Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Soudain, tout chancela. Un brusque vertige… Dans un éclair, sa responsabilité lui apparut. Avait-il eu raison de prendre la parole ? Était-il sûr de posséder la vérité ?… Pendant une minute, rongé de scrupules, il fut sans défense contre un découragement total.
À ce moment, un mouvement se fit au fond du théâtre. Les retardataires avaient renoncé à sortir, et ils se rapprochaient lentement de la scène, semblables à la limaille de fer aspirée par l’aimant. En un clin d’œil, son angoisse céda, s’évanouit sans laisser aucune trace. Et, de nouveau, tout ce qu’il pensait, tout ce qu’il voulait dire à ces hommes dont l’interrogation muette montait vers lui, lui sembla clair, indiscutable.
Il fit un pas en avant, et se penchant par-dessus la rampe, il cria :
— « Ne croyez pas les journaux ! La presse ment ! »
— « Bravo ! » fit une voix.
— « La presse est à la solde des nationalismes ! Pour masquer leurs convoitises, tous les gouvernements ont besoin d’une presse mensongère qui persuade à leurs peuples qu’en se massacrant les uns les autres, chacun d’eux se sacrifie héroïquement à une cause sainte, à la défense sacrée du sol, au triomphe du Droit, de la Justice, de la Liberté, de la Civilisation !… Comme s’il y avait des guerres justes ! Comme s’il pouvait être juste de condamner des millions d’innocents au martyre, à la mort ! »
— « Bravo ! Bravo ! »
Les trois portes du fond, ouvertes sur l’impasse, s’étaient garnies de curieux qui, insensiblement poussés par ceux du dehors, finissaient par entrer et prendre place dans les fauteuils.
— « Silence ! Écoutez ! » chuchotèrent des voix.
— « Tolérerez-vous plus longtemps qu’une poignée de criminels, débordés par des événements qu’ils avaient pourtant préparés, jette sur les champs de bataille des millions d’Européens pacifiques ?… Les volontés de guerre, elles ne sont jamais du côté des peuples ! Elles sont uniquement du côté des gouvernements ! Les peuples n’ont pas d’autres ennemis que ceux qui les exploitent ! Les peuples ne sont pas ennemis les uns des autres ! Il n’y a pas un travailleur allemand qui souhaite quitter sa femme, ses enfants, son métier, pour prendre un fusil et canarder des travailleurs français ! »
Un murmure approbateur parcourut l’assistance.
Jenny se retourna. Maintenant, ils étaient deux ou trois cents, davantage peut-être, qui, le visage tendu, écoutaient.
Jacques se penchait vers cette masse mouvante, muette, et qui pourtant bruissait sur place comme un nid d’insectes. De toutes ces figures, dont il ne distinguait précisément aucune, émanait un appel qui lui conférait une importance bouleversante, imméritée ; mais, du même coup, la violence de ses convictions et de ses espoirs se trouvait décuplée. Il eut le temps de songer : « Jenny écoute. » Il respira profondément, et repartit d’un nouvel élan :
— « Allons-nous rester là, les bras croisés, à attendre stupidement qu’on nous livre au sacrifice ? Ferons-nous confiance aux protestations pacifiques des gouvernements ? Qui a précipité l’Europe dans l’inextricable chaos où elle se débat ? Serons-nous assez fous pour espérer que ces mêmes hommes d’État, ces chanceliers, ces souverains, qui, par leurs combines secrètes, nous ont mis à deux doigts de la catastrophe, puissent réussir, dans leurs conférences diplomatiques, à sauver cette paix qu’ils ont cyniquement compromise ? Non ! La paix, aujourd’hui, elle ne peut plus être sauvée par les gouvernements ! La paix, aujourd’hui, elle est entre les mains des peuples ! Entre nos mains, à nous ! »
De nouveau, des applaudissements l’interrompirent. Il s’essuya le front, et haleta, dix secondes, comme un coureur à bout de souffle. Il était conscient de sa puissance ; il sentait chacune de ses phrases pénétrer violemment les cerveaux, et, semblables à ces fusées qui font sauter des poudrières, soulever, à chaque coup, tout un arsenal de pensées séditieuses, qui n’attendaient que ce choc pour exploser.
