L'angoisse du roi Salomon
- Автор: Ромен Гари
- Год: 2013
- Язык: французский
- Год: Mercure de France & Atelier Panik
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «L'angoisse du roi Salomon». Краткое содержание книги:
— Vous vous entraînez pour quoi, monsieur Salomon ? Ça vous servira à quoi, là-bas ?
— Quelle étrange question ! Toujours prêt à faire face, telle est ma devise.
— Prêt pour quoi ? Faire face à quoi ? Vous n’irez pas là-bas à pied, on viendra vous chercher en voiture. Excusez-moi, monsieur Salomon, ce n’est pas que je vous trouve complètement con ni rien de ce genre, je ne me permettrais pas, vu que j’ai pour vous des sentiments révérenciels, mais ça me crève le cœur, à la fin ! À force de faire dans l’ironie, vous allez attraper le rictus ! Vous êtes un homme héroïque, vous êtes resté quatre ans dans une cave noire des Champs-Élysées, pendant les Allemands, mais vous vous entraînez en vue de qui ou de quoi, à votre âge, sauf votre respect et avec votre permission, monsieur Salomon ?
Et je me suis assis, tellement j’avais les genoux qui tremblaient de colère.
Monsieur Salomon s’est levé, il s’est tourné vers la fenêtre et il a commencé à inspirer et à expirer. Il gonflait sa poitrine, avec le mot training dessus, il se hissait sur la pointe des pieds, il ouvrait les bras et il faisait rentrer l’air dans ses profondeurs. Après, il se vidait d’air complètement comme un pneu qui se crève. Après, il recommençait à se gonfler à bloc et à se remplir d’air jusqu’au trognon et ensuite psssssst ! il se dégonflait encore jusqu’au vide.
Puis il s’arrêta.
— Rappelle-toi, mon jeune ami. Inspire, expire. Quand tu auras fait ça pendant quatre-vingt-quatre ans, comme moi, eh bien ! tu passeras maître dans l’art d’inspirer et d’expirer.
Il plaça les mains sur ses manches et commença à faire des génuflexions.
— Vous ne devriez pas faire ça, monsieur Salomon, parce que vous pouvez tomber et chez les personnes de votre époque, les os, il n’y a rien de plus dangereux. Elles se cassent toujours le bassin en tombant.
Monsieur Salomon regardait le dictionnaire que j’avais sous le bras.
— Pourquoi cherchez-vous toujours les définitions dans le dictionnaire, Jean ?
— Parce que ça fait foi.
Monsieur Salomon inclina favorablement la tête, comme si le mot « foi » recueillait toute son approbation.
— C’est bien, dit-il. Il faut garder sa foi intacte. On ne peut pas vivre, sans cela. Et le Robert nous est là d’un grand secours.
Il était près de la fenêtre et avait son visage en pleine lumière. Je pensais à ce que Chuck m’avait dit une fois, que monsieur Salomon avait déjà son visage définitif. Définitif : qui est fixé d’une manière qu’il n’y ait plus à revenir sur la chose. Fixe, irrémédiable, irrévocable. Définitif : qui résout totalement un problème.
J’ai pensé à mademoiselle Cora. Je savais très bien qu’on ne peut rien faire contre le définitif. Mais on peut faire quelque chose pour lui. On peut l’aider. J’allais revoir mademoiselle Cora et j’allais faire de mon mieux. C’était plus facile pour elle que pour monsieur Salomon, parce qu’elle n’était pas encore au courant d’elle-même.
Monsieur Salomon avait fini. Il est allé s’asseoir en face de moi, dans le grand fauteuil et ne bougea plus. Au-dessus, sur le mur, on le voyait sur un grand tableau photographique, debout devant son magasin de prêt-à-porter, avec son personnel. Il remarqua que j’avais les yeux levés vers la photo, se tourna légèrement vers elle et l’observa un moment non sans satisfaction.
— C’est ma photo à l’âge d’homme, dit-il. J’étais alors à l’apogée de la réussite…
Sarcasmes : du mot grec « sarkazein » qui veut dire « se mordre la chair », raillerie, dérision, moquerie. Le grand Groucho Marx était tombé dans la sénilité à la fin de sa vie, mais monsieur Salomon souffrait seulement de raideurs dans les jambes, de douleurs aux articulations, de fragilités ossuaires, et d’un état général d’indignation et d’insoumission qui lui donnait des sarcasmes.
