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Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]

Электронная книга - «Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]». Краткое содержание книги:

Voici venue l’heure des ultimes aventures de Manse Everard et ses collègues de la Patrouille du temps au service de l’Histoire… Des aventures qui conduiront nos héros depuis la préhistoire jusqu’à une étrange variante de notre XXe siècle, en passant par la Bactriane du IIIe siècle avant notre ère et le Moyen Âge italien. Car les Exhaltationnistes menacent toujours, sans parler d’un danger plus grand encore qui pourrait bien annihiler jusqu’à la Patrouille elle-même… et nous avec !
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— Je tiens à m’en assurer », répondit Guion.

Il observa une pause, durant laquelle les étoiles dans le ciel se firent plus lumineuses et dessinèrent des constellations inconnues de Galilée. Lorsqu’il reprit la parole, elle s’était fait une raison.

Elle n’avait aucune importance, décréta-t-elle. Impossible. Ce n’était pas une question d’humilité – elle était bien décidée à se montrer brillante dans sa partie –, mais de simple bon sens. Si énigmatique fût-il, cet homme se conduisait tout bonnement comme un détective consciencieux : il suivait toutes les pistes se présentant à lui, sachant que la plupart ne déboucheraient sur rien.

En outre, peut-être était-il du genre à savourer un dîner et une conversation avec une jeune femme plutôt bien de sa personne. Alors pourquoi n’en ferait-elle pas autant ? Peut-être réussirait-elle à apprendre quelque chose sur lui et sur le monde dont il venait ?

De ce point de vue-là, elle fut déçue.

Guion était l’affabilité même. Elle l’aurait presque qualifié de charmant, dans le registre vieux lettré un peu distant. Pas un instant il ne fit la démonstration de son autorité, mais elle avait une conscience aiguë de celle-ci, et plus d’une fois elle repensa à son père tel qu’il lui apparaissait durant son enfance. (Oh, papa, et dire que tu ne sauras jamais !) Petit à petit, il l’amena à tout dire sur elle, sur sa vie et sur Manse Everard, sans jamais faire mine de quêter ses confidences mais avec une habileté telle qu’il lui fallut du temps pour se rendre compte qu’elle lui en avait peut-être trop dit. Sur le moment, lorsqu’ils prirent congé l’un de l’autre, elle se contenta de conclure qu’elle avait passé une soirée intéressante. Il ne lui dit rien qui suggérât une prochaine rencontre.

Tandis qu’elle regagnait sa chambre, foulant des allées à présent désertes et humant les parfums nocturnes d’une Terre antique, elle se surprit à penser non pas à son hôte d’un soir, et encore moins à Sequeira, mais à ce colosse à la voix douce et – du moins le croyait-elle – au cœur solitaire qui avait nom Manse Everard.

Quatrième partie

Béringie

13 212 av. J.C.

I.

Elle fît halte en arrivant devant son abri et resta immobile un moment à contempler le paysage alentour et le chemin qu’elle avait suivi. Pourquoi ? se demanda-t-elle. Comme si c’était la dernière fois que je voyais tout ceci. Puis, avec un pincement au cœur : C’est peut-être bien le cas.

Au sud-ouest, le soleil flottait au-dessus d’une mer où il ne sombrerait que dans plusieurs heures, et pour un laps de temps très bref. Ses rayons inondaient d’un or glacial les massifs de cumulus à l’est et illuminaient les eaux à huit cents mètres de là. À cet endroit de la côte, la terre montait vers les corniches au nord en suivant un gradient élevé. D’un aspect maladif, elle était couverte d’une herbe rase, avec çà et là quelques taches de sphaigne vert et marron. Sur les trembles étiques, seules quelques feuilles blafardes frissonnaient encore. Ailleurs poussaient d’épais fourrés de saules herbacés qui lui arrivaient à peine à la cheville. Des laîches bruissaient doucement dans un ruisseau tout proche. Celui-ci se jetait dans une rivière guère plus large, qu’une ravine dissimulait pour l’instant à ses yeux. Elle apercevait néanmoins le feuillage des aulnes verts poussant sur ses bords. Des lambeaux de fumée montaient des tanières d’Aryuk et de sa famille.

