Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]
- Автор: Андерсон Пол Уильям
- Год: 2009
- Язык: французский
- Год: B
- ISBN: 978-2-84344-092-2
- Переводчик: Jean-Daniel Breque
- Жанр: Альтернативная история
Электронная книга - «Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]». Краткое содержание книги:
L’éclat doré du soleil inondait une prairie s’étendant à perte de vue. Les herbes constellées de fleurs sauvages ondoyaient et bruissaient sous le vent, quoiqu’elle ne les entendît point. Çà et là, un hallier ou un bosquet interrompait l’immensité, dans le lointain coulait un fleuve boueux que bordaient des haies d’arbres. Ses eaux et son limon étaient grouillants de vie : larves, insectes, poissons, grenouilles, serpents et oiseaux aquatiques, plus des troupeaux de Merycoidodon, qui tenaient du gros phacochère ou du petit hippopotame. Les deux étaient peuplés d’ailes.
L’Académie était sise non loin de là, juchée au sommet d’une colline que les bâtisseurs avaient encore surélevée pour la protéger des déluges occasionnels. Millénaire après millénaire, ses jardins, ses pelouses, ses tonnelles et ses bâtiments aux formes subtiles et aux couleurs changeantes résistaient aux atteintes du temps. Lorsque le dernier diplômé en serait sorti, les bâtisseurs la démantèleraient enfin, ne laissant subsister aucune trace de son existence. Mais cela ne se produirait pas avant cinquante milliers d’années.
Tamberly aspira une goulée d’un air doux au parfum de vie, d’humus et d’herbe légèrement sulfurée. Et dire que l’équinoxe vernal était à peine passé ! Les deux cadets dessellèrent et bouchonnèrent eux-mêmes leurs chevaux. Ce genre de corvée ne semblait pas obligatoire à leur formation, mais l’Académie la leur imposait néanmoins ; cela pouvait se révéler utile et cela renforçait leur sens des responsabilités et du travail bien fait. Ils échangèrent quelques vannes tout en s’activant. Il est vraiment beau mec, se dit-elle.
Ils sortirent des écuries en se tenant par la main. Les feux du couchant éclairaient d’une lueur douce l’homme qui les attendait et projetaient derrière lui une ombre gigantesque. « Bonsoir », salua-t-il. Sa voix était dénuée d’emphase, sa tenue parfaitement ordinaire, mais elle perçut en lui un contrôle de fer. « Cadette Tamberly ? » Ce n’était pas une question. « Je m’appelle Guion. Je souhaiterais m’entretenir avec vous. »
Elle sentit Sequeira se raidir à ses côtés. Son cœur battit plus fort. « Que se passe-t-il ?
— Rien qui ne doive vous inquiéter. » Guion sourit. Elle n’aurait su dire s’il était sincère. Pas plus qu’elle n’aurait su déterminer son ethnie. La finesse de ses traits évoquait… l’aristocratie ? Mais de quel avenir était-il issu ? « En fait, je serais ravi de vous inviter à dîner. Cadet Sequeira, si vous voulez bien nous excuser…»
Comment a-t-il su qu’il me trouverait ici ? S’il occupe un poste élevé dans la hiérarchie, il en a les moyens, je suppose. Mais que me veut-il donc ? » C’est que… bredouilla-t-elle, je suis sale, je suis en sueur et… enfin, vous voyez.
— De toute façon, vous seriez allée vous laver et vous changer, rétorqua Guion avec un peu de sécheresse. Et si nous nous retrouvions dans une heure ? Chambre 207, aile des professeurs. Tenue de soirée facultative. Merci. Je vous attends. » Il se fendit d’une petite courbette, qu’elle lui rendit machinalement. Puis il s’en fut vers le quartier des officiers, adoptant une démarche ondoyante.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? chuchota Sequeira.
— Je… je n’en ai aucune idée. Mais je ferais mieux de ne pas traîner. Désolée, Tu. Une autre fois. » Peut-être. Elle s’en fut et le chassa de son esprit.
