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tant que la terre durera - tome 3

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tant que la terre durera - tome 3
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— T’aider ? dit Tania avec un haut-le-corps. Tu voudrais que je devienne ta secrétaire ? Merci bien !

— Tu peux m’aider autrement qu’en devenant ma secrétaire. Tu peux m’aider en me comprenant, en me soutenant, en m’évitant des scènes pareilles…

— Pourquoi serait-ce à moi de t’aider, et non à toi de m’aider ? dit Tania.

Et, tout à coup, des larmes jaillirent de ses paupières :

— Voilà… Tu ne penses qu’à tes chemins de fer, et à tes draps ! Et moi, je voudrais tant qu’ils aillent au diable ! Je me sens faible, seule, désœuvrée… Je… je ne sais plus comment tuer ma journée… Ai-je un mari ?… On se le demande !… Prends garde, Michel… Je suis jolie… Ne me délaisse pas trop…

— Tu dis des sottises, murmura Michel. Va voir Eugénie… Veux-tu ce manteau de fourrure dont tu m’as parlé ?…

À ces mots, Tania devint très pâle, et serra les dents :

— Tu cherches à te débarrasser de moi… Je t’embête… Alors, en avant le manteau de fourrure…

Michel, excédé, fautif, tiraillait ses manchettes et ne savait que répondre.

— Tu n’ouvres plus la bouche, dit Tania. Peut-être ne m’as-tu pas entendue ?

— Je t’ai entendue, Tania. Et je te demande un peu de patience. Après le Conseil, je serai plus libre…

— Je souhaite qu’alors il ne soit pas trop tard, dit Tania.

Et elle sortit en claquant la porte. Michel regarda sa montre et ordonna d’avancer l’auto. En route, il se promit de prendre quelques jours de congé, la semaine prochaine, et de consacrer tout son temps à sa famille. Tania avait raison. Les affaires avaient envahi son existence. Il n’était plus qu’une bête à gagner de l’argent. « Organiser la vie… équilibrer les heures de travail et les heures de loisir… Ne pas oublier Tania, les enfants… » En arrivant au siège de la Compagnie, il se sentit plus calme et comme pardonné. Le fondé de pouvoir lui ayant soumis quelques questions courantes, il les résolut avec plaisir et repartit pour les bureaux des Comptoirs Danoff. Son après-midi était réservé aux Comptoirs Danoff. Il ne voulait pas que cette entreprise eût à pâtir de l’intérêt qu’il manifestait aux chemins de fer du Caucase.

À peine installé devant sa table, Michel pressa sur un timbre, et le secrétaire parut, des dossiers sous le bras.

— Alors, Fédor Karpovitch, quoi de neuf aujourd’hui ? demanda Michel.

Fédor Karpovitch portait un faux col qui lui emboîtait la mâchoire. De lourdes moustaches, couleur chique, lui cachaient les lèvres. Il était toujours affairé, mécontent et sceptique.

— Rien de bien fameux, Michel Alexandrovitch. C’est le marais stagnant.

Michel sourit à cette formule familière.

— Voyons ça, par ordre d’urgence, dit-il.

Comme chaque jour, Fédor Karpovitch s’assit en face de lui et ouvrit les dossiers sur ses genoux.

Il y avait d’abord l’affaire d’Armavir. Un concurrent des Comptoirs Danoff, incapable de soutenir la lutte, était sur le point de déposer son bilan. Michel examina les tarifs pratiqués par le concurrent et donna l’ordre de hausser de quelques kopecks les tarifs de la succursale Danoff. Il ne fallait pas que cette maison rivale disparût du marché. L’émulation, en matière commerciale, était une nécessité majeure, tout acheteur aimant à trouver sur place plusieurs magasins diversement achalandés. C’était la théorie d’Alexandre Lvovitch. Michel en avait, à plusieurs reprises, vérifié l’exactitude.

— À votre guise, dit Fédor Karpovitch. Moi, je retire toute responsabilité.

