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Электронная книга - «Les Essais - Livre II». Краткое содержание книги:

Les Essais - Livre II
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[Lucrèce De la Nature V, 1140]

et ils commencent alors à ne plus rien admettre qu'ils n'aient auparavant examiné et explicitement accepté.

5. Or il se trouve que quelques jours avant sa mort, mon père ayant par hasard retrouvé ce livre sous un tas d'autres papiers abandonnés, me demanda de le lui traduire en français. Il est facile de traduire des auteurs comme celui-là, où il n'y a guère que le contenu à rendre. Mais quand il s'agit de ceux qui ont attaché beaucoup d'importance à la qualité et à l'élégance de leur langage, les faire passer dans un idiome plus faible présente bien plus de dangers. C'était là une occupation nouvelle et singulière pour moi. Mais comme par chance je me trouvais être disponible à ce moment-là, et que je ne pouvais rien refuser à ce que me demandait le meilleur père qu'on eut jamais, je m'acquittai de cette tâche comme je pus. Il en tira un plaisir extrême, et ordonna qu'on fasse imprimer cela, ce qui fut fait après sa mort164.

6. Je trouvais belles les idées de cet auteur, l'organisation de son ouvrage bien faite, et son dessein plein de piété. Du fait que beaucoup de gens prennent plaisir à le lire, et notamment les dames à qui nous devons assistance, je me suis souvent trouvé à même de les secourir en disculpant ce livre des deux principaux reproches qu'on lui fait. Son objectif est hardi et courageux car il entreprend, avec des arguments humains et naturels, d'établir et de démontrer contre les athées tous les articles de la religion chrétienne. Et je dois dire qu'il le fait de façon si ferme et avec tant de bonheur que je ne pense pas qu'il soit possible de faire mieux en ce domaine, ni même que quiconque l'ait jamais égalé. Cet ouvrage me semblait trop riche et trop beau pour un auteur dont le nom était si peu connu, et dont la seule chose que nous savons est qu'il était espagnol et médecin à Toulouse il y a environ deux cents ans. Je m'enquis donc un jour auprès d'Adrien Turnèbe, qui savait tout, pour connaître ce qu'il en était au juste de ce livre. Il me répondit qu'à son avis il s'agissait d'une sorte de quintessence tirée de saint Thomas d'Aquin, car seul un esprit comme le sien, plein d'une immense érudition et d'une admirable subtilité, était capable d'avoir de telles idées. De toute façon, quel qu'en soit l'auteur et l'inventeur (et ce ne serait pas juste d'enlever ce titre à Sebond sans autres motifs), il s'agissait là d'un homme de très grand talent, ayant de nombreuses qualités.

7. La première critique que l'on fait à son ouvrage, c'est que la religion des chrétiens ne repose que sur la foi et une inspiration particulière de la grâce divine, et qu'ils se font du tort à vouloir l'étayer par des arguments d'ordre humain. Et comme cette objection semble relever d'un zèle pieux, il nous la faut accueillir avec d'autant plus de douceur et de respect envers ceux qui la mettent en avant. Ce rôle conviendrait mieux à un homme versé dans la théologie qu'à moi, qui n'y connais rien. Mais voilà pourtant ce que j'en pense : cette vérité sur laquelle la bonté de Dieu a bien voulu nous éclairer, est une chose si divine et si élevée, et dépasse tellement l'intelligence humaine, qu'il faut bien qu'il nous prête encore son secours par une faveur extraordinaire et privilégiée, pour que nous puissions la concevoir et l'accueillir en nous ; et je ne crois pas que les moyens purement humains en soient capables d'aucune façon.

