Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]
- Автор: Андерсон Пол Уильям
- Год: 2009
- Язык: французский
- Год: B
- ISBN: 978-2-84344-092-2
- Переводчик: Jean-Daniel Breque
- Жанр: Альтернативная история
Электронная книга - «Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]». Краткое содержание книги:
La proie qu’il avait choisie était un jeune mâle qui filait droit sur la tourbière. Bien que ses congénères ne se soient guère écartés l’un de l’autre, ils n’en fuyaient pas moins en ordre dispersé, et la nuit résonnait de leurs cris et de leur course précipitée. Les hommes voyaient beaucoup mieux qu’eux. Les chasseurs dépassèrent l’animal, coururent sur ses flancs. Ils jetèrent leurs torches sur lui avant qu’elles ne s’éteignent. Il glapit de terreur. Loup-Rouge bondit. Il sentit la queue de la bête lui balayer les épaules. Il lui planta une lance dans le ventre, la laissa déchirer les chairs et se retira en hâte. Les propulseurs passèrent à l’action. Chaque projectile blessait le jeune mammouth. Il prit de la vitesse. Son souffle se fit éraillé.
La terre s’ouvrit sous ses pattes dans une explosion de boue, il sombra jusqu’au garrot et se retrouva pris au piège. Ses congénères disparurent dans la nuit sans demander leur reste.
Peut-être serait-il parvenu à se dégager, si on l’avait laissé en paix. Mais les chasseurs n’en firent rien. Bondissant autour de la fosse où il se débattait, ils le criblèrent de leurs lances. Ils plongèrent dans la boue pour les planter dans ses chairs. L’eau se colora d’un sang noir à la lueur des étoiles. L’animal poussa un cri déchirant. Sa trompe fouettait l’air, ses défenses le fendaient, mais il frappait à l’aveuglette. Dans les cieux, les astres poursuivaient en silence leur course immuable.
Bientôt, le mammouth s’affaiblit. Son cri se réduisit à un sourd gémissement. Les hommes convergèrent sur lui. Plus légers et capables de s’entraider, ils ne couraient pas le risque de sombrer. Leurs couteaux luisirent, leurs haches s’abattirent. Coureur-des-Neiges planta sa lance dans un œil. Mais l’autre œil de la bête vit quand même le soleil se lever, voilé par la brume glaciale qui pesait sur son champ de mort.
« Assez », dit Loup-Rouge. Les hommes se retirèrent sur la terre ferme.
Il se tourna vers le nord et entonna avec eux le Chant des Spectres. Au nom de tous les chasseurs, il expliqua au Père des Mammouths pourquoi cet acte était nécessaire. Puis : « Va chercher le peuple, Renard-Véloce. Nous allons récupérer les lances qui peuvent encore servir. » S’il était facile de tailler une pointe, ils ne savaient pas encore s’ils trouveraient des pierres idoines dans cette région et les hampes de bois étaient également précieuses.
Une fois cette tâche accomplie, les hommes se reposèrent. Ils finirent les restes de baies et de viande séchée que contenaient leurs bourses. Certains étalèrent leurs couvertures et s’endormirent sans prendre la peine de les ramener sur eux, l’air s’étant réchauffé. D’autres bavardèrent et plaisantèrent, ou observèrent l’agonie du mammouth. Celle-ci se prolongea jusqu’en milieu de matinée, puis le grand corps soudain tressaillit, vida ses entrailles dans la fosse et cessa de bouger.
Les hommes ôtèrent alors leurs vêtements pour attaquer la bête au couteau. Ils sucèrent son sang pendant qu’il était encore chaud et prélevèrent des morceaux de langue et de bosse, car tel était le privilège des chasseurs. Ensuite, ils se lavèrent dans une mare d’eau claire, à laquelle ils firent l’offrande du globe oculaire intact afin de la remercier. Ils s’empressèrent de se rhabiller, car des nuées de moustiques tombaient sur eux. Puis ils festoyèrent. Quelque temps après apparurent les oiseaux charognards, qu’ils éloignèrent en leur jetant des pierres. Attirée par l’odeur de la carcasse, une meute de loups fit son apparition mais garda ses distances.