— On ne vous demande pas d’en avoir, dit Michel.

La seconde affaire était autrement menaçante, et Michel en suivait depuis deux semaines le développement. À Astrakhan, où les Comptoirs Danoff possédaient un dépôt de première importance, avait surgi un négociant inconnu, dont le succès auprès du public dépassait toutes les prévisions. Cet homme avait loué une boutique sordide, une sorte de vieux hangar désaffecté, et y écoulait à vil prix des marchandises légèrement avariées. Où avait-il raflé ces stocks de drap, de soie et de linon ? Les uns disaient qu’il avait racheté la cargaison d’un navire échoué non loin de Bakou, sur la mer Caspienne, d’autres qu’il avait profité de deux liquidations à Nijni-Novgorod. Toujours est-il que ses réserves étaient importantes et que ses tarifs défiaient toute concurrence. À moins de travailler à perte, les Comptoirs Danoff ne pouvaient pas lutter contre lui. La succursale d’Astrakhan avait déjà limité ses prix au prix de revient des articles, et le directeur local envoyait télégramme sur télégramme pour obtenir l’autorisation de vendre moins cher encore. Ce matin, on avait reçu de lui une missive désespérée. Michel prit la lettre et la parcourut vivement : On ne peut rien contre lui… Ses articles sont de qualité douteusemais le public se rue au magasin… Nos salles sont vides… Nécessité de rabattre un demi-kopeck sur l’archine de percaleun quart de kopeck sur l’archine de drap des Trois Montagnes

Comme Michel achevait la lecture de la lettre, le garçon de bureau apporta un télégramme qui était arrivé à l’instant : Situation critiquePrière envoyer Astrakhan fondé de pouvoir avec instructions.

— De mieux en mieux, grommela le secrétaire. Le fondé de pouvoir va être ravi. Justement qu’il baptise son dernier-né après demain. Ah ! quelle saleté !…

Michel se rencoigna dans son fauteuil et fronça les sourcils. Déjà, sa résolution était prise. Partir lui-même pour Astrakhan. Lutter sur place. Débarrasser le marché de ce margoulin. Cette épreuve de force le séduisait, bien qu’il affectât une mine fâchée. Mais il réfléchit à sa dispute récente avec Tania et son entrain l’abandonna aussitôt. Après les reproches que Tania lui avait adressés, le moment était mal choisi pour organiser un voyage d’affaires. Il aurait beau lui expliquer l’urgence de cette mission, elle ne le croirait pas et s’estimerait offensée. Et lui qui rêvait de prendre quelques jours de vacances pour se consacrer à sa femme, à ses enfants !…

— Dois-je appeler le fondé de pouvoir ? demanda Fédor Karpovitch.

— Non… Je… je réfléchis… Laissez-moi…

Michel soupira profondément. « Le fondé de pouvoir… Ce n’est pas sérieux… Et si j’y vais, moi… Tania, les enfants… Comment faire ? » Il regarda le portrait de son père, qui ornait le mur, face au portrait de l’empereur, et ne sut lire aucun conseil dans ces yeux immobiles, marqués d’une étincelle bleue. Les minutes passaient, et l’indécision de Michel devenait pénible. Il avait peur des réactions de Tania. Il avait peur de Tania. C’était inconcevable ! D’un côté, les intérêts de l’affaire Danoff, des millions engagés, une entreprise citée en modèle, une réputation commerciale à soutenir, et, de l’autre, les caprices d’une jeune femme qui s’ennuie !

Il n’avait pas le droit d’hésiter. Tant pis pour Tania. Tant pis pour lui-même. Force majeure. Il demeurait esclave de ses fonctions. C’était même très beau. Comment les femmes ne le comprenaient-elles pas ? « Ne pas se laisser dominer par les femmes. Volodia est un raté, parce que les femmes comptent trop pour lui. » Michel se leva, fit quelques pas dans la pièce pour se dégourdir les jambes. Puis, s’approchant de Fédor Karpovitch, il dit d’une voix ferme :

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