Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]
- Автор: Андерсон Пол Уильям
- Год: 2009
- Язык: французский
- Год: B
- ISBN: 978-2-84344-092-2
- Переводчик: Jean-Daniel Breque
- Жанр: Альтернативная история
Электронная книга - «Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]». Краткое содержание книги:
Une voix de contralto un peu rauque déclara : « Wanda Tamberly, spécialiste de seconde classe, agent scientifique de terrain, affecté…» Suivirent ses coordonnées spatio-temporelles dans le référentiel adopté par la Patrouille. Elle s’exprimait en temporel.
« Je soupçonne l’imminence d’une crise. Comme… euh… comme le montrent les références données dans mes précédents rapports, jusqu’ici, durant le laps de temps pendant lequel j’ai effectué des visites régulières…»
« Stop ! » ordonna-t-elle en effaçant l’image. Depuis quand la Patrouille recommande-t-elle le baragouin pontifiant ? Tu es épuisée, ma fille. Tu régresses au niveau scolaire. Reprends-toi. Ça fait quatre ans que tu as entamé tes études supérieures. Quatre années de temps propre, riches d’expérience et d’histoire. De préhistoire, même. Elle inspira profondément à plusieurs reprises, se détendit lentement, muscle par muscle, et médita sur un koan. Elle n’avait rien d’une maniaque du zen, mais certaines techniques étaient efficaces. Retour à zéro.
« Je pense qu’ils vont au devant de graves ennuis. Vous vous rappelez que ces gens sont uniques au monde, du moins à leurs propres yeux. Je suis le premier étranger qu’ils aient jamais rencontré. » Les chrononautes qui avaient appris leur langage et une partie de leurs us avaient débarqué trois siècles plus tôt et ils étaient tombés dans l’oubli depuis belle lurette, à moins que la mémoire collective ne les ait transformés en mythe. « Eh bien, aujourd’hui, Aryuk et moi avons trouvé des intrus.
» Commençons par le commencement. Hier, son fils Dzuryan est revenu d’une errance prénuptiale. Simple lubie d’adolescent de sa part ; il n’a pas plus de douze ou treize ans, je crois bien, et il est trop tôt pour qu’il se cherche une compagne. Mais peu importe. A son retour, Dzuryan a signalé entre autres choses un troupeau de mammouths au Fossé du Bison. »
Ce nom de lieu était amplement suffisant. Elle avait déjà envoyé en aval les cartes qu’elle dessinait durant ses randonnées. C’était elle qui avait baptisé les points remarquables. Les noms que leur donnaient les Nous n’étaient pas toujours fixés. Mais ils ne se lassaient pas de relater les histoires qui leur étaient associées. (« Dans cette combe, durant le printemps qui suivit le Grand et Rude Hiver, Khongan a vu une meute de loups terrasser un bison. Il a battu le rappel des hommes de deux camps. Grâce à leurs torches et à leurs pierres, ils ont chassé les loups. Ils ont rapporté la viande dans leurs camps et ce fut alors un grand festin. Ils ont laissé la tête pour les esprits. »)
« J’étais tout excitée par cette nouvelle. » Oh ! que oui. « Il est rare que les mammouths poussent à moins de trente kilomètres des côtes, et jamais ils ne s’en étaient autant approchés. Que faisaient-ils ici ? Lorsque j’ai annoncé que je comptais leur jeter un coup d’œil, Aryuk a insisté pour m’accompagner personnellement. » Il est vraiment adorable, sans cesse à bichonner son invitée, cette conteuse et faiseuse de miracles qui se débrouille comme un manche dans la nature. « Pour être franche, sa compagnie était la bienvenue. Je ne connais pas encore bien cette région. Nous sommes partis aujourd’hui au lever du soleil. »
Tamberly ôta le bandeau qui lui ceignait le front. Elle en détacha l’enregistreur gros comme son ongle qui avait capté tout ce qu’elle avait vu et entendu, le brancha sur la boîte de données et tapota le clavier. Tous les fichiers seraient intégrés au dossier de sa mission, mais elle n’attacherait à ce rapport que les éléments essentiels. Toutefois, en voyant défiler en quelques minutes ce qu’elle avait mis des heures à observer, elle ne put résister à la tentation de passer en vitesse normale de temps à autre.
