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Couleurs de l'incendie

Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:

Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l’empire financier dont elle est l’héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d’un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement.
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
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Il désigna les journaux épars sur le sol.

— J’ai vérifié… Ces… Roumains nous ont caché la réalité de leurs comptes.

Sa voix était plus cassante que d’habitude, plus tranchante, en proie à une émotion qu’il contrôlait difficilement. Madeleine s’écroula sur le fauteuil. Abdiquant toute prétention à la pudeur, elle se remit à pleurer.

— Je vous avais prévenue, dit Gustave… Vous n’avez pas voulu m’écouter…!

Ce rappel avait quelque chose de si brutal et insultant qu’il poursuivit :

— Rassurez-vous, l’État roumain ne va pas laisser tout cela sombrer !

— Mais… s’il refusait son aide ?

— Impensable. Les pourparlers doivent avoir commencé au plus haut niveau, l’affaire n’est pas seulement financière, elle est politique. Peut-être votre oncle en saura-t-il plus…

Mais Charles restait injoignable, Madeleine laissa une douzaine de messages à l’Assemblée, à sa permanence, chez Hortense, personne ne pouvait dire où il se trouvait. On devait être en réunion, sans doute avait-on déjà envoyé au gouvernement roumain des avertissements sévères, Gustave l’avait dit, l’affaire devenait politique, Charles devait être débordé.

Déjà onze heures.

Elle avait promis à Paul que Léonce l’accompagnerait, il fallait aller la chercher, s’organiser. Elle s’habilla à la hâte, le chauffeur la conduisit rue de Provence, au numéro quatre. Mais il n’y avait plus personne du nom de Picard « depuis bien longtemps », assura la concierge, une femme courte, ronde, joviale, qui portait un fichu démesuré sur la tête, comme une Indienne enturbannée.

— Comment ça, bien longtemps…?

— Oh, ça remonte à une bonne année, je dirais. Attendez, (elle posa l’index sur ses lèvres et plissa les yeux), c’est pas difficile… M. Bertrand, cette charogne qui doit rôtir en enfer, a crevé en mai de l’an dernier, moi je retiens la date comme un anniversaire, c’est pas tous les ans qu’on apprend de si bonnes nouvelles, si vous…

— En mai, dites-vous…

— C’est ça. Et Mlle Picard est partie quoi, une ou deux semaines plus tard. Ça nous fait treize mois, je disais un an, je n’étais pas loin, hein ?

Elle tendit la main, Madeleine donna vingt francs.

Dans la voiture, elle fit le compte sur ses doigts. Mai de l’an dernier, cela correspondait à la période où Gustave avait découvert ses « indélicatesses ». Cette ponction exercée sur son salaire devait peser trop lourd pour qu’elle reste rue de Provence, Léonce avait été contrainte de chercher quelque chose de moins cher.

Elle avait déménagé et, de honte, n’en avait parlé à personne.

Madeleine se faisait de nouveaux reproches sur son égoïsme, elle n’avait rien vu, ne s’était enquise de rien. Dans quel taudis Léonce était-elle allée vivre ? Madeleine ne laisserait pas cette situation perdurer. Elle exigerait la vérité… non, pas la vérité, ce serait humiliant, non, elle annoncerait à Léonce… qu’elle pouvait venir habiter dans la maison Péricourt. C’est cela. Sans modification de son traitement. Maintenant qu’André était parti, rien n’empêchait Léonce d’occuper cette petite chambre, il faudrait la rafraîchir, l’égayer un peu, bien sûr, mais ce serait vite fait…

Elle se rendit alors compte qu’elle faisait comme si la vie continuait, que rien d’exceptionnel ne risquait de se passer, que cette histoire de placements boursiers n’était qu’un cauchemar que le retour à son quotidien pouvait facilement chasser…

Aucun disque ne tournait, Paul l’attendait. L’heure était grave. Vladi, étonnamment silencieuse, était assise sur une chaise contre le mur, les jambes serrées, les mains sur les genoux, comme dans une salle d’attente. Paul fixa sa mère.

