Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #6
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:
Il revint la tête basse. L’événement de la veille se présentait désormais à son esprit comme une énigme insoluble.
Quelques jours se passèrent. Médor avait gardé le silence vis-à-vis de Justin qui s’était logé dans le voisinage et venait tous les jours passer de longues heures auprès du berceau. Médor et lui ne se parlaient guère, ils avaient épuisé tout ce qui se pouvait dire.
Une fois, pourtant, Justin raconta sa rencontre avec Lily et l’histoire de leurs jeunes amours, non pas peut-être selon l’exacte vérité, mais telle que la colorait désormais son souvenir dévot, telle que la lui montrait sa passion agrandie.
Quand il arriva au voyage de sa mère en deuil, sa mère tant aimée, qui venait lui dire: «Je n’ai plus que toi, aie pitié de moi», Médor ressentit le plus terrible embarras qu’il eût éprouvé en sa vie.
Il ne savait plus dire c’est bien ou c’est mal, car l’amour d’une mère est compris par ceux-là mêmes que leur mère jeta dans un berceau d’hôpital.
Il prit pour Justin, suivant sa mère malgré l’appel du bonheur, ce respect qu’inspirent aux intelligences élémentaires les victimes de la fatalité.
Et quand il sut que Justin, pour obéir à cet autre cri: «Notre petite est perdue», avait abandonné aussi la solitude désespérée de sa mère, il joignit ses grosses mains et murmura:
– Il y a donc des heureux qui souffrent plus que nous!
Médor cherchait toujours, soutenu par un vague besoin d’espérer. Il alla un matin jusqu’à Épinay avec la pensée que, peut-être, Lily avait voulu revoir le paradis de ses jeunes tendresses.
Là-bas, les amours vont et viennent. On ne s’y souvenait même plus du petit ménage.
Justin, lui, s’engourdissait dans une apathie qui avait quelque chose d’ascétique. Il n’avait qu’une pensée et son silence même l’exhalait d’une façon chaque jour plus touchante. Le portrait photographié, cette douce femme qui berçait un nuage dans ses bras, était pour lui comme le symbole du sort actuel de Lily. Il la voyait cachée je ne sais où, courant les champs et les bois, au gré d’une folie paisible et chantant la chanson des mères au cher petit fantôme que son délire clément lui rendait.
Ou bien, il la voyait morte.
Morte ou folle, il l’entourait d’une idolâtrie si ardente que Médor attendri en recevait le contrecoup. Médor l’aimait maintenant.
En conscience, les propriétaires ne peuvent avoir égard à tous ces fades romans. Il faut les loyers payés. Au bout de trois semaines environ, vingt-quatre heures après les délais échus, un petit papier fut collé à la porte de la maison. Ce petit papier annonçait la vente de madame Lily.
Médor épelait difficilement, Justin ne voyant rien. L’affiche passa inaperçue pour l’un et pour l’autre.
Justin changeait beaucoup et pour ainsi dire à vue d’œil. Il devenait maigre et pâle, le bord de sa paupière s’enflammait, sa taille si élégante et si noble se voûtait comme celle d’un vieillard. Il y avait une chose singulière: chaque matin Médor le voyait arriver l’œil fatigué, mais ardent, la joue hâve, mais teintée par places, entre cuir et chair, de sourdes rougeurs qui ressemblaient à des meurtrissures.
À ce moment Justin portait haut; il y avait en lui de l’exaltation et comme une lugubre gaieté.
De ses habits, qui allaient s’usant déjà et se souillant sans qu’il y prît garde, et de toute sa personne se dégageait une odeur particulière où l’on eût démêlé le parfum de l’anis, modifié par une pénétrante amertume.
Les gens comme Médor ont l’odorat peu sensible, et cependant le bon garçon s’était dit une fois ou deux:
– Il aura bu l’absinthe, faut bien se récœurer.