Il avait toujours le sourire levé vers le portrait photographique avec les mots Salomon Rubinstein, roi du pantalon. C’était écrit, comme on dit toujours quand rien ne manque.
— Oui, à l’apogée de ma grandeur, au zénith…
Nous étions assis l’un en face de l’autre, dans le silence.
— Bon, c’est vrai, vous n’êtes pas devenu un virtuose du piano, monsieur Salomon, mais les pantalons sont aussi extrêmement utiles.
Il tapotait. Il avait de longs doigts très blancs. Je l’ai aidé un peu dans ma tête, et je l’ai vu encadré sur le mur, devant un piano à queue, qui sont les meilleurs, en habit. Il y avait au moins dix mille personnes dans la salle de concert.
— Eh oui, dit-il, et je baissai les yeux avec le respect qu’on doit à une pensée profonde.
Je m’efforçais de ne pas le regarder trop attentivement, comme je le faisais toujours, malgré moi, dans ses moindres détails, pour mieux m’en rappeler plus tard. Je l’aimais beaucoup et j’aurais fait n’importe quoi pour lui donner cinquante ans de moins et même davantage.
Je me suis levé.
— Vous avez laissé tomber ça dans l’ascenseur.
Je me doutais bien qu’il n’allait pas rougir, parce qu’à cet âge leur circulation le leur interdit. Mais je m’attendais malgré tout à marquer un point. Eh bien, pas du tout ! Au lieu de témoigner de la gêne ou de se chercher des excuses, monsieur Salomon s’est emparé de la feuille d’annonces avec une satisfaction et une vivacité qui ne permettaient pas de doute. Vous avez peut-être lu qu’on a retrouvé dans un souterrain les têtes des rois de France que la Révolution a coupées à Notre-Dame. Eh bien, monsieur Salomon a une tête comme ça, c’est taillé dans la pierre et dans la dignité. Je peux vous assurer une fois de plus, car on ne le dira jamais assez, qu’il a l’air auguste. Je sais que le dictionnaire est dubitatif là-dessus, puisqu’il dit : auguste : qui inspire un grand respect, de la vénération ou qui en est digne. Il ajoute même : grand, noble, respectable, sacré, saint, valeureux, vénérable. Il donne comme exemple monsieur Victor Hugo : « Semble élargir jusqu’aux étoiles/Le geste auguste du semeur », mais c’est pour ajouter aussi sec : type de clown. Monsieur Salomon s’est emparé de la feuille d’annonces matrimoniales d’un air enchanté, et je vous jure que je l’avais à l’œil, car je ne sais jamais, avec lui, si c’est l’auguste qui semble élargir jusqu’aux étoiles le geste du semeur ou type de clown.
— Ah les voilà, je me demandais justement où je les avais perdues ! s’exclama monsieur Salomon, et, en se levant des deux mains du fauteuil, il est allé s’asseoir derrière son grand bureau de philatéliste.
— C’est monsieur Tapu qui l’a trouvée.
— Un brave homme, un brave homme ! répéta monsieur Salomon à deux reprises, pour mieux se contredire.
— Oui, c’est un méchant con, reconnus-je.
Monsieur Salomon n’insista pas sur ce point et lui accorda le bénéfice du silence. Il avait saisi sa loupe de philatéliste et examinait les petites annonces matrimoniales.
— Venez ici, Jeannot, vous allez me conseiller.
Il y a des moments où il me tutoie et des moments où il me vouvoie, ça dépend des distances.
— Vous conseiller quoi, monsieur Salomon ? Vous voulez vraiment contracter femme ou vous me faites seulement mal au ventre ?
— Ne dites pas « contracter femme », Jeannot, ce n’est pas une maladie. J’aimerais que vous traitiez la langue de Voltaire et de Richelieu-Drouot avec un plus de respect, mon ami. Voyons…
Je me souviendrai toute ma vie, et ce n’est pas peu dire, de monsieur Salomon penché sur la page d’annonces matrimoniales. On n’imagine pas du tout un homme aussi majestueux se réfugier dans la dérision et la futilité pour des raisons de désespoir métaphysique, lesquelles sont dues, selon Chuck, à l’absence de métaphysique, justement. J’ai même enregistré sur mon magnétophone. Pas l’absence de métaphysique, mais ce que Chuck a dit. Quand vous avez la chance de ne pas comprendre quelque chose, il ne faut pas la laisser échapper.