Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #6
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:
– Ça fit l’effet comme si c’était un coup de massue qu’elle recevait sur la tête, acheva-t-il, quand je lui dis la chose. Et plus d’une fois j’ai vu qu’elle retournait dans ces idées-là, voyant l’enfant partout.
Pendant qu’il parlait, minuit sonna.
Ils se levèrent. C’était le terme qu’ils avaient fixé tous deux, sans se communiquer leur pensée, pour limite extrême, au-delà de laquelle il n’était plus permis d’espérer le retour de Lily.
Médor tourmentait ses cheveux crépus, dont la racine était baignée de sueur.
– Un duc, murmura-t-il, ça peut être un coquin, surtout un duc américain ou autre. Sûr qu’il avait donné de l’argent à la voleuse d’enfants. C’est à moi-même que le factionnaire le dit. Moi, ça ne me gênerait pas de fricasser un duc s’il faisait du mal à la Gloriette!
– Où demeure-t-il, ce duc? demanda Justin.
– Je ne sais pas, mais je saurai. En attendant, faut faire quelque chose. La plante des pieds me brûle.
Il descendit l’escalier en courant.
Justin resta encore quelques minutes dans la chambre solitaire, puis il sortit à son tour, sans savoir où il allait.
Il suivit le quai à pas lents; il ne cherchait pas. À quoi bon chercher? Un désespoir farouche lui oppressait le cœur. C’était comme un grand remords qui enveloppait jusqu’à sa mère.
– Lily m’a attendu quinze jours! se disait-il pour la centième fois, car toutes les profondes douleurs se répètent et radotent; elle m’a appelé dans la veille et dans le sommeil; elle n’avait espoir qu’en moi, je ne suis pas venu, elle s’est lassée… et pouvait-elle savoir à quel point je l’aime, puisque moi, moi-même, je ne le savais pas!
C’était bien vrai. Hier, il ne savait pas. Il avait vécu triste, mais calme, au château de Monceaux, abrité en quelque sorte derrière l’autorité de sa mère.
Cette passion aventureuse, cet amour de jeune fou, attiédi d’abord par la possession tranquille, avait couvé durant l’absence. Il n’y avait pas eu explosion parce que Justin était homme à s’engourdir aisément, d’abord, et ensuite parce que l’idée restait en lui, la certitude de n’avoir qu’un pas à faire pour ressaisir le bonheur abandonné.
Ils sont nombreux, ceux-là qui, comme notre beau Justin, n’écoutent qu’à la dernière extrémité le murmure paresseux de leur conscience.
Mais maintenant la dernière extrémité était atteinte. Ils s’éveillent, ceux dont je parle, avec des douleurs de lion, ou bien ils s’affaissent lâchement sur le matelas morne de l’atonie.
Justin s’arrêta une fois au moment où il allait maudire sa mère.
Il sentait grandir en lui l’amour comme une fièvre.
Il revint le premier au logis de la Gloriette. Au bout d’une heure, l’espoir l’avait saisi au collet et il s’était dit:
– Elle est là peut-être, je vais la retrouver, m’agenouiller, et si ardemment prier qu’elle me pardonnera. Je lui donnerai ma vie, toute ma vie…
Et il s’élança courant sur le quai désert.
Médor, lui, courait depuis longtemps. Il n’avait ni plan ni but, il courait pour courir.
En courant, la colère lui venait souvent contre l’homme du château, mais il revoyait bientôt les grands yeux mouillés de Justin, et il s’apaisait jusqu’à avoir pitié.
Il fit une longue route. Et que de fois, imitant la pauvre folie de la Gloriette, ne crut-il pas voir, aux lueurs lointaines des réverbères une robe flotter dans la nuit – ou une forme couchée qu’il appelait et qui fuyait.
Il resta longtemps à rôder autour de la Morgue, cette funèbre salle d’attente qui effraye et fascine.
Dans cet immense Paris, combien de misères regardent la Morgue en tremblant, comme le grand roi Louis XIV avait froid dans la moelle des os, quand apparaissait à son horizon la blanche tour élevée au-dessus des caveaux de Saint-Denis!
Au jour, Médor rentra et trouva Justin tout seul, agenouillé devant le berceau.
La fatigue l’avait endormi là. Il tenait à la main le portrait, et sa tête reposait sur l’oreiller de Petite-Reine.
Médor s’assit et attendit l’heure où il est possible de voir un commissaire de police. Justin s’éveilla. Ils ne se parlèrent point. Avant de s’en aller Médor dit pourtant:
– Faudrait chercher un logement; vous ne pouvez pas demeurer ici.
Les histoires qui datent de quinze jours sont vieilles dans les bureaux de police comme partout, mais ici un élément s’était rencontré qui avait rafraîchi sans cesse la mémoire du commissaire et de ses agents. Monsieur le duc de Chaves avait suivi l’affaire bien plus activement que Lily elle-même et son représentant Médor. Il avait donné de l’argent beaucoup, il en avait offert davantage, non seulement ici, mais aussi à l’administration centrale, et certes, si les recherches étaient restées infructueuses, il avait du moins fait tout le possible pour amener un meilleur résultat.
Après l’expédition manquée de la foire au pain d’épice, la Sûreté avait généralisé les battues, dans Paris et hors Paris. On avait excepté seulement de cette mesure les groupes de saltimbanques partis de la place du Trône avant l’enlèvement de la petite Justine. Nous n’avons pas oublié que le Théâtre Français et Hydraulique de madame Canada était précisément dans ce cas.
Monsieur le duc de Chaves était un homme influent et bien posé à tous égards, quoique ses mœurs un peu excentriques le tinssent éloigné des centres mondains. La préfecture avait mis les agents Rioux et Picard, qui connaissaient les débuts de l’affaire à la disposition du très habile inspecteur chargé de poursuivre les recherches. On avait réellement agi pour le mieux, mais la petite Justine était restée introuvable.
Et le renseignement donné par monsieur le duc à la Gloriette: ce départ d’une troupe de saltimbanques emmenant Petite-Reine en Amérique, qu’il fût vrai ou mensonger, ne lui venait ni de la préfecture, ni du commissaire de police. Médor n’allait pas, cette fois, chez le commissaire, pour avoir des nouvelles de Petite-Reine; il n’y allait même pas pour déclarer la disparition de Lily. L’instinct lui disait qu’une pareille déclaration serait tout à fait inutile. Son but était plus aisé à atteindre; il voulait savoir simplement l’adresse de monsieur le duc de Chaves.
Car, pour lui, le duc de Chaves et l’inconnu qui avait emmené Lily dans cette belle voiture armoriée étaient une seule et même personne.
Nous savons qu’il ne se trompait point.
Il eut l’adresse et se rendit incontinent à l’hôtel habité par monsieur le duc.
Là, il apprit que monsieur le duc et sa maison avaient quitté Paris, la veille au soir, pour retourner au Brésil.
Il parla timidement d’une jeune femme dont il essaya de tracer le portrait. On lui répondit que monsieur le duc était marié avec une très belle duchesse et on le mit à la porte.
Ce dernier détail emplit de doute et de trouble la cervelle du pauvre Médor. Sans ce dernier détail, il eût proposé à Justin de partir pour l’Amérique.