Les martiens [The Martians - fr]
- Автор: Робинсон Ким Стэнли
- Серия: Mars (fr) #4
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Presses de la Cit
- ISBN: 2-258-05422-2
- Переводчик: Dominique Haas
- Жанр: Космическая фантастика
Электронная книга - «Les martiens [The Martians - fr]». Краткое содержание книги:
Depuis l’épopée des Cent — les premiers explorateurs —, ce sont des générations d’hommes et de femmes qui ont transformé en colonie durable ce qui n’était au départ qu’un avant-poste à l’existence bien ténue. Les expéditions internationales qui se sont succédé ont débouché sur la création d’un monde. Celui-ci a connu une évolution inéluctable, avec son cortège de luttes politiques, de révolutions et de conflits armés.
A une époque où la longévité est de l’ordre d’un siècle et demi, Les Martiens raconte l’épopée de générations d’humains vivant aux limites de la frontière ultime, où les paysages façonnés par les hommes sont sans cesse en butte aux monstrueux caprices de la nature.
Les Martiens, c’est la chronique épique d’une planète qui représente l’un des recours les plus plausibles de l’humanité. A l’horizon 2050, autrement dit demain…
— Non.
— La terre est la matérialité nue de la nature préexistante, qui fixe plus ou moins les paramètres de nos possibilités. Sartre appelait ça la facticité. Le monde est le domaine humain, la dimension sociale, historique, qui donne son sens à la terre.
Roger hoche la tête en signe d’assentiment.
— Alors, si j’ai bien compris, poursuit-elle, les Rouges défendaient la terre. Enfin, Mars, dans ce cas précis. Ils essayaient de préserver la primauté de la planète sur le monde, ou du moins de maintenir l’équilibre entre les deux.
— Oui, confirme Roger. Mais le monde a envahi la planète.
— Exact. Vu sous cet angle, on se dit que vos efforts étaient voués à l’échec. Un parti politique fait inévitablement partie du monde, et toutes ses actions aussi. Et comme nous ne connaissons la matérialité de la nature que par l’intermédiaire de nos sens humains, en réalité, nous ne connaissons directement que le monde.
— Mouais. Je ne sais pas, objecte Roger. Enfin, c’est logique, et généralement, je suis sûr que c’est vrai – mais il y a des moments… (Il flanque de sa main gantée un coup sur la paroi de la corniche.) Vous comprenez ?
Eileen met la main sur son gant.
— Le monde.
Roger a un rictus irrité. Il enlève son gant, frappe à nouveau la roche glacée.
— La planète.
Eileen a un froncement de sourcils pensif.
— Peut-être.
Or il y avait de l’espoir, se dit farouchement Roger. Nous aurions pu vivre sur cette planète telle que nous l’avons trouvée, affronter la matérialité de la terre chaque jour de notre vie. Nous aurions pu.
On appelle Eileen pour aider à organiser les transferts du lendemain.
— Nous aurons l’occasion d’en reparler, dit-elle avec une petite tape sur l’épaule de Roger.
Il se retrouve seul pour franchir le Goulet. La mousse colore la roche en dessous de lui, elle pousse partout dans les failles de la roche. Des hirondelles filent dans le couloir comme des pierres qui tombent, à la recherche de souris ou de lézards à sang chaud. À l’est, au-delà de la grande ombre du volcan, des forêts sombres marquent la Bosse de Tharsis inondée de soleil. On dirait des plaques de lichen. Nulle part on ne voit Mars, rien que Mars, la Mars primitive. Ils ont oublié à quoi ça ressemblait de marcher sur la face nue de la vieille Mars.
Une fois, il était allé explorer le grand désert au nord de Vastitas Borealis. Toutes les caractéristiques géographiques de Mars sont immenses selon les critères terriens, et de même que l’hémisphère Sud est marqué par des canyons, des bassins, des volcans et des cratères énormes, l’hémisphère Nord est étrangement, immensément lisse. Il y avait, dans les latitudes les plus septentrionales, autour de ce qui était, à l’époque, la calotte polaire (c’est maintenant une petite mer), une bande géante de sable vide, lisse, qui faisait le tour de la planète. Un désert infini. Un matin, avant l’aube, il avait quitté le campement et fait quelques kilomètres sur les grandes dunes pareilles à des vagues qui ridaient le désert balayé par les vents, et il s’était assis en haut de l’une des plus hautes bosses. Il n’y avait aucun bruit, que sa respiration, le sang battant à ses oreilles et le doux sifflement du régulateur d’oxygène dans son casque. La lumière avait commencé à filtrer au-dessus de l’horizon, au sud-est, faisant ressortir l’ocre terne du sable, piqueté de rouge. Puis le soleil avait émergé à l’horizon, sa lumière avait rebondi sur les courts versants abrupts des dunes et tout investi. Il avait profondément inspiré l’air doré, et senti poindre quelque chose en lui. Il était devenu une fleur dans un jardin de rocaille, l’unique conscience du désert, son cœur, son âme. Il n’avait jamais éprouvé une telle exaltation, jamais il n’avait à ce point ressenti la lumière éclatante, l’immensité, la présence intense, fulgurante, de la matière. Il avait regagné son campement, à la fin de la journée, avec l’impression qu’une époque, une ère entière avait passé. Il avait dix-neuf ans, et sa vie en avait été changée.
