Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
L’UN DES RARES OPPOSANTS DE FRANÇOIS qui accepte de s’exprimer publiquement est le cardinal australien George Pell, « ministre » de l’Économie du pape. Lorsque Pell s’approche de moi pour me saluer, je suis assis dans un petit salon d’attente de la Loggia I du palais apostolique du Vatican. Lui debout : j’ai tout à coup devant moi un géant. Dégingandé. La démarche légèrement déséquilibrée. Flanqué de son assistant, tout aussi immense, qui marche avec nonchalance, et prendra en note consciencieusement nos échanges, je ne me suis jamais senti aussi petit de ma vie. À eux deux, ils font au moins quatre mètres de haut !
— Je travaille avec le pape et je le rencontre tous les quinze jours, me raconte Pell avec une grande courtoisie. Nous avons sans doute des backgrounds culturels différents : il vient d’Argentine, moi d’Australie. Je peux avoir des divergences avec lui, comme sur le changement climatique par exemple. Mais nous sommes une organisation religieuse, pas un parti politique. Nous devons être unis en ce qui concerne la foi et la morale. Au-delà, je dirais qu’on est libre et, comme le disait Mao Zedong, que cent fleurs s’épanouissent…
George Pell répond à mes questions à l’anglo-saxonne, avec professionnalisme, concision et humour. Il est efficace ; il connaît ses dossiers et la musique. Il n’y a pas de « off » avec lui ; tout est « on the record ». La courtoisie du cardinal me frappe, lui que ses confrères m’ont décrit comme « brutal » et « confrontationnel », sinon effrayant comme un « bulldog ». Son surnom au Vatican : « Pell-Pot ».
Nous parlons des finances du saint-siège ; de son travail comme ministre ; de la transparence qu’il est en train de mettre là où l’opacité a longtemps prévalu.
— Quand je suis arrivé, j’ai découvert près de 1,4 milliard d’euros qui dormaient, oubliés de tous les bilans comptables ! La réforme financière est un des rares sujets qui unit au Vatican la droite, la gauche, et le centre, à la fois politiquement et sociologiquement.
— Il y a une droite et une gauche au Vatican ? dis-je, l’interrompant.
— Je pense qu’on est tous ici une variante de centre radical.
Au synode, George Pell, qui est généralement considéré comme l’un des représentants de l’aile droite et conservatrice du Vatican, un « ratzinguérien », a fait partie des cardinaux critiques à l’égard de François. Comme je m’y attendais, le cardinal relativise ses désaccords qui ont fuité dans la presse, en faisant preuve maintenant d’une certaine casuistique, c’est-à-dire d’une vraie langue de bois :
— Je ne suis pas un opposant à François. Je suis un loyal serviteur du pape. François encourage les discussions libres et ouvertes, et il aime entendre la vérité de personnes qui ne pensent pas comme lui.
À plusieurs reprises, George Pell évoque « l’autorité morale » de l’Église qui serait sa raison d’être et son principal moteur d’influence à travers le monde. Il pense qu’il faut rester fidèle à la doctrine et à la tradition : on ne peut pas changer la loi, même si la société se transforme. Du coup, la ligne de François sur les « périphéries » et son empathie à l’égard des homosexuels lui paraissent vaines, sinon erronées.
— C’est très bien de s’intéresser aux « périphéries ». Mais il faut quand même avoir une masse critique de croyants. Il faut sans doute s’occuper de la brebis égarée mais on doit aussi s’intéresser aux quatre-vingt- dix-neuf autres brebis qui sont restées dans le troupeau. (Depuis notre entretien, Pell a quitté Rome après sa mise en examen par la justice australienne dans une vieille affaire d’abus sexuels sur des garçons, pour laquelle il est personnellement soupçonné, et plusieurs autres inculpations pour avoir couvert durablement des prêtres pédophiles en tant qu’évêque et les avoir déplacés de paroisse en paroisse. L’affaire a été fortement médiatisée. Son premier procès, nourri de milliers de pages d’auditions, s’est traduit par sa condamnation fin 2018.)
