Les martiens [The Martians - fr]
- Автор: Робинсон Ким Стэнли
- Серия: Mars (fr) #4
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Presses de la Cit
- ISBN: 2-258-05422-2
- Переводчик: Dominique Haas
- Жанр: Космическая фантастика
Электронная книга - «Les martiens [The Martians - fr]». Краткое содержание книги:
Depuis l’épopée des Cent — les premiers explorateurs —, ce sont des générations d’hommes et de femmes qui ont transformé en colonie durable ce qui n’était au départ qu’un avant-poste à l’existence bien ténue. Les expéditions internationales qui se sont succédé ont débouché sur la création d’un monde. Celui-ci a connu une évolution inéluctable, avec son cortège de luttes politiques, de révolutions et de conflits armés.
A une époque où la longévité est de l’ordre d’un siècle et demi, Les Martiens raconte l’épopée de générations d’humains vivant aux limites de la frontière ultime, où les paysages façonnés par les hommes sont sans cesse en butte aux monstrueux caprices de la nature.
Les Martiens, c’est la chronique épique d’une planète qui représente l’un des recours les plus plausibles de l’humanité. A l’horizon 2050, autrement dit demain…
Elle relève les yeux, hausse les épaules.
Cette situation est assez banale pour Roger. Sa « mémoire absolue » (qui n’a évidemment rien d’absolu) couvre la plupart de ses trois cents années d’existence, et il tombe sans arrêt sur des gens dont il se souvient et qui l’ont oublié. La plupart trouvent ça intéressant ; il y en a que ça met mal à l’aise. Les joues burinées par le soleil d’Eileen rosissent ; elle a l’air à la fois embarrassée et peut-être un peu amusée.
— Il faudra que vous me racontiez ça, dit-elle avec un petit rire.
Mais Roger n’est pas d’humeur à jouer les phénomènes de foire.
— Vous deviez avoir vingt-cinq ans, par là.
— Vous vous rappelez vraiment tout, répond-elle en esquissant un sifflement muet.
Roger secoue la tête. Ils sont maintenant dans l’ombre, et il éprouve une soudaine impression de froid. L’excitation passagère de la reconnaissance, de la résurgence des souvenirs, s’estompe. La route a été vraiment longue.
— Et nous étions… ? risque-t-elle.
— Nous étions amis, répond Roger, avec l’intonation voulue pour qu’elle se pose des questions.
Il trouve désespérante cette façon qu’ont les gens de tout oublier. Son don inhabituel fait de lui une sorte de monstre, une voix d’une autre époque. Peut-être son souci de préservation de la planète vient-il du fait qu’il emmagasine le passé. Il sait encore à quoi ressemblait Mars, au tout début. Quand il n’a pas le moral, il a tendance à en vouloir à sa génération de son ingratitude, de son manque de vigilance, et il se sent souvent un peu seul. Comme en ce moment.
Eileen incline la tête, l’air de se demander ce qu’il a bien pu vouloir dire.
— Allez, Mr Mémoire ! appelle Stephan. Viens manger ! Je meurs de faim et on gèle, ici !
— Il fera encore plus froid là-haut, répond Roger avec un haussement d’épaules désabusé, avant de suivre Stephan.
Dans la lumière vive de la plus grande tente du campement, tout le monde bavarde, le visage rayonnant. Roger savoure une écuelle de ragoût bien chaud. Les présentations ont été rapidement effectuées. Il connaît Stephan, Hans et Eileen, de même que le Dr Frances Fitzhugh. Les ouvreurs de voie sont Dougal Burke et Marie Whillans, les vedettes actuelles de l’école de montagne de Nouvelle-Écosse. Il a entendu parler d’eux. Ils sont dans un coin avec quatre jeunes collègues d’Eileen, des guides d’escalade recrutés par Stephan comme porteurs.
— Nous sommes les sherpas, dit allègrement Ivan Vivanov à Roger, et voici Ginger, Sheila et Hannah.
Les jeunes guides ont l’air très à l’aise dans leur rôle de comparses. Dans un groupe aussi important, tout le monde aura largement l’occasion de grimper. Le dernier membre du groupe est Arthur Sternbach, un alpiniste américain qui est venu voir Hans Boethe. Sitôt les présentations achevées, ils se mettent à vibrionner sous la tente comme dans n’importe quel cocktail. Roger s’occupe de son ragoût et regrette de s’être joint à l’expédition. Il a (plus ou moins) oublié à quel point les grandes escalades peuvent être intensément sociales. Trop d’années de solitude, dans les vallées rocheuses, au nord de Burroughs. Il se rend compte que c’est ce qu’il recherchait : une escalade interminable, en solo, toujours plus haut, hors du monde.
Stephan pose des questions à Eileen sur l’expédition, et elle a la précaution d’inclure Roger dans son auditoire.
— Nous allons commencer par escalader le Grand Goulet, qui est la voie classique pour les mille premiers mètres de la paroi. Mais alors que la voie a été ouverte par la cordillère de Nansen, à gauche du Goulet, nous avons l’intention de continuer par la droite. Dougal et Marie ont vu, sur les photos aériennes, une voie qui leur paraît réalisable, et ça nous donnera l’occasion de tenter quelque chose de nouveau. Nous suivrons donc une voie nouvelle sur la majeure partie du trajet. Et nous aurons été le plus petit groupe à avoir jamais escaladé l’escarpement de la région de South Buttress.