D’un geste impatient, il exigea le silence :
— « Quoi faire ? » direz-vous. « Ne pas nous laisser faire !… »
— « Bravo ! »
— « Isolément, chacun de nous ne peut rien. Mais rassemblés, fortement unis, nous pouvons tout !… Comprenez bien ceci : la vie du pays, cet équilibre sur lequel repose la stabilité de l’État, elle dépend entièrement des travailleurs. Le peuple dispose d’une arme toute-puissante ! In-vin-ci-ble ! Et, cette arme, c’est : la grève ! La grève générale ! »
Du fond de la salle, une voix forte cria :
— « Pour que les Pruscos en profitent, et nous tombent dessus ! »
Jacques eut un haut-le-corps, et chercha l’interrupteur des yeux :
— « Au contraire ! L’ouvrier allemand marchera avec nous ! Je le sais ! Je reviens de Berlin ! J’ai vu ! J’ai vu les manifestations Unter den Linden ! J’ai entendu les clameurs de paix sous les fenêtres du Kaiser ! L’ouvrier allemand est aussi prêt que vous à faire la grève générale ! Ce qui le retient encore, c’est la peur de la Russie. À qui la faute ? À nous, à nos dirigeants, à notre absurde alliance avec le tsarisme, qui a augmenté pour l’Allemagne le péril russe. Mais réfléchissez : qu’est-ce qui pourrait le mieux assurer la sécurité du peuple allemand — c’est-à-dire arrêter la Russie dans la voie de la guerre ? C’est vous ! C’est nous, Français, par notre refus de nous battre ! En décidant la grève, nous, Français, nous faisons coup double : nous paralysons le tsarisme dans ses volontés de guerre, et nous supprimons tout obstacle à la fraternisation de l’ouvrier allemand et de l’ouvrier français ! Fraternisation dans la grève générale, déclenchée en même temps contre nos deux gouvernements ! »
La salle, soulevée, voulut applaudir. Mais Jacques ne lui en laissa pas le temps :
— « Car la grève, c’est le seul acte qui peut encore nous sauver tous ! Songez-y ! Sur un simple appel lancé par nos chefs, le même jour, à la même heure, partout à la fois, la vie du pays peut s’arrêter, bloquée net !… Un ordre de grève, et c’est, en un instant, toutes les usines, tous les magasins, toutes les administrations, qui se vident ! Sur les routes, les piquets de grévistes empêchent le ravitaillement des villes ! Le pain, la viande, le lait, sont rationnés par le comité de grève ! Plus d’eau, plus de gaz, plus d’électricité ! Plus de trains, plus d’autobus, plus de taxis ! Plus de lettres ni de journaux ! Plus de téléphone ni de télégraphe ! L’arrêt brutal de tous les rouages sociaux ! Dans les rues, une foule errante, en proie à l’angoisse. Pas d’émeutes, pas de bagarres : le silence et la peur !… Que pourrait le gouvernement contre ça ? Comment, avec sa police et ses quelques milliers de volontaires, tiendrait-il tête à cet assaut ? Comment improviserait-il des stocks ? Comment distribuerait-il des vivres à la population ? Incapable seulement de nourrir ses gendarmes et ses régiments, pressé par la panique de ceux-là mêmes qui soutenaient sa politique nationaliste, quel recours lui resterait-il, sinon de capituler ? Combien de jours… — non, je ne dis pas : combien de jours ; je dis : combien d’heures — pourrait-il lutter contre ce blocus, contre l’arrêt total de toute la vie publique ? Et, devant une pareille manifestation de la volonté des masses, quels sont les hommes d’État qui oseraient encore envisager l’éventualité d’une guerre ? Quel est le gouvernement qui se risquerait à distribuer des fusils, des cartouches, à un peuple insurgé contre lui ? »