Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #6
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:
– J’ai cru que c’était lui. C’est le dernier espoir trompé. Voici douze jours que Justin a ma lettre. Il ne reviendra jamais.
Elle se tourna tout à coup vers le duc et le regarda hardiment:
– Etes-vous riche? fit-elle.
– Je suis très riche, très riche!
– Très riche, répéta Lily qui déjà reprenait à se parler à elle-même. Si j’étais riche, je leur dirais à tous: celui qui retrouvera Justine aura ma fortune!
– Je puis le dire si vous voulez, prononça gravement le duc.
– Pourquoi m’aimez-vous? interrogea Lily comme au hasard.
Il fléchit un genou, mais un geste impérieux de la jeune femme le releva tout interdit.
– Attendez! dit-elle. Connaissiez-vous la voleuse d’enfants?
– Non, répliqua le duc, je ne connaissais que l’enfant.
– La reconnaîtriez-vous, la voleuse?
– Oui, certes.
– Asseyez-vous là, près de moi.
Le duc obéit. Il ne se méprenait pas, car son front se chargea de tristesse.
Lily essayait de réfléchir et de raisonner.
– J’ai cru que c’était vous, murmura-t-elle au bout d’un instant, vous qui l’aviez enlevée.
– C’eût été moi, répondit le duc, si la pensée m’était venue que je vous aurais amenée à moi en vous prenant votre enfant.
Lily frissonna, mais elle sourit.
– Et vous ne l’avez plus jamais revue, dit-elle encore, la voleuse d’enfants?
– Jamais. J’ai fait ce que j’ai pu, pourtant. Depuis deux semaines, il ne s’est pas écoulé un seul jour sans que j’aie stimulé par de l’argent ou par des promesses ceux qui ont charge de rechercher les criminels.
Il disait vrai, la Gloriette vit cela dans ses yeux. Elle lui tendit la main. Le duc la porta à ses lèvres.
– Pourquoi m’aimez-vous ainsi? demanda-t-elle une seconde fois.
– Je ne sais, repartit le duc, dont la voix tremblait. Je vous ai vue, voilà tout; vous teniez votre petite par la main. Il y a peut-être des femmes aussi belles que vous, je ne les ai pas rencontrées. Je descendis de voiture et je vous suivis jusqu’à votre maison. Depuis lors je n’ai pas eu d’autre pensée que vous.
Lily murmura:
– Vous m’aimez comme j’aime Petite-Reine.
– Et j’aimerais Petite-Reine comme vous, prononça tout bas le duc.
Sa voix était véritablement douce et bonne. Lily songeait laborieusement.
– Et…, fit-elle encore en hésitant, vous n’avez rien découvert? Elle n’osa pas regarder le duc en lui adressant cette question, dont elle devinait l’inutilité. Si elle l’eût regardé, elle aurait remarqué un trouble dans ses yeux qui se baissèrent.
– Si fait, répondit-il en affermissant sa voix, j’ai découvert quelque chose.
Lily appuya ses deux mains sur son cœur et n’interrogea plus. Elle attendait, retenant son souffle pour ne pas perdre une parole.
– Écoutez-moi, dit le duc de Chaves résolument, je vais plaider ma cause et la vôtre. Nos deux bonheurs n’en feront qu’un, il le faut, sinon ils se changeront en deux malheurs. Je ne sais pas qui vous êtes, ni votre passé; peu m’importe, j’ai de la richesse et de la noblesse pour deux; je ne veux de vous que votre avenir. Quand j’ai commencé ma recherche, je comptais venir à vous avec votre chérie dans mes bras et vous dire: «La voici, je vous la rends, payez-moi en consentant à devenir la duchesse de Chaves…»
– La duchesse de Chaves! balbutia Lily; moi!
Elle n’était pas éblouie, non. Il est des détresses si profondes que l’ambition y meurt, même cette pauvre ambition naturelle à tout être humain, ce rêve où la bergère épouse un roi, et qui ne se réalise que dans les contes de fées.
Je dis vrai: chacun porte en soi cette ambition enfantine; elle est plus ou moins avouée, mais nul ne s’en sépare qu’à l’heure de mourir.
Lily ne l’avait plus cette ambition, parce que Lily était une morte. Si elle vivait, c’était en l’espoir de retrouver sa fille. Elle eut peur. Cet homme en qui reposait désormais le suprême espoir de sa vie devait être un fou.
Duchesse de Chaves!
Monsieur le duc poursuivit:
– Je n’ai pas pu. Au lieu de retrouver l’enfant, je n’ai fait qu’entrevoir sa trace.
Ce fut Lily, cette fois, qui saisit sa main et qui la toucha de ses lèvres. Le duc était très pâle.
– Trace bien fugitive, continua-t-il; j’ai appris aujourd’hui même qu’une troupe de saltimbanques avait pris passage au Havre, pour l’Amérique, emmenant une petite fille de trois ans, dont le signalement se rapporte…
– La mer! sanglota Lily. Entre elle et moi, toute la grande mer!
Le duc acheva, et la sueur découlait de son front:
– Alors, je suis venu à vous pour vous dire: Si vous voulez être la duchesse de Chaves, partons. Ma fortune, mon influence, ma vie: tout sera employé à retrouver votre fille.
La Gloriette se leva; elle jeta ses deux bras autour du cou de cet homme qu’elle ne connaissait pas et qui pouvait mentir.
Elle eût embrassé ses genoux.
Le duc la serra sur sa poitrine avec une sauvage allégresse et l’emporta plutôt qu’il ne l’entraîna vers l’escalier. À la porte de la rue, une voiture fermée attendait. Le duc y fit monter la Gloriette. Les chevaux prirent aussitôt le galop.
À peine la voiture avait-elle tourné l’angle du boulevard Contrescarpe, qu’un fiacre s’arrêta au n° 5 de la rue Lacuée. Un beau jeune homme en descendit et s’adressa à une voisine pour savoir à quel étage demeurait madame Lily.
– Elle vient de sortir, répondit la voisine qui était par hasard charitable et qui n’ajouta pas: en équipage, avec un père-aux-écus.
Le beau jeune homme monta. La porte était grande ouverte; il entra, et son regard ému tomba tout de suite sur le berceau au-dessus duquel pendait le portrait de Lily, tenant dans ses bras l’image confuse de Petite-Reine.
Il s’assit à la place même que Lily venait de quitter et attendit.
XIV Justin
Le château de Monceaux était une riante demeure, bâtie à mi-côte entre une belle futaie et des prairies qui descendaient à la Loire. Tout ce pays est un jardin où les aspects heureux se déroulent en un tableau serein et riche.
Des fenêtres du château, on voyait dix autres domaines en deçà et au-delà du fleuve, large nappe d’argent que rayait la sombre verdure des peupliers. Les grands chalands allaient et venaient tout le jour, tendant au vent paresseux leurs immenses voiles carrées. Au loin, Tours montrait, comme en un mirage, ses dômes et ses clochers.
C’était là que vivait Justin de Vibray, l’ancien roi des étudiants, auprès de sa mère excellente qui l’adorait et voulait le marier.
La chose était aisée. Les héritières abondaient aux alentours et les Tourangelles méritent assurément la réputation de beauté, de bonté, de vertu spirituelle et de charme que leur ont faite les Tourangeaux amoureux.
La mère de Justin était veuve; elle jouissait d’une fortune honorable, et notre étudiant, fils unique, pouvait passer pour un fort bon parti. Nous savons qu’il était très beau, très intelligent, et presque savant; nous savons aussi qu’il avait la tête chaude, le cœur sensible et un grain d’esprit aventureux.