— Vous voulez rire ! s’exclame Arthur Sternbach.
Eileen le regarde avec un bref sourire.
— En raison de la taille du groupe, nous transporterons le minimum d’oxygène. Nous en aurons besoin pendant les derniers milliers de mètres.
— Et si nous réussissons l’escalade ? demande Roger.
— Nous trouverons un refuge en arrivant au sommet, nous changerons d’équipement là-haut et nous ferons le tour de la lèvre de la caldeira. Ce sera la partie facile de l’expédition.
— Je ne vois même pas l’intérêt de le faire, coupe Marie.
— C’est la voie la plus aisée pour redescendre. Et puis, certains d’entre nous ont envie de voir le sommet d’Olympus Mons, répond gentiment Eileen.
— Ce n’est qu’une grosse butte, réplique Marie.
Par la suite, Roger quitte la tente avec Arthur, Hans, Dougal et Marie. Tout le monde va passer une dernière nuit confortable dans les voitures. Roger suit les autres, les yeux levés vers l’escarpement. Le violet intense du crépuscule teinte encore le ciel, au-dessus. L’énorme masse de la paroi est zébrée par la cicatrice noire du Grand Goulet, une faille verticale, profonde, à peine visible dans la lumière déclinante. Au-dessus, la paroi a l’air lisse. Des arbres bruissent dans le vent. La plaine est sombre, rébarbative.
— C’est tellement gigantesque que je n’arrive pas à le croire ! s’exclame Arthur pour la troisième fois, avant d’ajouter dans un rire : C’est tout simplement incroyable !
— De ce point de vue, répond Hans, le sommet est à plus de soixante-dix degrés au-dessus de l’horizon réel.
— Vous voulez rire ! Je n’arrive pas à le croire !
Et Arthur part d’un rire inextinguible. Les Martiens qui suivent Hans et son ami le regardent avec une réserve amusée. Arthur est un peu moins grand qu’eux, et soudain, à Roger, il fait l’impression d’un gamin pris la main dans le sac, ou plutôt dans le cabinet à liqueurs. Il s’arrête et laisse les autres prendre de l’avance.
La tente brille comme une lanterne sourde, d’un jaune lumineux dans l’obscurité. La paroi de la falaise est noire, inerte. De la forêt monte un jappement modulé, inquiétant. Sans doute des sortes de loups mutants. Roger secoue la tête. Il y a longtemps, tous les paysages avaient le don de l’exalter. Il était amoureux de la planète. Maintenant, l’immense falaise lui fait l’impression de planer au-dessus de lui comme sa vie, son passé, oblitérant le ciel, barrant le passage vers l’ouest. Il est tellement déprimé qu’il doit se retenir pour ne pas s’asseoir dans l’herbe de la prairie et se cacher la figure dans les mains. Mais les autres ne vont pas tarder à sortir de la tente. Ce sinistre hurlement, encore une fois : la planète criant « Mars a disparu ! Mars a disparu ! A-ouuuuuuuuuuuuuuuh ! ». Le vieil homme qui n’a plus de maison va dormir dans une voiture.
Mais, comme toujours, l’insomnie dévore sa nuit. Roger est allongé sur sa couchette, le corps détendu, la conscience bondissant malgré lui d’une scène à l’autre de sa vie. L’insomnie, la mémoire : des docteurs lui ont dit qu’il y avait un rapport entre les deux. Ce qui est certain, c’est que les heures d’insomnie consciente et de demi-sommeil sont le terrain de jeu de ses souvenirs et, entre le moment où il s’allonge et celui où il s’endort enfin, il a beau essayer de meubler le temps (en lisant jusqu’à l’épuisement complet, ou en griffonnant des notes), la tyrannie du souvenir a son heure.
Cette nuit-là, il repense à toutes ces autres nuits à Burroughs. Tant d’adversaires, de compromis. Le Président lui donnant l’ordre de construire un barrage et d’inonder Coprates Chasma, et ça avec ce petit sourire, ce geste chevaleresque de sadique qui s’ignore. L’hostilité ouverte de Noyova, ce soir-là, des années auparavant, après sa nomination par le Président : « Les Rouges sont finis, Clayborne. Vous n’avez rien à faire à ce poste : vous êtes le chef d’un parti mort. » La lecture du décret ordonnant la construction du barrage remis par le Président, les souvenirs de Coprates au siècle précédent, quand il l’avait exploré, et il se dit que quatre-vingt-dix pour cent de ce qu’il a fait au cours de son mandat, il ne l’a fait que pour pouvoir continuer à faire n’importe quoi. C’est ça, être au gouvernement. Enfin, quatre-vingt-dix pour cent, ou plus. Qu’a-t-il fait, en réalité, pour préserver la planète ? Certains décrets de loi ont été abrogés avant d’être mis en application. Quelques projets de développement ont été retardés. C’est tout ce qu’il a pu faire : résister aux actions des autres. Sans grand succès. On pourrait même dire que le fait de tourner le dos au Président et à son cabinet de « coalition » n’est qu’une posture, une défaite supplémentaire.