Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #6
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:
Le premier jour, elle avait écrit une lettre de quelques lignes et ce travail l’avait laissée dans un état d’épuisement.
Le second jour, elle mit l’adresse: «À monsieur Justin de Vibray, au château de Monceaux, en Bléré, près Tours.»
Médor avait porté la lettre à la poste.
Le troisième jour, elle vida le chiffonnier mignon qui servait d’armoire à Petite-Reine et en disposa le contenu sur le berceau. Ce fut dès lors une besogne sans fin, comparable à l’agitation que se donnent les enfants pour ranger leur ménage imaginaire.
Tout ce qui appartenait à Petite-Reine, tout ce qu’elle avait touché, les objets de sa toilette, ses jouets, ses pauvres jouets surtout, passés à l’état de relique sacrées, furent étagés sur le berceau qui devint un autel.
Au fond du berceau, entre les rideaux, Lily suspendit ce portrait photographié où elle semblait tenir une ombre dans ses bras.
Et c’était un symbole navrant, ce portrait de jeune mère qui berçait un nuage.
Lily le regardait parfois pendant des heures entières, cherchant parmi cette brume des lignes, des traits, une image.
Et l’image venait à force d’être appelée: Lily revoyait Petite-Reine, hélas! comme elle l’avait vue aux lueurs de la lune sous le bosquet du Jardin des Plantes.
C’était un jeu terrible et charmant qui tuait la pauvre Gloriette, mais qui lui donnait de si doux rêves!
Quand elle avait fini de contempler sa chimère, elle baisait le portrait et croisait sur ses genoux ses deux mains, qui n’avaient plus de forces.
Puis, comme si elle se fût reproché sa paresse, elle se levait, n’ayant plus le poids d’un enfant, mais trop lourde encore pour la faiblesse chancelante de ses jambes; elle s’agitait, elle rangeait, non point sa chambre, mais le berceau, l’autel – toujours!
Une fois, la laitière vint, la pauvre bonne femme. La Gloriette lui montra le bouquet de lilas desséché. Elles ne se parlèrent point. La laitière dit en bas parmi les larmes qui l’étouffaient:
– Ça fait l’effet d’un petit enfant qui souffre pour mourir. Elle est redevenue un petit enfant, et si jolie avec ça, et si douce! ça fend le cœur!
On chercherait longtemps avant de trouver une parole qui puisse exprimer davantage.
Lily était un petit enfant.
Sans cela elle n’aurait pas pu supporter une heure de ce poignant martyre.
Elle pensait peu, en dehors de ce culte puéril et admirable rendu au berceau de Justine.
Elle ne sortait point. L’idée de chercher ne lui venait plus. Il ne faut pas dire qu’elle eût perdu tout espoir pourtant; l’espoir ne meurt jamais dans le cœur d’une mère; mais elle ne s’efforçait plus, elle espérait comme on rêve. C’était un petit enfant, un pauvre petit enfant.
Médor travaillait pour elle; entre eux deux il y avait un accord tacite: Lily ne s’étonnait plus de le voir dans sa chambre. Elle ne s’était jamais demandé pourquoi cet homme la servait.
Médor tenait tout en ordre; il balayait, il allait acheter la nourriture. On vivait avec l’argent du voile brodé. Cela pouvait durer longtemps; Lily mangeait moins qu’un oiseau et Médor était fait au pain sec.
Il sortait chaque matin et chaque soir; il allait aux renseignements, il cherchait. Une chose certaine, c’est que la vieille femme au voile bleu eût passé un méchant quart d’heure s’il l’avait rencontrée sur son chemin.
C’était celle-là qu’il guettait. Il avait son signalement dans la tête, il se croyait sûr de la reconnaître sous n’importe quel déguisement.
Et il se disait sans ambages ni circonlocutions:
– Je lui serrerai le cou jusqu’à ce qu’elle ait avoué où elle a mis la petiote, et par après je l’étranglerai.
Il eût fait comme il le disait, avec plaisir.
On le connaissait désormais au bureau de police, et on le redoutait. Les recherches, en effet, conduites d’abord avec beaucoup de zèle et activées par des promesses de primes étaient restées sans résultat. On n’avait pas découvert la moindre piste depuis l’expédition de la place du Trône, menée par Rioux et Picard; or, dans ces sortes de battues, chaque heure qui passe donne une sécurité au gibier et diminue les chances de la meute.
Il y avait pourtant une chose qui donnait à penser. Rioux, le plus ardent des deux agents, au début des poursuites, s’était arrêté tout à coup.
Il parlait de fatigue, de dégoût et ne cachait pas son intention de quitter sous peu le service de la Sûreté. C ’était Rioux qui était chargé de rendre compte des recherches à monsieur le duc de Chaves.
Médor était sévère vis-à-vis de ces messieurs du bureau; lui, si timide, il parlait haut, et on le laissait dire, quoiqu’il eût, au plus triste degré, la tournure et le costume de ceux à qui on ferme volontiers la bouche; mais l’affaire de Petite-Reine faisait du bruit dans Paris, et ces messieurs n’étaient pas fiers.
Il était fort rare que Médor vînt rapporter à la Gloriette ses démarches inutiles. Il rentrait toujours d’un air riant et ne parlait que si on l’interrogeait.
On ne l’interrogeait pas souvent. La Gloriette causait peu des choses présentes.
Quand elle parlait, c’était pour égrener tout le chapelet de ses souvenirs.
Elle ne tarissait pas alors, racontant le sommeil de Justine, son réveil, ses sourires, disant comme on l’aimait et comme on l’admirait, décrivant ses succès dans le cercle où l’on saute à la corde, répétant ses reparties enfantines, ses naïvetés, ses finesses, ses caprices, ses méchancetés mignonnes, et les élans de son petit cœur. C’était comme une litanie d’amour où la pauvre âme blessée épanchait son tourment.
Médor écoutait religieusement ce radotage enfantin qu’il avait déjà entendu tant de fois, et, tout en faisant son ouvrage, il donnait la réplique juste comme il le fallait, rappelant au besoin quelque cher détail que la mère elle-même oubliait.
Dans le monde entier, la bonté de Dieu n’aurait pas pu choisir un oreiller plus neutre et plus doux pour reposer la tête endolorie de la Gloriette.
Était-elle reconnaissante? Elle était bonne, mais on ne saurait dire si elle avait conscience du soulagement que lui apportait ce dévouement inespéré. Elle vivait en elle-même, ou mieux elle végétait, absorbée et engourdie.
Quoi qu’il en fût, Médor ne lui demandait rien de plus; on le laissait se dévouer. Sans éclaircir la question plus que Lily, il allait son chemin, reconnaissant et content.
Une circonstance, cependant, préoccupait Lily en dehors de ses adorés souvenirs, c’était la lettre écrite et envoyée le surlendemain de la catastrophe. Elle avait dit, en mettant l’adresse que nous avons transcrite:
– Pour avoir la réponse, il faut trois jours.
Le troisième jour, vers le soir, elle avait attendu le facteur, le lendemain aussi; le soir qui suivit, elle avait secoué sa blonde tête si douloureusement pâlie en murmurant:
– Tout est fini! bien fini!
Et depuis lors, pourtant, chaque fois que venait le soir elle paraissait inquiète; elle écoutait; si un bruit de pas venait de l’escalier, elle attendait.
Le dernier jour de la seconde semaine, quand Médor revint de ses courses, il la trouva occupée, selon l’habitude, à faire et défaire l’arrangement de ses bien-aimées reliques.