— Ce sera difficile pour Léonce de t’accompagner, mon ange…

Paul desserra lentement les lèvres. À cet instant précis, il avait le visage presque mortuaire que Madeleine lui avait vu à l’hôpital de la Pitié. Elle enchaîna sans penser à ce qu’elle disait :

— C’est Vladi qui va venir avec toi. N’est-ce pas, Vladi ?

— Tak, oczywiście ! Zgadzam się !

— Je vais m’occuper des papiers…

Se rendre à l’ambassade italienne, faire rectifier les noms sur les billets de chemin de fer et livrer en urgence deux valises à Vladi, établir une autorisation pour l’infirmière d’emmener son fils mineur jusqu’à Milan, tout cela prit la journée. Mais à 17 h 30, tout le monde était à la gare, Paul dans le costume de voyage que Léonce avait recommandé d’acheter, Vladi endimanchée, on aurait juré qu’elle s’était taillé une robe dans un tissu à rideaux, et Madeleine tendue, mais qui avait renoncé à renouveler ses recommandations à Paul qui les avait déjà entendues une bonne douzaine de fois et à Vladi qui ne comprenait rien et avait serré dans un portefeuille sans âge l’épaisse liasse de lires italiennes donnée par Madeleine avec une parfaite désinvolture, ça n’était pas de nature à mettre en confiance.

Les porteurs attendaient ponctuellement sur le parvis de la gare de Lyon, Vladi poussa Paul jusqu’au train. Dans un mouvement incessant de valises, de malles, de voyageurs préoccupés, de familles excitées, de couples émus, on alla installer le fauteuil roulant dans la réserve à l’extrémité du wagon et l’on porta Paul jusqu’à sa place, près de la vitre, dans un compartiment de première classe en velours rouge et boiseries claires. On déposa dans les filets, au-dessus des sièges, les effets personnels des voyageurs. Madeleine ne put s’empêcher d’aller recommander Paul et son accompagnatrice au chef de rame, un homme d’une trentaine d’années, torse large, jambes courtes, et dont le regard était rendu sauvage par d’épais sourcils qui pointaient vers le ciel comme des antennes de TSF.

Madeleine avait le cœur serré de voir partir son petit garçon qui, lui, était rayonnant, inconscient de ce qui se passait dans la vie de sa mère. Inconscient ? Sans doute pas tant que cela, parce que, lorsqu’elle dut quitter la voiture (le contrôleur se faisait pressant, nous allons bientôt démarrer, madame, il faut descendre maintenant), Paul lui murmura dans l’oreille :

— Ça… a v… va all… aller, ma… man. Puisque j… e t’ai… me.

Madeleine était encore debout sur le quai alors que le train avait quitté la gare depuis plusieurs minutes.

Paul s’était éloigné d’elle pour la première fois, c’était un chagrin calme qui, étrangement, la fortifiait. Tout pouvait lui arriver, elle pourrait tout supporter tant que Paul en serait protégé.

Paul était partagé lui aussi, alourdi par la mauvaise conscience de laisser sa mère… Ce qu’il avait entendu, c’est-à-dire à peu près tout, présageait des temps difficiles. Quoi qu’il arrive, demeurerait le souvenir de ce voyage, il serait allé à la Scala, il y aurait écouté Solange, ce qu’il aurait vécu là, personne ne pourrait jamais le lui prendre.

Le responsable de la rame qui se croyait une mission parce que Madeleine lui avait remis cinquante francs était le fils d’immigrés polonais. Quoique français, il parlait fort bien la langue de ses parents et, lorsque le train fut parti, qu’il eut achevé de satisfaire aux consignes de sa charge, il entreprit avec Vladi une conversation dont Paul devinait sans peine la teneur et les conséquences par les rires, les gloussements, les ricanements de la jeune femme, les mêmes que ceux qui avaient accompagné ses rencontres avec le fils du bougnat de la rue de Miromesnil ou avec le liftier de la tour Eiffel qui habitait rue de Tocqueville.

Paul et elle s’installèrent à leurs places réservées au wagon-restaurant, une jolie table à nappe blanche aux lettres de la compagnie de chemin de fer, avec la petite lampe à lumière diffuse, les couverts argentés, les verres en cristal comme sur les publicités des magazines, Vladi commanda une demi-bouteille de vin rouge, elle était aux anges.

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