Qu’elle soit obligée de s’apprêter l’aida à reprendre ses esprits. Chaque cadet disposait d’une chambre individuelle, équipée d’une salle de bains aussi étrange et perfectionnée que l’avait promis Manse Everard. Tout comme la plupart de ses condisciples, elle avait apporté quelques vêtements de son époque. Mélanger les tenues ne faisait qu’enrichir les fêtes et les soirées. Non que celles-ci pèchent par monotonie, vu la diversité de leurs origines. (Une diversité limitée, à vrai dire. On lui avait expliqué que deux personnes provenant de civilisations trop dissemblables parvenaient rarement à s’entendre, se jugeant mutuellement incompréhensibles, voire répugnantes. La plupart des recrues qu’elle était amenée à fréquenter provenaient de l’époque située entre 1850 et 2000. Rares étaient ceux, comme Sequeira, qui étaient originaires des siècles en aval ; non seulement leurs cultures étaient compatibles entre elles, mais leur cohabitation était en quelque sorte partie intégrante de la formation.) Elle finit par jeter son dévolu sur une robe noire toute simple, agrémentée d’un pendentif navajo en argent et turquoise, de souliers à talons plats et d’un soupçon de maquillage.
Elle espérait être parvenue à une certaine neutralité, ni trop aguicheuse, ni trop réservée. Quelles que fussent les intentions de Guion, elle ne pensait pas qu’il cherchait à la séduire. Et moi pas davantage. Grand Dieu, non ! Sans doute représentait-elle pour lui un sujet intéressant. Cela dit, elle n’était qu’une bleusaille et lui… une grosse légume. Très certainement un agent non-attaché. Ou un membre du haut commandement ? On ne lui avait pas appris grand-chose – pour ne pas dire rien du tout – sur la hiérarchie de la Patrouille.
Peut-être qu’il n’y en avait pas. Peut-être que l’humanité à laquelle appartenait Guion avait dépassé ce stade. Peut-être en apprendrait-elle davantage durant la soirée. Son angoisse s’évapora à cette perspective.
En traversant le campus, où les allées lumineuses émettaient un éclat tamisé au crépuscule, elle salua les condisciples qu’elle croisa avec un peu moins de chaleur qu’à l’accoutumée. Certains d’entre eux étaient devenus des amis, mais elle avait la tête ailleurs. Voyant qu’elle s’était mise sur son trente et un, ils ne tentèrent pas de la retarder. Naturellement, les ragots iraient bon train dans les couloirs et les salles communes, et on ne manquerait pas de lui poser des questions le lendemain venu ; elle devait se préparer à y répondre, ne fût-ce que par : « Désolée, je ne peux rien dire. C’est confidentiel. Excuse-moi, mon cours va bientôt commencer. »
Elle se demanda un instant si toutes les promotions suivaient une formation de style universitaire comme ses camarades et elle-même. Sans doute que non. Les normes sociales, les modes de vie, les mentalités, les sentiments et le reste… tout cela devait varier considérablement au cours des millénaires. En fait, une bonne partie de son cursus laisserait pantois ses profs de Stanford. Elle ne put réprimer un gloussement.
Jamais elle n’était entrée dans l’aile des professeurs, elle ne l’avait même pas vue en photo ; la porte franchie, elle déboucha dans un petit hall aux murs nus où un graviscenseur la conduisit aux étages supérieurs. Si l’Académie affectait de cultiver une atmosphère démocratique, ce n’était que de façon superficielle et dans la mesure où le travail de tous en était facilité. Elle s’avança dans un couloir dont le sol nu se révéla tiède et moelleux, comme de la chair humaine, et dont les murs et le plafond diffusaient une lumière iridescente. La porte de l’appartement 207 s’évapora devant elle pour réapparaître une fois qu’elle eut franchi le seuil. Les pièces qu’elle découvrit étaient meublées dans un style élégant qui lui était familier – et dont le but devait précisément être de rassurer les visiteurs comme elle. Il n’y avait pas de fenêtres, mais le plafond transparent permettait de contempler les étoiles dans toute leur gloire, comme si l’atmosphère avait cessé de brouiller leur scintillement, un firmament d’une majesté à couper le souffle.
Guion l’accueillit d’une poignée de main digne d’un gentleman et la pria de prendre place dans un fauteuil. Les cadres accrochés aux murs abritaient des scènes tridi : une falaise battue par les vagues, une montagne à la silhouette découpée par l’aurore. Elle n’aurait su dire s’il s’agissait d’enregistrements ou de vues en temps réel. Impossible également de reconnaître la musique de fond, mais peut-être était-ce une pièce japonaise – choisie spécialement à son intention, devina-t-elle.