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Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres

Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:

Ce sixième opus nous plonge plus avant dans ce monde du cirque dont Féval a fait l'un de ses univers de prédilection. Saladin, le «fils» d'Echalot et de Similor, a grandi au sein du cirque de Mme Samayoux. Héritant de la mauvaise nature de son père, il est devenu une crapule. En 1852, il enlève une petite fille, Justine, et la confie à Maman Léo et à Echalot, maintenant en ménage, en prétendant l'avoir trouvée. La mère de l'enfant, Lily, une jeune et belle fille du peuple que son amant avait abandonnée, désespérée de n'avoir pu retrouver sa fille, épouse le richissime duc de Chaves, dans l'idée de mener par la suite, grâce à sa fortune, les recherches nécessaires…
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Ce n’est pas précisément l’ordinaire en Touraine où les gens sont tranquilles comme le paysage.

Justin lui-même, du reste, croyait de bonne foi qu’il avait jeté le meilleur de son feu à Paris dans les petites bamboches de l’hôtel Corneille; il était rassasié des pauvres romans de la Chaumière et du Prado, et quant à ce poème dont Lily était l’héroïne, nous ne savons trop ce qu’en dire. Les débuts extravagants de l’aventure dépassaient de beaucoup les bornes de l’élément romanesque, contenu dans l’imagination de Justin. Il avait été pris, évidemment, à une heure de fièvre.

Ou bien, c’était sa destinée, comme disaient les livres d’autrefois.

Mais étant acceptée l’aventure, et il fallait bien l’accepter, puisque c’était de l’histoire, ce qui sortait tout à fait et violemment du caractère loyal de Justin, c’était sa conduite à l’égard de la jeune fille-mère.

Il l’avait abandonnée auprès d’un berceau, celle que naguère il parait comme une idole, celle qu’il aimait à genoux, et il avait abandonné aussi, du même coup, l’enfant, gentil trésor que, la veille, il adorait follement.

Il était honnête, pourtant, il était brave et généreux.

Mais vous souvenez-vous de la première lettre écrite par lui à Lily, de cette lettre qui avait fait pâlir et trembler la pauvre fille avant même que l’enveloppe fût déchirée?

«Ma mère est venue me chercher. À bientôt. Je ne pourrais pas vivre sans toi.»

C’était vrai et c’était tout.

Il n’y avait pas autre chose que cela.

La mère de Justin avait appris ce qui se passait. Comment? En vérité, je l’ignore, mais les mères savent tout. Elle était venue, elle avait dit à Justin: «Je suis veuve, je n’ai que toi, veux-tu me faire mourir de chagrin?»

Il n’y avait point là d’exagération. La mère de Justin avait bâti son château en Espagne, celui qu’elles bâtissent toutes: le cher fils marié, la bru mieux aimée qu’une fille et les petits-enfants gâtés à outrance.

La bru, quelquefois n’est possible que de loin, elle met souvent un grain de fiel dans la réalisation de ce doux rêve, mais restent les petits qui ne se refusent jamais à l’opération du «gâtage».

Je le dis comme cela est: la mère est capable d’en mourir si on démolit son château, à l’heure où la bru, non encore éprouvée, lui apparaît angélique dans le brouillard de l’inconnu.

Or, notre beau Justin avait peu connu son père. Sa mère, maîtresse et esclave, était tout pour lui dans l’histoire de son enfance. Causer un chagrin à sa mère lui semblait chose impossible et impie. Il la suivit purement et simplement, parce qu’elle le voulait. Quel grand mal de passer huit jours au château, peut-être quinze jours? Juste le temps de lui parler raison, de la ramener, de lui faire comprendre…

Mais la première fois que Justin voulut prononcer le nom de Lily, sa mère lui prit les deux mains, et dit, les larmes aux yeux:

– Écoute, je ne te ferai jamais de reproches. C’est un malheur qu’il faut cacher. Tu as été fou, n’est-ce pas, eh bien! pourquoi parler de cela!

Elle se tut, rouge de colère ou de honte et arrêtant évidemment des paroles qui se pressaient sur ses lèvres.