LE RÉSULTAT de près de deux années de débats et de tensions autour du synode porte un joli nom : Amoris lætitia (la joie de l’amour). Cette exhortation apostolique post-synodale a la marque personnelle et les références culturelles de François. Le pape insiste sur le fait qu’aucune famille n’est une réalité parfaite ; il faut leur manifester une même attention pastorale quelles qu’elles soient. On est loin du discours familialiste et patriarcal des conservateurs anti-mariage.
Certains prélats pensent, avec quelque argument, que François a reculé sur ses ambitions réformatrices et qu’il a choisi une sorte de statu quo sur les questions les plus sensibles. Les défenseurs de François, en revanche, considèrent Amoris lætitia comme un tournant majeur.
Selon l’un des rédacteurs du texte, les homosexuels ont perdu la bataille du synode mais ils ont réussi à faire inclure, en représailles, trois références codées à l’homosexualité dans cette exhortation apostolique : une formule cachée sur l’« amour d’amitié » (§127) ; une référence à la gaieté de saint Jean-Baptiste, dont on sait qu’il est peint efféminé par le Caravage et Léonard de Vinci, qui a fait poser comme modèle son amant Salaï (§65) ; enfin le nom d’un penseur catholique qui a finalement reconnu son homosexualité, Gabriel Marcel (§322)… Une bien maigre victoire !
— Amoris lætitia est le résultat des deux synodes, me dit le cardinal Baldisseri. Si vous lisez les chapitres 4 et 5, vous verrez que c’est un texte magnifique sur la relation amoureuse et sur l’amour. Le chapitre 8, celui des sujets sensibles, est, il est vrai, un texte de compromis.
L’aile conservatrice du Vatican n’a pas aimé ledit compromis. Cinq cardinaux, parmi lesquels deux « ministres » du pape, Gerhard Ludwig Müller et Raymond Burke, avaient déjà fait état de leurs désaccords, avant même le synode, dans un livre intitulé Demeurer dans la vérité du Christ◦– un désaveu public aussi rare que bruyant. Les cardinaux George Pell, autre ministre de François, et Angelo Scola les ont rejoints, entrant de fait dans l’opposition. Sans les rallier formellement, Georg Gänswein, le célèbre secrétaire particulier du pape Benoît XVI, a fait passer un message public sibyllin, confortant cette ligne.
Le même groupe reprend la plume, une fois les débats du second synode achevés, pour faire publiquement état de son désaccord. Appelant à « faire la clarté » sur les « doutes » d’Amoris lætitia, la lettre est signée par quatre cardinaux : l’Américain Raymond Burke, l’Italien Carlo Caffarra et deux Allemands, Walter Brandmüller et Joachim Meisner (vite surnommés les quatre « dubia », « doute » en latin). Leur lettre est rendue publique en septembre 2016. Le pape n’a même pas pris la peine de leur répondre.
Arrêtons-nous un instant sur ces quatre « dubia » (dont deux sont depuis décédés). Parmi ces cardinaux conservateurs homophobes qui s’opposent au pape sur la morale sexuelle, deux seraient « closeted », selon de nombreuses sources en Allemagne, en Suisse, en Italie et aux États-Unis. Ils ont multiplié les fréquentations « mondaines » et les amitiés particulières. L’entourage de l’un des deux Allemands était moqué par la presse germanophone pour être composé essentiellement de beaux garçons efféminés ; son homophilie est aujourd’hui attestée par les journalistes d’outre-Rhin. Quant à Carlo Caffarra, ancien archevêque de Bologne, créé cardinal par Benoît XVI, et qui fut le fondateur de l’Institut Jean-Paul II « pour les études sur le mariage et la famille », il fut l’un des opposants tellement outranciers au mariage gay que cette obsession d’un autre temps ne peut avoir qu’une seule origine.