Le flanc sud d’une colline les protégeait du vent. Aryuk et elle y buvaient l’eau fraîche d’une source. En revoyant la scène, elle se rappela la froidure dans son palais, le parfum de terre et de pierre, le soleil qui lui chauffait le dos et le fumet qui montait des herbes alentour. Le sol était moelleux sous ses pieds, encore humide de la fonte des neiges. Les moustiques vrombissants se comptaient par millions.
Aryuk recueillit l’eau dans ses mains en coupe et la but à grand bruit. Des gouttelettes étincelaient dans la barbe noire qui lui recouvrait le torse. « Veux-tu te reposer un peu ? demanda-t-il.
— Non, continuons, je suis impatiente de voir ça. » C’était plus ou moins ce qu’elle lui avait répondu. À l’instar du temporel – qui était en outre le produit d’une culture technologique –, le tula était difficilement traduisible en anglais. C’était une langue agglutinante, à base de trilles et de claquements, capable d’exprimer des concepts dont la subtilité lui demeurait impénétrable. Pour ne citer qu’un exemple, les genres y étaient au nombre de sept, dont quatre s’appliquant à certains végétaux, aux phénomènes climatiques, aux corps célestes et aux défunts.
Aryuk éclata de rire, exhibant une dentition déjà bien clairsemée. « Ta force est sans limites. Tu épuises ce vieil homme. »
Les Tulat, un terme qu’elle traduisait par « Nous », ne tenaient pas le compte des jours et des années. Elle lui donnait la trentaine bien tassée. Rares étaient ses congénères qui dépassaient les quarante ans. Il avait déjà deux petits-enfants, sans compter ceux qui étaient morts en bas âge. Maigre mais robuste, il demeurait en assez bonne santé, quoique marqué par les cicatrices de plusieurs blessures infectées. Il faisait une dizaine de centimètres de moins qu’elle, mais elle était plutôt grande pour une Américaine du XXe siècle. Sa physiologie était facile à observer, car il était complètement nu. En cette saison, il aurait dû se revêtir d’un poncho tissé avec de l’herbe sèche pour se protéger des moustiques. Mais, aujourd’hui, il accompagnait Elle-qui-Connaît-l’Étrange, que les moustiques n’approchaient jamais. Tamberly n’avait même pas essayé de lui expliquer le fonctionnement du gadget qui les repoussait. Elle-même ignorait le principe de ce répulsif futuriste. Des émissions supersoniques ?
Aryuk pencha sa tête chevelue et lui jeta un regard en coin sous ses sourcils broussailleux. « Tu pourrais m’épuiser autrement qu’en marchant. »
Elle repoussa cette proposition d’un geste et il partit d’un nouveau rire, gravant de rides son visage au nez camus. Il n’avait dit cela que pour la taquiner, et tous deux le savaient. Une fois qu’ils eurent compris que l’étrangère ne leur était pas hostile, et qu’elle pouvait même user de ses pouvoirs pour les soulager de leurs souffrances, les Nous avaient vite appris à se détendre en sa compagnie. C’était certes un être mystérieux, mais on pouvait en dire autant de la quasi-totalité de leur monde.
« Nous repartons », dit-elle.
Redevenant soudain sérieux, Aryuk opina. « C’est sage. Si nous faisons vite, nous serons rentrés avant le coucher du soleil. » Il tiqua. « Ce territoire n’est pas le nôtre. Peut-être connais-tu les fantômes qui y rôdent la nuit. Pas moi. » Il changea d’humeur une nouvelle fois. « Peut-être vais-je tuer un lapin. Tseshu…» Sa femme. « Tseshu aime bien le lapin. »
Il ramassa la pierre en forme d’amande, grossièrement taillée, qu’il portait toujours sur lui et qui faisait office de projectile, de couteau et de broyeur d’os. Ses autres outils étaient tout aussi primitifs. Leur facture remontait au Moustérien ou à des traditions similaires associées à l’homme de Néandertal. Aryuk était quant à lui un authentique Homo sapiens, un Caucasien archaïque ; ses ancêtres étaient venus de l’Asie occidentale. Tamberly n’avait pas manqué de relever cette ironie de la préhistoire : les premiers occupants de l’Amérique étaient plus blancs que rouges…