8. S'ils l'étaient, nombre de ces esprits singuliers et excellents, et si bien dotés de qualités naturelles que l'on a connus dans les siècles passés, n'eussent pas manqué, par leurs réflexions, de parvenir à cette connaissance. La foi seule peut nous permettre d'embrasser vraiment et fortement les profonds mystères de notre religion. Mais cela ne veut pas dire que ce ne soit pas une très belle et très louable entreprise que celle qui consiste à utiliser pour le service de notre foi les facultés naturelles et humaines que Dieu nous a données. Il ne fait d'ailleurs pas de doute que c'est l'usage le plus honorable que nous puissions en faire, et qu'il n'est pas d'occupation ni de dessein plus digne d'un chrétien que de chercher par toutes ses études et ses réflexions à embellir, étendre et amplifier la vérité de sa croyance. Nous ne nous contentons pas de servir Dieu avec notre esprit et notre âme ; nous lui devons encore, et lui rendons, une vénération corporelle : nous employons nos membres eux-mêmes, nos mouvements, et ce qui nous entoure165, à l'honorer. Il faut faire la même chose avec la raison, et utiliser celle qui est en nous pour accompagner notre foi, mais toujours avec cette réserve : il ne faut pas penser qu'elle dépende de nous, ni que nos efforts et nos arguments puissent jamais atteindre une connaissance aussi surnaturelle et divine.

9. Si elle n'entre pas en nous par une imprégnation extraordinaire, si elle y entre non seulement par des raisonnements mais aussi par des moyens simplement humains, elle ne peut y être dans toute sa dignité et toute sa splendeur. Et pourtant je crains fort que nous ne puissions en jouir que par cette voie-là. Si nous tenions à Dieu par l'intermédiaire d'une foi vive, si nous tenions à Dieu par lui, et non par nous, si nous avions une base166 et un fondement divins, les vicissitudes humaines n'auraient pas le pouvoir de nous ébranler comme elles le font : notre fort ne serait pas prêt à se rendre devant une aussi faible canonnade. L'amour de la nouveauté, la contrainte due aux princes, les succès d'un parti, un changement téméraire et fortuit dans nos opinions, rien de cela n'aurait la force de secouer et altérer notre croyance. Nous ne la laisserions pas troubler par le premier argument venu, ni la persuasion, fût-elle le fruit de toute la rhétorique qu'il y eut jamais : nous soutiendrions ces flots avec une fermeté inflexible et impassible :

Comme un rocher énorme refoule les flots qui le heurtent,

Et par sa masse disperse les ondes Rugissant autour de lui167.

 

10. Si le rayon de la divinité nous touchait un peu, cela se verrait partout : non seulement nos paroles, mais nos actes eux-mêmes, en porteraient la lueur et l'éclat168. Tout ce qui viendrait de nous serait illuminé par cette noble clarté. Nous devrions avoir honte de voir que dans les sectes humaines, il n'y eut jamais un seul adepte qui, quelque difficile et étrange que fût sa doctrine, n'y ait conformé sa conduite et sa vie, alors que dans une institution aussi divine et céleste que la leur, les chrétiens ne sont marqués que par des paroles.

11. Voulez-vous voir cela ? Comparez nos mœurs à celles d'un musulman ou d'un païen, elles demeurent toujours inférieures, alors que, au regard de la supériorité de notre religion, nous devrions briller par l'excellence, à une distance extrême et incomparable... Et l'on devrait donc dire : « Sont-ils si justes, si charitables, si bons ? Alors ils sont chrétiens ! » Les apparences extérieures sont communes à toutes les religions : espérance, confiance, événements, cérémonies, pénitence, martyres. La marque particulière de notre vérité devrait être notre vertu, en même temps qu'elle est la marque la plus céleste et la plus difficile, et la plus noble démonstration de la vérité. Il eut bien raison, notre bon saint Louis, quand ce roi tartare qui s'était fait chrétien voulut venir à Lyon baiser les pieds du Pape, et voir de ses yeux la sainteté qu'il pensait trouver en nos mœurs, il eut bien raison de l'en dissuader instamment, de peur que la vue de notre façon de vivre dissolue ne le détournât au contraire d'une si sainte croyance ! Mais il est vrai que par la suite il en fut tout autrement pour cet autre qui, étant allé à Rome pour les mêmes raisons, et y voyant la vie dissolue des prélats et du peuple de ce temps-là, s'affermit au contraire d'autant plus dans notre religion, considérant quelle devait être sa force et sa sainteté pour maintenir sa dignité et sa splendeur au milieu de tant de corruption et dans des mains aussi vicieuses.

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