À mesure que la journée avançait, l’animation de Justin tombait. Il s’affaissait en quelque sorte d’heure en heure, régulièrement, jusqu’à ce qu’enfin son exaltation se fit complète atonie.
Le propriétaire était homme à ne négliger ni les usages ni même les convenances. Il ne fit procéder à la vente que le lendemain du délai légal.
Ce fut un grand coup pour Justin et pour Médor qui ne s’y attendaient ni l’un ni l’autre; il sembla que c’était la fin de tout. Ils restèrent consternés devant les cinq ou six commères qui venaient acheter; les paroles ne leur venaient point pour conjurer ou retarder une si misérable profanation.
Le lit de la Gloriette, le berceau de Petite-Reine, vendus!
Justin fut longtemps à trouver cette chose si simple:
– J’achète le tout.
Il voulut aussi garder la chambre à son compte, mais la chambre était louée.
Médor se chargea d’opérer le déménagement. Son pauvre cœur défaillait; ses robustes jambes faiblissaient sous le moindre fardeau.
Justin l’aida, portant les meubles en pleine rue sans honte ni respect humain.
Vers la brune, tout ce qui avait appartenu à la Gloriette était dans le logement de Justin, qui dit à Médor:
– Vous êtes encore ici chez elle. Entrez, sortez à toute heure, selon votre volonté, comme si c’était votre maison.
Médor remercia et s’enfuit. Il étouffait. Justin resta seul.
Quand Médor rentra, il était onze heures avant minuit. Il ne vit rien d’abord et pensa que Justin dormait. La lampe qu’on avait oublié de remonter fumait et n’éclairait plus.
Mais quand ses yeux furent habitués à cette obscurité, Médor aperçut Justin couché tout de son long sur le carreau, l’œil ouvert, gonflé, sanglant.
Auprès de lui était le berceau qui avait été de nouveau disposé en autel. Sur les jouets de Petite-Reine le portrait de Lily reposait.
Entre les jambes écartées de Justin, il y avait une bouteille d’absinthe complètement vide.
– Ah! ah! fit Médor qui recula d’un pas comme on fait à l’aspect d’un reptile venimeux, il veut en finir!
Un papier froissé était dans les doigts de Justin, un papier encadré de noir, largement, qui portait le timbre de la poste de Tours.
À la lueur de la lampe qui mourait, Médor épela les premières lignes de la lettre funèbre.
– Sa mère! balbutia-t-il.
Il s’agenouilla et baisa le front de Justin qui était baigné d’une sueur froide et acheva:
– Sa mère est morte; il l’a tuée! Ah! c’est lui maintenant, c’est lui qui est le plus malheureux.
XVI Mémoires d’Échalot
(Commencés en décembre 1863)
«Voilà donc pourquoi je prends la plume, sachant écrire pas mal, par suite d’avoir été apprenti pharmacien dans mon adolescence, et, de fil en aiguille, divers autres états où il est bon d’avoir été à l’école, tel qu’agent d’affaires, etc., avant de passer modèle pour le torse, puis artiste en foire, et finalement associé de ma chère compagne Amandine, veuve légitime de M. Canada, ancien directeur, de laquelle j’aime à consigner ici ses vertus et qualités, attendant avec impatience de pouvoir lâcher définitivement la baraque, avec fortune faite, pour la conduire à l’autel, dans le double but de nous régulariser notre position civile et un autre projet que je marquerai ci-après plus au long.
«C’est parce que tous les tempéraments, même les mieux constitués, comme le mien et celui d’Amandine, étant sujets à périr avec le temps, je désire laisser derrière nous une trace palpable des événements qui ont amené, à la maison l’aisance et la bénédiction, sous la forme de notre première danseuse de corde, mademoiselle Saphir, élève de moi pour le maintien, de mademoiselle Freluche pour la danse et de Saladin pour les belles-lettres; à cette fin que si ses vrais père et mère vivent encore, elle puisse les retrouver par hasard et jouir de leur amitié dont elle est digne, quand même ça serait des têtes couronnées, marquis ou gros industriels.