Les martiens [The Martians - fr]
- Автор: Робинсон Ким Стэнли
- Серия: Mars (fr) #4
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Presses de la Cit
- ISBN: 2-258-05422-2
- Переводчик: Dominique Haas
- Жанр: Космическая фантастика
Электронная книга - «Les martiens [The Martians - fr]». Краткое содержание книги:
Depuis l’épopée des Cent — les premiers explorateurs —, ce sont des générations d’hommes et de femmes qui ont transformé en colonie durable ce qui n’était au départ qu’un avant-poste à l’existence bien ténue. Les expéditions internationales qui se sont succédé ont débouché sur la création d’un monde. Celui-ci a connu une évolution inéluctable, avec son cortège de luttes politiques, de révolutions et de conflits armés.
A une époque où la longévité est de l’ordre d’un siècle et demi, Les Martiens raconte l’épopée de générations d’humains vivant aux limites de la frontière ultime, où les paysages façonnés par les hommes sont sans cesse en butte aux monstrueux caprices de la nature.
Les Martiens, c’est la chronique épique d’une planète qui représente l’un des recours les plus plausibles de l’humanité. A l’horizon 2050, autrement dit demain…
Compte tenu de tout ça, il réfléchit à ce qu’il allait raconter. Il apparut que Maya participait à la même réunion que lui, cet après-midi-là. Un groupe de vétérans de Mars sur une estrade, partageant leur expérience avec le public, lui disant ce qu’il fallait faire à leur avis. Maya leur parla de la vie à la limite, du regard en arrière. De la perspective que ça vous donnait. Sous cet angle, les choses reprenaient leurs véritables proportions, et il était évident qu’une culture permanente, stable, était la chose la plus importante à laquelle la société devait œuvrer pour le moment.
Quelqu’un, dans l’auditoire, demanda s’ils pensaient que le projet russo-américain original, qui consistait à envoyer une centaine de colons permanents, n’aurait pas été, rétrospectivement, la meilleure façon de procéder.
Du bout de la rangée d’orateurs, Maya se pencha en avant et le regarda. Il était apparemment le plus qualifié pour répondre.
Il attira à lui son micro.
— Tout est possible, dans n’importe quelle situation donnée, dit-il en réfléchissant intensément. Une colonie martienne vers 2020 aurait pu devenir… tout ce que nous espérions. Mais…
Il secoua la tête, ne sachant comment poursuivre. Mais j’ai perdu mon sang-froid. J’ai perdu mon amour ; j’ai perdu tout espoir.
— Mais les probabilités étaient contre nous. Les conditions auraient été trop difficiles à supporter, à long terme. Les Cent auraient été condamnés à…
— Condamnés à la liberté, dit Maya dans son micro.
Michel la regarda, à l’autre bout de la rangée, choqué, sentant le désespoir monter en lui.
— La liberté, oui, mais dans une boîte. Dans une prison. Sur un monde de pierre, sans atmosphère. Ç’aurait été trop dur, physiquement. Vivre dans une boîte c’est vivre dans une prison, même si c’est une prison qu’on a conçue soi-même. Non, nous serions devenus fous. Beaucoup de ceux qui vont là-bas ne s’en remettent jamais. Ils présentent les symptômes d’une sorte de désordre, de tension post-traumatique…
— Mais vous avez dit que tout était possible, reprit la personne dans le public.
— Certes. La situation aurait pu évoluer. Nous ne le saurons jamais. « Et si ? » est une question sans réponse. En étudiant les données, j’ai dit à l’époque que le projet posait problème. Nous devons maintenant considérer la situation actuelle. Nous sommes quand même allés sur Mars, progressivement, en prenant les choses dans l’ordre. L’infrastructure est maintenant en place ; on peut commencer à en faire un endroit où la vie sera plus facile. Le moment est peut-être venu pour les colons de s’installer à demeure.
Et, par bonheur, d’autres prirent le relais, le décrochant de l’hameçon, le sauvant de leur interrogatoire.
Mais ce soir-là, au dîner, Maya l’observa attentivement. Et la conférence de l’après-midi lui revint à l’esprit.
— Je ne savais pas quoi dire, avoua Michel.
— Le passé, répondit évasivement Maya, évacuant la notion de passé d’un geste de la main.
Michel se sentit allégé d’un grand poids. Elle n’avait pas l’air de lui en vouloir.
Ils passèrent une soirée merveilleuse.