Le seul fait de pouvoir se rappeler cet incident, près de deux cent quatre-vingts ans plus tard, fait de Roger un monstre.
Moins d’un pour cent de la population partage ce don (ou cette malédiction) : une mémoire puissante, à long terme. Ces jours-ci, cette faculté lui fait l’impression d’un fardeau. Chaque année est une pierre, et il charrie en tout lieu le poids écrasant de trois cents pierres rouges. L’oubli des autres le met en colère. Une colère peut-être mêlée d’envie.
Le souvenir de ce moment marquant de ses dix-neuf ans lui en rappelle un autre, survenu des années plus tard, à la lecture du Moby Dick de Melville. Le petit garçon de cabine noir, Pip (Roger s’était toujours identifié à Pip, dans De grandes espérances), « le plus insignifiant des membres de l’équipage du Pequod », tombe par-dessus bord alors que sa baleinière est tirée par une baleine harponnée. Le navire prend le large, abandonnant Pip tout seul sur l’océan. « Cette intense concentration, ce resserrement de soi sur soi au cœur de ces impitoyables immensités, mon Dieu ! qui peut les dire ? » Pip a de plus en plus peur. Et puis : « Par le plus grand des hasards, le navire lui-même, au bout du compte, tomba sur lui et le sauva. Mais à partir de cette heure, le pauvre petit Noir erra sur le pont comme égaré, ayant perdu l’esprit… L’océan railleur n’avait pas voulu de son corps physique et l’avait rendu ; mais il avait englouti son âme immatérielle. »
Cette lecture avait beaucoup troublé Roger. Quelqu’un avait vécu une heure très semblable à sa journée dans le désert du pôle, le vide infini de la nature. Et ce que Roger avait trouvé exaltant avait fait basculer Pip dans la folie.
Il s’était demandé, en regardant le gros livre, s’il n’était pas devenu fou, lui aussi. La terreur, l’exaltation – ces extrêmes de l’émotion faisaient des tours et des détours dans l’esprit et se rapprochaient, bien que partant à l’origine de la perception dans des directions opposées. Fou de solitude, extatique à l’idée d’être – ces deux pans de la reconnaissance de soi allaient étrangement ensemble. Mais la folie de Pip avait seulement imposé à Roger, choqué, un amour plus aigu pour sa propre expérience des « impitoyables immensités ». Il la voulait. Soudain, les coins les plus éloignés, les plus désolés de Mars devinrent sa joie très particulière. Il se réveillait la nuit et il s’asseyait dans son lit comme Jean dans le désert, voyant Dieu dans les pierres, le gel et le ciel qui se convulsait, tel un rideau de théâtre embrasé.
Il est maintenant assis sur une saillie d’une falaise, sur une planète qui n’est plus la sienne, à contempler des plaines et des canyons pleins de vie, une vie issue de l’esprit humain. C’est comme si l’esprit s’était extrudé dans le paysage : chaque fleur est une idée, chaque lézard une pensée… Il n’y a plus d’impitoyable immensité, plus de miroir du vide dans lequel se regarder. Il n’y a que soi, partout, en tout, étouffant la planète, affadissant toute sensation, emprisonnant le vivant.
Peut-être cette perception était-elle en elle-même une sorte de folie.
Après tout, se dit-il, le ciel lui-même est, nuit après nuit, une impitoyable immensité qui passe la faculté d’entendement.
Il avait peut-être besoin d’une immensité dont il aurait pu imaginer l’étendue, qu’il aurait pu percevoir comme une extase plutôt que comme une épouvante.
Et donc Roger se remémore sa vie et il pense à tout ça en lançant des gravillons par-dessus la corniche, dans l’espace, et ça fait de petits pip.