« Ils savent des choses sur les hommes, ces animaux dont j’ai pris le nom », commenta Loup-Rouge.
La tribu les rejoignit le lendemain en fin de journée. Elle n’avait pas un long chemin à faire, car les chasseurs de mammouths progressaient lentement et en zigzag, mais outre qu’elle comptait des vieillards et des enfants en bas âge, elle devait aussi transporter quantité de peaux, de poteaux et autres matériaux. Les cris de joie que poussèrent ses membres étaient tempérés par l’épuisement. Mais ils ne tardèrent pas à se mettre à l’ouvrage et, ce soir-là, Loup-Rouge retrouva Petit-Saule, sa femme.
Le matin venu, on entreprit de dépecer la bête, une tâche qui prendrait plusieurs jours. Loup-Rouge alla voir le chaman Celui-qui-Répond dans sa tente. Ils inhalèrent en silence la fumée montant d’un feu de tourbe sacré où l’on avait jeté des herbes de puissance. La pénombre était peuplée de présences entrevues ; les bruits parvenant du dehors semblaient issus du bout du monde. Mais les pensées de Loup-Rouge demeuraient pleines de vigueur.
« Nous avons fait un long chemin, déclara-t-il. L’est-il assez ?
— Les Hommes Cornus ne marchent plus dans mes rêves », répondit prudemment le chaman.
Loup-Rouge agita une main de haut en bas pour signaler son assentiment. Ceux qui avaient chassé le Peuple des Nuages de ses terres ancestrales n’avaient aucune raison de les poursuivre, mais leur fuite vers l’Est les avait amenés à traverser les territoires de tribus semblables à leurs ennemis, ce qui les avait obligés à pousser le plus loin possible. « Misérable est celui qui n’a pas de foyer », dit-il.
Le visage de Celui-qui-Répond se plissa à tel point que rides et traits de peinture s’y confondirent. Il palpa son collier de griffes. « La nuit, j’entends souvent gémir au vent ceux des nôtres que nous avons inhumés en chemin. Si nous pouvions honorer nos morts comme il se doit, ils auraient la force de nous aider, voire d’aller rejoindre les Chasseurs de l’Hiver.
— Apparemment, nous avons atteint un territoire où personne ne demeure, hormis de rares êtres frappés de débilité.
— Es-tu sûr qu’ils sont dépourvus de puissance ? Par ailleurs, tes chasseurs de mammouths se sont plaints de la difficulté de la traque.
— Trouverons-nous jamais un lieu plus accueillant ? Je me demande si Foyer-du-Ciel n’a pas embelli dans notre souvenir. À moins que les mammouths ne se fassent rares dans toutes les contrées. J’ai trouvé ici des traces de bisons, de chevaux et de caribous, entre autres. En outre, pendant que nous étions en chasse, nous avons vu une chose merveilleuse, et je voulais t’en parler. Cela veut-il dire que nous étions les bienvenus ou que nous courions un danger ? »
Loup-Rouge relata sa rencontre avec l’étrange couple. Puis il rapporta les autres découvertes faites par son groupe – éclats de pierre, restes de feux de camp, fragments d’os de lapin –, autant de signes d’une présence humaine. Contrairement aux tribus de l’Ouest, les habitants du lieu devaient être faibles et chétifs, car le gros gibier ne semblait nullement craindre l’homme, et celui qui accompagnait la femme aux cheveux de paille était nu et armé en tout et pour tout d’une pierre taillée. Quant à cette femme, elle se signalait par sa haute taille, ses yeux clairs et son étrange mise. Elle n’avait pas caché sa colère lorsque les chasseurs avaient défié son compagnon, mais tous deux étaient partis sans chercher l’affrontement. Sa tribu serait-elle disposée à traiter avec le Peuple des Nuages, avec de vrais hommes ?
« Mais peut-être est-elle un troll, peut-être devons-nous poursuivre notre route », conclut Loup-Rouge.
Comme il s’y était attendu, le chaman s’abstint de lui répondre mais lui demanda : « Veux-tu aller t’en assurer ?
— Oui, avec quelques amis courageux. Si nous ne sommes pas revenus quand la carcasse sera prête, tu sauras que ce pays n’est pas pour notre peuple. Mais nous sommes restés si longtemps sans foyer.