Un vent vif soufflait de la mer, lui picotant les joues. Cela la soulagea en partie de sa fatigue mais aiguisa son appétit ; elle avait pas mal crapahuté aujourd’hui. Les cris de centaines d’oiseaux parvenaient à ses oreilles : goélands, canards, oies, grues, cygnes, pluviers, bécassines, courlis, un aigle planant dans les hauteurs. Même au bout de deux ans, la profusion de la vie aux portes même des Glaces ne laissait pas de l’émerveiller. Il avait fallu qu’elle quitte son monde pour prendre conscience de sa misère.

« Je regrette, les copains, murmura-t-elle. L’appel de la théière et des biscuits est le plus fort. » Après quoi j’aurais intérêt à rédiger mon rapport. Le dîner attendra. Grimace. Un rapport qui sera nettement moins marrant que les précédents.

Elle se raidit. Allez, tu ne vas pas faire une montagne de ce qui vient d’arriver ! L’événement est certes d’importance, mais ce n’est pas nécessairement un drame. Tu crois aux prémonitions maintenant ? Écoute, ma fille, il est normal que tu parles toute seule de temps à autre, et tu as même le droit de bavasser avec la faune, mais quand tes bêtes noires commencent à t’adresser la parole, c’est que tu as besoin de changer d’air.

Elle descella le dôme, y entra et referma la porte. La pénombre régnait dans l’habitacle jusqu’à ce qu’elle active la transparence. (Personne alentour pour la reluquer, et jamais ses chers Nous n’oseraient le faire sans sa permission.) Gagnée par la chaleur, elle ôta sa parka, s’assit pour enlever ses bottes et ses chaussettes, agita les orteils.

Elle ne pouvait guère bouger dans un espace aussi confiné. Son scooter temporel occupait une bonne partie de la place disponible, sous une couchette où étaient étalés matelas et duvet. L’unique chaise était rangée devant l’unique table, dont la moitié était prise par l’ordinateur et ses périphériques. Près de la table, une unité multifonctions assurant la cuisine, la lessive et cætera. Plus quelques placards et cartons divers. Deux de ceux-ci abritaient vêtements et objets personnels ; les autres contenaient du matériel relatif à sa mission. Le règlement de la Patrouille exigeait un habitat réduit à sa plus simple expression, afin d’interférer le moins possible avec le lieu, son écologie et ses habitants. Si elle avait envie de bouger et de respirer, il lui suffisait de sortir.

Après avoir mis de l’eau à bouillir, elle déboucla son ceinturon et rangea son pistolet et son étourdisseur à côté de ses fusils. Pour la première fois, toutes ces armes lui semblaient laides. Elle ne tuait que rarement, pour se nourrir et, plus rarement, lorsqu’elle estimait nécessaire de prélever un spécimen – plus ce lion des neiges devenu mangeur d’hommes qui terrorisait la famille d’Ulungu aux Sources-Bouillonnantes. Des humains ? Ridicule ! Sacrédié, mais tu as les nerfs à vif en ce moment.

Elle sourit en se rappelant de qui elle tenait ce juron. Manse Everard. Il s’efforçait de rester poli en présence d’une femme, comme on le lui avait enseigné. Elle avait remarqué qu’il semblait plus à l’aise lorsqu’elle-même en faisait autant, ce qu’elle s’efforçait de ne jamais oublier, sans y parvenir tout à fait.

Un peu de musique lui ferait du bien. Elle activa l’ordinateur. « Mozart. Euh… Eine kleine Nachtmusik. » Les cordes prirent leur envol. Ce fut alors qu’elle se rendit compte avec surprise de ce qu’elle venait de faire. Non qu’elle détestât Mozart, mais elle s’était rappelée que Manse ne supportait pas le rock. Enfin, de toute façon, ceci a plus de chances de me détendre.

Une tasse de Darjeeling, un cookie aux flocons d’avoine, et elle pétait la forme. Le moment était venu de s’occuper de ce rapport. Néanmoins, une fois qu’elle en eut dicté le préambule, elle se le repassa avant de poursuivre, au cas où il aurait été aussi mal fichu qu’elle le craignait.

Son visage apparut sur l’écran : des yeux bleus, une crinière blonde, un nez épaté, des pommettes et un menton saillants. Ses cheveux délavés par le soleil lui effleuraient les mâchoires, sa peau était encore plus tannée qu’au terme d’un été californien. Doux Jésus, c’est à ça que je ressemble ? On me donnerait facilement trente ans alors que je n’en ai… que je ne suis même pas née, en fait. Cette vanne éculée la fit quand même sourire. Dès que je serai rentrée au bercail, direction le salon de beauté le plus proche !

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