Les martiens [The Martians - fr]
- Автор: Робинсон Ким Стэнли
- Серия: Mars (fr) #4
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: Presses de la Cit
- ISBN: 2-258-05422-2
- Переводчик: Dominique Haas
- Жанр: Космическая фантастика
Электронная книга - «Les martiens [The Martians - fr]». Краткое содержание книги:
Depuis l’épopée des Cent — les premiers explorateurs —, ce sont des générations d’hommes et de femmes qui ont transformé en colonie durable ce qui n’était au départ qu’un avant-poste à l’existence bien ténue. Les expéditions internationales qui se sont succédé ont débouché sur la création d’un monde. Celui-ci a connu une évolution inéluctable, avec son cortège de luttes politiques, de révolutions et de conflits armés.
A une époque où la longévité est de l’ordre d’un siècle et demi, Les Martiens raconte l’épopée de générations d’humains vivant aux limites de la frontière ultime, où les paysages façonnés par les hommes sont sans cesse en butte aux monstrueux caprices de la nature.
Les Martiens, c’est la chronique épique d’une planète qui représente l’un des recours les plus plausibles de l’humanité. A l’horizon 2050, autrement dit demain…
D’un autre côté… Et s’il avait tort ? Mars était-elle vraiment différente de McMurdo, ou même de Las Vegas, cette ville qui avait poussé dans un désert invivable ? N’y avait-il aucun espoir qu’une colonie martienne permanente donne à l’humanité une sorte de but, une existence symbolique pour la guider à travers les splendeurs et les misères de ce siècle de ténèbres, ce millénaire de tous les dangers ? On faisait des miracles, sur Terre. La science progressait tous les jours, entraînant des changements radicaux. En médecine, surtout : la multiplication des traitements antiviraux et anticancéreux, le rajeunissement des cellules repoussaient toujours plus loin la mort. Les implications étaient affolantes pour l’esprit. La durée de vie des gens, de Michel ! était allongée de plusieurs dizaines d’années, elle dépassait de très loin l’échéance normale. S’ils avaient la chance d’accéder au traitement – s’ils pouvaient se le payer, en d’autres termes –, ils pouvaient espérer vivre des dizaines d’années de plus. Des dizaines d’années ! Et compte tenu de l’expansion logarithmique vertigineuse de la connaissance scientifique, qui sait ? ils pourraient peut-être changer les décennies en siècles.
D’un autre côté, personne ne savait quoi faire de ce cadeau incompréhensible, toutes ces années en plus. Ça défiait le bon sens, parce que les autres problèmes du monde n’avaient pas disparu. Au contraire, l’accroissement de la longévité posait un problème pratique, immédiat, pervers : plus de gens sur Terre, ça voulait dire d’autant plus d’affamés, de jalousies, de guerres, de morts inutiles. La mort semblait répondre coup pour coup, avec ingéniosité, aux avancées de la science. C’était un bras de fer titanesque, et Michel avait parfois l’impression, tout en détournant les yeux des gros titres, qu’ils ne gagnaient des années d’existence que pour avoir plus de gens à massacrer ou à plonger dans la misère. La famine tuait des millions d’êtres dans les pays sous-développés, et en même temps, sur la même planète, des gens increvables faisaient du sport dans leur Xanadu.
Peut-être la création d’un village international sur Mars aurait-elle permis à tout le monde de voir plus clairement qu’ils étaient une culture unique sur un monde unique. Les souffrances individuelles de tous les colons martiens auraient été négligeables par rapport aux avantages qu’ils auraient retirés de cette grande leçon. Le projet les aurait justifiées. Tels les bâtisseurs de cathédrales, ils auraient effectué un travail pénible, inutile, qui leur bouffait la vie, mais au service d’une chose magnifique qui aurait voulu dire : Nous ne faisons qu’un. Et il s’en serait certainement trouvé quelques-uns parmi eux pour aimer ce travail, et la vie qu’il leur imposait, à cause de sa finalité. De son but, le seul fait de se sacrifier pour les autres, d’œuvrer pour le bien des générations futures. Afin que les gens sur Terre puissent lever les yeux vers le ciel nocturne et se dire : Nous sommes aussi ça. Et pas seulement les horreurs des gros titres. Un monde vivant dans le ciel. Un projet à l’échelle de l’histoire.
