Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #6
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:
Les gros poings de Médor s’étaient fermés deux ou trois fois pendant cette conférence, et s’il n’avait assommé purement et simplement l’éloquente voisine, ce n’était pas faute de bonne envie.
La pensée de Justin – l’homme du château – l’avait fait remonter.
Il était revenu à Justin, comme si celui-ci eût pu lui fournir des renseignements. Peut-être encore, car il y avait un sentiment mauvais dans le cœur du pauvre Médor, avait-il voulu infliger à Justin une part de la peine qu’il éprouvait lui-même si cruellement. Médor s’arrogeait le droit de punir celui qu’il jugeait coupable.
C’était une honnête et brave créature. Était-il à son insu et ne fût-ce qu’un peu le rival de Justin? Personne moins que lui n’aurait pu le dire. Son dévouement, il est vrai, ressemblait à un culte, mais n’oublions pas que cette religion avait sa source dans sa reconnaissance d’abord, ensuite dans sa pitié.
– Celle-là est trop malheureuse! avait-il dit.
Quelque chose de souverainement tendre, qui comportait en soi la sollicitude maternelle, l’abnégation de l’esclave et l’ardent respect des amours chevaleresques, était venu se joindre à la gratitude et à la compassion.
Le tout formait une passion profonde, mais désintéressée splendidement, qui emplissait le cœur entier du pauvre diable.
Quand il se vit en face de Justin évanoui, il éprouva une grande surprise.
– Il l’aimait donc bien! se dit-il.
Après quoi il se demanda:
– Mais, s’il l’aimait, pourquoi l’a-t-il abandonnée?
Le bon Médor n’avait pas en lui ce qu’il faut pour répondre à ces questions subtiles qui embarrassent parfois les philosophes. Le plus pressé était de secourir Justin; Médor s’y employa de son mieux.
– Paraît que c’est mon état, pensait-il avec un reste de rancune: soigner ceux que j’aime et aussi ceux que je n’aime pas!
Comme médecin, Médor n’en savait pas très long. Il jeta de l’eau au visage du malade qui demeura immobile.
Nous l’avons dit, Justin était très remarquablement beau. Tout en travaillant à sa guérison, Médor le considéra d’abord d’un œil qui n’était rien moins que bienveillant.
Pour lui, cet «homme du château» était trop blanc, trop semblable à une femme, malgré la soyeuse moustache qui frisait au-dessus de sa lèvre. Il avait la taille trop mince et les cheveux trop doux.
– Ça n’est pas le même monde que nous, se disait-il, ça n’a que du bonheur dans la vie et ça fait le malheur des autres: c’est trop joli!
Mais les yeux de Justin s’ouvrirent, et Médor s’étonna d’être ému. Il pensait:
– Elle l’aime, elle doit l’aimer! Il a la même manière de regarder que Petite-Reine.
Justin reprit complètement ses sens au bout de quelques minutes. Il interrogea. Médor fut tout étonné lui-même de la douceur qu’il mettait désormais dans ses réponses.
Cela venait de ce que Justin, en recouvrant le souvenir, lui avait dit:
– Je pense qu’aujourd’hui vous êtes plus fort que moi, l’ami. Vous eussiez bien fait de me casser la tête si j’avais mal parlé d’elle.
Justin lui avait ensuite tendu sa main que Médor avait touchée, non sans un reste de défiance.
Mais, au lieu du plaisir que le bon garçon s’était promis à frapper sur le cœur de l’homme du château, il mit malgré lui tous ses soins à diminuer le coup porté. Parmi les cancans de la voisine, il choisit celui qui laissait le plus d’espoir et l’exprima à sa manière.
– Voilà, dit-il, on ne sait pas. La tête n’a pas toujours été bien solide chez elle depuis l’événement. Il y avait donc une personne que j’ai accusée, moi, d’avoir volé l’enfant, un duc, à ce qu’ils disent. Ce n’est pas mieux bâti qu’un autre homme: cheveux et barbe noirs comme on n’est pas noir, remarquez ça, et peau tannée. Alors le particulier de la voiture où elle a monté répond à ce signalement… Attendez! Je ne suis pas bien mon idée: c’était pour vous dire qu’elle a monté dans la voiture rapport à la recherche de l’enfant, uniquement, et non pas pour trahir l’amitié jurée avec vous, dont elle est incapable.
Justin lui tendit la main une seconde fois. Il s’était assis sur le pied du lit.
– Et depuis l’événement, dit-il, jamais vous ne l’avez quittée?
– Jamais je ne la quitterai, répondit Médor, à moins toutefois que je devienne un embarras pour la maison, en cas de maladie ou vieillesse.
– Parlait-elle quelquefois de moi? demanda Justin.
– Elle comptait les jours. Moi, je ne lui disais pas mon idée, mais je ne pensais pas bien de vous.
– Vous aviez raison, répondit Justin avec une profonde tristesse.
– Savoir! fit Médor complètement retourné. Quelqu’un qui dirait du mal de vous maintenant aurait affaire à moi. Quoi donc! mieux vaut tard que jamais, comme on dit, et à tout péché miséricorde. N’y aurait qu’une seule chose…
Il s’arrêta et son regard devint sombre.
– C’est si vous en aviez épousé une autre là-bas! acheva-t-il à voix basse après un silence.
Justin ne répondit que par un sourire.
– Alors, s’écria Médor joyeusement, va bien! vous l’épouserez! Et nous nous mettrons tous à chercher la petite. Moi, je serai ce qu’on voudra; j’ai été chien: si on me veut pour domestique, tope! Si on ne veut pas, quand l’enfant sera retrouvée, bonsoir les voisins, on peut toujours gagner du pain sec dans Paris, quand on a de bons bras et de la conduite. Je reviendrai voir madame Lily le dimanche, et je parie bien qu’elle m’offrira la soupe avec plaisir.
La main de Justin pesa sur son bras.
– Vous croyez donc qu’elle va revenir? demanda-t-il.
La joie du bon garçon tomba, et il devint tout pâle.
– Comment! balbutia-t-il, si je crois… Mais si elle ne revenait pas, où irait-elle?
Il y eut un long silence. L’horloge de la gare de Lyon sonna; Justin et Médor comptèrent dix coups. Ils se regardèrent. L’inquiétude de Justin gagna Médor qui dit:
– Jamais rien de semblable n’est arrivé.
Ils attendirent encore une heure. Médor se mit à parcourir la chambre comme un lion va et vient dans sa cage. Puis, s’arrêtant tout à coup en face de Justin qui semblait atterré.
– Ça l’a peut-être repris! dit-il. J’entends sa folie!
Et il raconta à Justin, qui pleurait en l’écoutant, la scène qui s’était passée auprès de la grille de la rue Buffon: Lily apercevant le fantôme de Petite-Reine au pied d’un arbre, l’appelant des noms les plus tendres et secouant les barreaux que ses pauvres mains parvenaient à ébranler, puis, lui, Médor, escaladant la grille et trouvant le petit tas de feuilles sèches blanchi par un rayon de lune.