de marieuse acharnée et l’affaire de la troisième bru fit un pas.
Puis, le soir venu, il y eut rechute. Le cœur de la mère se serra de nouveau. Il fallut, bon gré mal gré, lire et relire la lettre de «cette fille». Et cette fois, on pensa à l’enfant.
«Notre petite fille est perdue…»
La mère de Justin, qui était une femme brave et convaincue, résista pendant dix longs jours, mais elle souffrit tant qu’elle céda le onzième jour.
C’était la veille de cet après-midi où se passèrent les événements racontés au précédent chapitre. Justin et sa mère dînaient seuls. Justin était distrait et morne, selon sa coutume. On avait échangé, à de longs intervalles, quelques rares paroles.
– Eh bien! dit la comtesse, quand on eut servi le dessert. Saurons-nous enfin ton avis sur Louise?
C’était le nom de la troisième fiancée.
– Elle est charmante, répondit Justin. Tout à fait charmante.
– Alors tu l’aimeras?
– Je ne crois pas, ma mère.
La comtesse ne cacha pas un vif mouvement d’impatience.
– Ne te fâche pas, bonne mère, reprit Justin qui eut un sourire découragé. Tu sais bien que j’ai été fou. Cela me revient encore quelquefois.
Il se leva et sortit.
Deux larmes jaillirent des yeux de la comtesse qui rentra dans son appartement.
Vers huit heures du soir, elle en ressortit et vint demander à l’office si Justin était rentré. Sur la réponse négative des domestiques, elle passa au salon et donna l’ordre suivant:
– Vous direz à monsieur le comte qu’il ne se couche pas avant de m’avoir vue. J’attends ici son retour.
Quand Justin rentra, il était tard. On l’introduisit au salon où sa mère était debout près du seuil. Elle lui dit:
– Embrasse-moi.
C’était un grand amour que Justin avait pour sa mère.
– Il est arrivé malheur! balbutia-t-il en la soutenant, chancelante dans ses bras.
Puis il ajouta, l’entendant sangloter:
– Qu’as-tu, mère, au nom de Dieu que veux-tu de moi?
Enfant, il avait eu d’elle, avec des larmes, tout ce qu’il avait voulu.
Et depuis qu’il était homme, on le faisait obéir, à son tour, avec des larmes.
– Embrasse-moi, répéta la comtesse, embrasse-moi de tout ton cœur. Il est arrivé malheur, un grand malheur, et ce que j’ai fait, tu ne pourras peut-être pas me le pardonner!
Justin sourit d’un air incrédule.
Elle lui tendit la lettre ouverte.
Justin y jeta les yeux et tomba brisé sur un siège.
La comtesse se mit à genoux près de lui.
– Tu l’aimes encore, murmura-t-elle, tu l’aimes mieux que moi! Tu vois bien, tu vois bien! Jamais tu ne pourras me pardonner!
Justin l’attira vers lui et la baisa au front.
– Je vous pardonne, ma mère, dit-il.
Mais son regard ne quittait pas la pauvre écriture tremblée qui criait à l’aide.
– Dix jours! pensa-t-il tout haut.
– Je n’ai que toi, répliqua la comtesse comme si on l’eût accablée de reproches. Si tu savais ce que tu es pour moi!
– Ma mère, je vous pardonne, répéta Justin.
Mais il était si pâle que la comtesse, navrée, se couvrit le visage de ses mains en criant:
– Ah! tu l’aimes! tu l’aimes!
Justin répondit, portant à ses lèvres, sans le savoir peut-être, le papier où était l’écriture de Lily.
– Vous m’aviez dit: «Veux-tu me faire mourir de chagrin?…» Ah! je vous aime bien, ma mère! Je l’ai abandonnée pour vous!
La comtesse répéta avec une sorte de folie:
– Je n’avais que toi!
– Elle avait l’enfant, c’est vrai, prononça tout bas Justin. Et quand j’ai été parti, l’enfant l’a consolée. À présent, elle est seule…
– Veux-tu que j’y aille? s’écria la comtesse qui se leva. Justin secoua la tête.
– Vous n’avez pas de torts envers moi, ma mère, dit-il, ni envers elle. Vous êtes du monde et vous avez agi selon la loi du monde. Moi je suis un lâche esprit et un misérable cœur. Le monde n’est rien pour moi, et j’ai fait comme si j’eusse été l’esclave du monde. Ah! je vous aime bien!
La comtesse prit sa tête à pleines mains et le baisa passionnément.
– Mon Justin! balbutia-t-elle. Mon fils! mon cœur! Mais Justin disait sous ses caresses:
– La petite fille est perdue! Elle m’attend depuis dix jours! Elle est peut-être morte!
Il essaya de se lever à son tour.
– Tu vas partir! s’écria la comtesse épouvantée. Tu ne reviendras pas!
Justin, qui faisait son premier pas vers la porte, toucha son front de ses deux mains et s’affaissa sur lui-même. La comtesse le releva, forte comme un homme!
– Je te dis que j’irai, fit-elle avec une émotion désordonnée. Je l’aimerai s’il le faut; ah! l’aimer! mon Dieu! je mourrai folle!
Mais Justin ne l’entendait pas. Un spasme le tint inanimé pendant une partie de la nuit.
Au matin, on attela; Justin et sa mère partirent pour Tours.
La route fut silencieuse.
À la gare du chemin de fer, au moment de la séparation, la comtesse dit:
– Mon fils, je vous remercie des jours de bonheur que vous m’avez donnés. J’ai pensé toute la nuit et j’ai prié. Il y a des choses impossibles. Entre elle et moi, il vous faudra choisir.
– Je choisirai, ma mère, répondit Justin, dont les yeux étaient sans larmes.
Il y eut un douloureux baiser, puis Justin franchit le seuil.
La comtesse resta un instant immobile.
La veille elle avait dit: «S’il le faut je l’aimerai…»
Elle remonta dans sa voiture, toute seule. Le cocher s’étonna de ne pas l’entendre pleurer. Les domestiques qui la virent rentrer au château dirent entre eux: «Madame a vieilli de vingt ans!»
Le train roulait vers Paris.
Des fenêtres de sa chambre à coucher, la comtesse put le voir au loin dans la plaine dérouler sa longue chevelure de fumée.
Elle s’agenouilla devant son prie-Dieu, où elle resta longtemps, puis elle se mit au lit, quoique le soleil n’eût pas fourni encore la moitié de sa course.
Justin n’aurait point su dire, quand il arriva en gare, à Paris, s’il avait eu des compagnons de voyage. Il s’était absorbé en lui-même – pour choisir.
Son choix était fait au moment où il donna l’adresse de Lily au cocher de fiacre, rue Lacuée, numéro 5.
Il avait le cœur brisé, c’est vrai, mais ce grand amour de sa jeunesse, cette folie le reprenait, éveillé d’une sorte de sommeil. Il revoyait Lily, son délicieux rêve. Avait-il pu seulement vivre sans elle? Comment aimait-il donc sa mère!
Si jamais, oh! si jamais il lui eût été permis d’espérer la réunion de ces deux profondes tendresses qu’un abîme séparait aujourd’hui!