Michel n’était donc pas à l’aise quand l’étoile rouge brillait dans le ciel, et pendant des dizaines d’années, après son retour de Mars, il avait vécu en proie à un trouble profond. Il tournait en rond, en Provence et même dans toute la France et les pays francophones, à la recherche d’un endroit où se poser. Il finissait toujours par lever le pied et par revenir en Provence. C’est là qu’il était chez lui. Pourtant, il n’y était pas à l’aise. Il n’était bien nulle part.
Et lui qui était thérapeute, il se faisait l’impression d’un escroc ; le docteur était malade. Mais il n’avait pas d’autre métier dans les mains. Alors il parlait avec des gens malheureux, il leur tenait compagnie, c’était son gagne-pain. Il essayait d’éviter la lecture des gros titres. Et il ne levait jamais les yeux la nuit.
Et puis, une année, à l’automne, il y eut à Nice un grand colloque sur l’habitat dans l’espace, en partie financé par le programme spatial français. Comme Michel avait été là-haut et avait étudié le problème, il fut invité à y prendre la parole. Ça se passait à quelques kilomètres à peine de chez lui, et comme cette idée n’arrêtait pas de lui tourner dans la tête, il eut beau résister, il accepta – par orgueil, sentiment de culpabilité, sens des responsabilités, ou sur un coup de tête, comment savoir ? –, bref, il accepta d’y participer. C’était le centenaire de leur hiver dans l’Antarctique.
Et puis il n’y pensa plus. Il s’en voulait d’avoir accepté l’invitation, peut-être même avait-il un peu peur. Alors il ignora toutes les informations qu’il reçut par la poste. C’est ainsi qu’il alla à la conférence, un matin, en sachant seulement qu’il devait participer à une table ronde cet après-midi-là… et Maya Toïtovna était là, dans le hall, au milieu d’un cercle d’admirateurs.
Elle le vit et se rembrunit légèrement. Elle haussa les sourcils et, les doigts écartés comme les plumes du bout de l’aile, elle effleura le haut du bras de l’homme qui se trouvait auprès d’elle, s’excusa et quitta le cercle. Et puis elle se trouva devant lui, lui serra la main.
— Je m’appelle Toïtovna. Vous vous souvenez de moi ?
— Je t’en prie, Maya, dit-il péniblement.
Elle eut un bref sourire et l’attira sur sa poitrine. Le tint à bout de bras.
— Tu vieillis bien, décréta-t-elle. Tu as l’air en pleine forme.
— Toi aussi.
Elle éluda le compliment d’un geste. C’était pourtant vrai. Elle avait les cheveux d’un blanc argenté, le visage strié de rides, mais ses grands yeux gris étaient aussi clairs et pénétrants que dans son souvenir. D’une immarcescible beauté. Même quand Tatiana était là pour lui faire de l’ombre, elle avait toujours été la plus belle femme de sa vie, la plus magnifique.
Ils parlèrent, plantés là, se regardant. Ils étaient vieux, maintenant, ils avaient bien plus d’un siècle. Michel devait faire un effort pour parler anglais, et elle parlait avec un accent marqué, ce qui l’obligeait à se concentrer. Il apprit qu’elle aussi, elle était allée sur Mars. Elle y était restée six ans, vers 2060, pendant les années de trouble. Elle haussait les épaules en y repensant.
— C’était difficile d’en profiter avec tout ce qui se passait de terrible, à ce moment-là.
Le cœur battant, Michel suggéra qu’ils dînent ensemble.
— Très bonne idée, répondit-elle.
La conférence en fut transformée. Michel regardait les gens avec un regard neuf. La plupart étaient beaucoup plus jeunes que Maya et lui, impatients de repartir dans l’espace, de vivre sur la Lune, sur Mars, sur les lunes de Jupiter – partout, sauf sur la Terre. Il était évident pour Michel que leur désir profond comportait une bonne dose de fuite en avant, mais il décida de fermer les yeux ou plutôt d’essayer de voir les choses comme eux, de modérer ses réactions, de les juger à l’aune de leur désir. Sans désir, qui aurait pu vivre ? Pour ces gens, Mars n’était pas un endroit, même pas une destination, mais une lunette d’approche qui leur permettait de focaliser leur vie. Les choses étant ce qu’elles étaient, il ne souhaitait pas considérer le problème avec son dédain habituel, position qui avait d’ailleurs cent ans de retard, et n’était peut-être plus adaptée au moment présent. Le monde foutait le camp. Mars amenait les gens à s’en rendre compte. Une fuite, oui, peut-être. Mais aussi une lunette d’approche. En s’y mettant, il pouvait contribuer à la mettre au point. Ou à la braquer sur certains problèmes.