Une vision traversa l’esprit de Justin. Il revit la ruelle souillée, là-bas dans le pays des chiffonniers, il revit le coquin sordide qui avait voulu embrasser Lily – et il revit Lily elle-même si étrangement belle sous ses haillons.

Oh! cela ne l’empêchait point de l’aimer, mais il n’essaya plus de parler d’elle.

On peut être roi des étudiants sans posséder la fermeté stoïque de Caton l’Ancien.

Ce beau Justin vous eût émerveillés, sur le pré, l’épée au poing ou le pistolet à la main. Il était superbe d’indifférence quand il s’agissait de jouer sa vie.

Mais il avait la faiblesse des forts. Il était poltron contre ceux qu’il aimait. La bru du château en Espagne devait avoir beau jeu, un jour venant.

Et je vais vous dire un secret: si Lily avait pu se défendre, si usant du droit que lui donnait le berceau de Petite-Reine, elle avait attaqué à son tour, je ne sais pas de quel côté la faiblesse de Justin eût versé.

Car il aimait Lily sincèrement. Et Petite-Reine donc! Certes, certes, Lily aurait eu de quoi se défendre.

Mais elle n’était pas là. Et d’ailleurs, se fût-elle défendue? il y avait dans le cœur de Lily, une bien autre fierté que dans celui de Justin.

Une fierté exagérée, peut-être, car elle cessa d’écrire, aussitôt qu’une de ses lettres resta sans réponse.

Cela vint au bout de six mois environ. La bru, la fameuse bru, s’était montrée à l’horizon, belle, riche, bien élevée, faisant venir ses toilettes de Paris, enfin choisie avec un soin exquis.

Et je crois que Justin la trouvait assez à son gré.

Les choses allèrent loin. On parla de la corbeille. Seulement, le soir, avant de s’endormir, Justin, soit que vous approuviez sa conduite au point de vue mondain, soit que vous le jugiez coupable, selon le simple sens de l’honneur, Justin avait des moments de terrible tristesse. Il voyait une belle jeune femme portant un enfant dans ses bras.

Et c’était un peu comme dans ce portrait photographié, suspendu au-dessus du berceau de Petite-Reine. Le visage mélancolique et pâle de Lily apparaissait distinct, mais l’enfant, Justin ne pouvait que la deviner. Il l’avait laissée si petite! Elle grandissait, et comme elle devait déjà bien sourire!

Le mariage avec la première bru présomptive manqua; Justin ne put pas se décider. Ainsi arriva-t-il pour la seconde, plus jolie, plus accomplie encore que la première et faisant venir de Paris jusqu’à ses gants et ses chaussures.

La mère, infatigable, entamait les négociations pour une troisième bru qui était un ange, celle-là, ni plus ni moins, quand arriva au château de Monceaux la lettre de Lily.

La lettre fut reçue par la mère qui la lut et la mit dans sa poche.

C’était le jour de la première entrevue entre Justin et sa nouvelle fiancée. Les deux jeunes gens ne se déplurent pas.

Mais quand la mère fut seule, le soir, à son tour, avant de s’endormir, elle eut un grand poids sur le cœur. Elle relut la lettre une fois, deux fois, puis vingt fois. La lettre disait, d’une écriture tremblante qui heurtait l’œil comme un sanglot blesse l’oreille: «Mon cher Justin, notre petite fille est perdue, on me l’a volée, viens à mon secours.»

La mère de Justin essaya de se raidir contre ce cri d’angoisse. Qu’importait cette fille? Mais elle pleura, parce qu’il y a un lien entre toutes mères.

Et elle songea. Justin était bien changé. Il végétait près d’elle, mélancolique et silencieux. Le matin, il prenait son livre, Horace ou Virgile presque toujours, car c’était un lettré, et, en outre, il craignait ces œuvres où l’art nouveau entasse les émotions de la vie réelle.

Il s’en allait, marchant lentement sous les arbres de l’avenue.

Puis il rentrait plus morne qu’il n’était parti.

Jamais plus il n’avait prononcé le nom de Lily, mais quand sa mère l’interrogeait il répondait souvent avec son douloureux sourire:

– Ne parlons pas de moi. J’ai été fou.

On était bien loin d’être heureux en ce joli château de Monceaux, si riant et si paisible.

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