Le lendemain, ils explorèrent la côte, du côté de Nice, les petites plages que Michel connaissait depuis son enfance. Sur l’une d’elles, elle ôta ses vêtements et se baigna en slip et soutien-gorge dans la Méditerranée, une vieille femme au port de reine, aux épaules larges, aux longues jambes. C’était le cadeau de la science, ces années de vie et de santé supplémentaires alors que selon tous les critères ils auraient dû être morts depuis longtemps. Ils auraient dû être morts et enterrés depuis des dizaines d’années, et ils étaient là, au soleil, à jouer dans les vagues, forts et vigoureux, même pas courbés par les ans. Physiquement, en tout cas. Alors qu’il sortait en titubant des flots, ruisselant, aussi élancé qu’un dauphin, Maya rejeta la tête en arrière et partit d’un rire tonitruant. À côté d’elle, les jeunes femmes qui se doraient au soleil sur la plage étaient des gamines de cinq ans.
Ce soir-là, ils séchèrent la conférence et Michel l’emmena à Marseille dans un restaurant qu’il connaissait, au-dessus du port. Ce fut encore une soirée formidable. Quand ils rentrèrent, tard dans la nuit, à l’hôtel qui hébergeait la conférence, Maya le prit par la main et l’emmena dans sa chambre. Ils s’embrassèrent comme des jeunes de vingt ans et se laissèrent tomber sur son lit, tous les sens en feu.
Michel s’éveilla juste avant l’aube et regarda le visage de son amante. Le sommeil donnait des airs enfantins à ce profil de vieux faucon. Une beauté. C’était du caractère que naissait la beauté – l’intelligence, le tonus, le pouvoir de ressentir intensément, d’aimer. Le courage, c’était la beauté, le reste était dérisoire. En fin de compte, l’âge seul ajoutait à la beauté.
Il était heureux – heureux de voir au cœur des choses, de se sentir si présent, dans la réalité, dans cette aube grise. Mais surtout il éprouvait un soulagement sur lequel il n’arrivait pas tout à fait à mettre le doigt. Il la regarda respirer en réfléchissant. Si elle avait couché avec lui – avait fait l’amour avec lui, passionnément et avec quelle joie de vivre ! – alors elle ne devait pas lui en vouloir d’avoir sabré le projet martien, des années auparavant, n’est-ce pas ? À l’époque, elle voulait y aller, il le savait. Alors… alors elle avait dû lui pardonner. Le passé, avait-elle dit en évacuant tout ça. Tout ce qui comptait pour elle, c’était le présent. Le moment qu’on appelait maintenant, où tout pouvait arriver.
Elle se réveilla, ils se levèrent et ils allèrent prendre leur petit déjeuner. Michel éprouvait la sensation infiniment curieuse d’évoluer sous une gravité martienne. Il se sentait léger, il avait l’impression de planer légèrement, comme s’il effleurait à peine le sol. Il marchait sur un coussin d’air ! Il rit à l’idée de ce cliché devenu réalité, là, dans son propre corps, en ce moment même. Et il sut tout à coup qu’il se souviendrait de cette matinée jusqu’à la fin de ses jours, quoi qu’il arrive, même s’il vivait un millier d’années. Que tes dernières pensées soient pour ces instants, se dit-il, et tu seras heureux, à l’heure de ta mort, de savoir que tu auras un jour vécu un moment pareil. Le bilan sera positif, et même au-delà.
Après le petit déjeuner, ils laissèrent complètement tomber la conférence. Michel l’emmena faire un tour en voiture et lui fit visiter sa Provence. Il lui montra Nîmes, Orange, Montpellier et Villefranche-sur-Mer, sa vieille plage, où ils se baignèrent aussi. Il lui montra le pont du Gard, où les Romains avaient réalisé leur plus bel ouvrage d’art. « Nadia adorerait ça. » Puis il l’emmena aux Baux, ce village perché sur une colline, au-dessus de la Camargue et de la mer, les antiques cellules de l’ermitage creusé dans les pics, par ces pauvres moines exilés là-haut, au-dessus du monde et de tous ces Sarrasins… Plus tard, à Avignon, ils s’assirent à une terrasse de café sous les platanes, près du palais des Papes. Michel sirota une liqueur de cassis en la regardant se prélasser comme une chatte dans la chaleur de l’après-midi.
— C’est vraiment bien, dit-elle. Ça me plaît.
Du coup, il eut à nouveau une sensation d’apesanteur, et elle rit en voyant le sourire idiot plaqué sur son visage.