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Sodoma: Enquête au cœur du Vatican

Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:

« L’homosexualité dans le clergé est une question très sérieuse qui me préoccupe. »
Pape François
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Le prélat poursuit sur le ton de la confidence maintenant, en chuchotant :

— Mais vous savez, le pape s’est fait beaucoup d’ennemis à la curie. Il est méchant. Il vire tout le monde. Il ne supporte pas la contradiction. Regardez ce qu’il a fait au cardinal Müller !

Je suggère qu’il y a d’autres raisons à l’animosité de François contre Müller (que le pape a congédié sans préavis en 2017). On parle de mauvaise gestion du budget de la Congrégation pour la doctrine de la foi ; et bien sûr, il y a les abus sexuels qu’il aurait eu tendance à sous-estimer, notamment en Allemagne. Mon interlocuteur sait tout cela et me trouve bien renseigné. Mais il est seulement obsédé par les petits vexations subies par Müller et ses proches.

— Le pape est intervenu d’en haut, et personnellement, pour virer les propres assistants de Müller, au sein de la Congrégation pour la doctrine de la foi. Du jour au lendemain, ils ont été renvoyés dans leur pays ! Il paraît qu’ils disaient du mal du pape. Des félons ? Ce n’est pas vrai. Ils étaient seulement dans l’opposition. C’est pas bien, quand on est pape, de s’en prendre personnellement à de simples monsignori !

Après une hésitation, Aguisel ose :

— François a un espion à la Congrégation pour la doctrine de la foi qui lui rapporte tout. Vous savez ça ? Il a un espion ! L’espion, c’est le sous-secrétaire !

Pendant de nombreux repas, voilà à peu près le genre de conversations que nous avons eues avec le prélat. Il connaît les secrets de la curie et, bien sûr, le nom des cardinaux et des monsignori « pratiquants ». Il se fait un plaisir de me les livrer, de tout me dire, même si, à chaque fois qu’il « oute » un coreligionnaire, il se reprend, étonné par sa propre audace :

— Là je parle trop. Je parle trop. Je ne devrais pas. Vous devez me trouver culotté !

J’ai été fasciné par l’imprudence calculée du prélat durant ces dialogues réguliers, qui se sont étalés sur des dizaines d’heures et plusieurs années. Comme tous les prélats que je rencontre, il sait très bien que je suis grand reporter et l’auteur de plusieurs ouvrages sur la question gay. S’il me parle, comme tant de cardinaux et d’évêques anti-François, ce n’est donc ni par hasard, ni par accident, mais en raison de cette « maladie de la rumeur, de la médisance et du commérage » si bien moquée par le pape.

— Le saint-père est un peu spécial, ajoute le prélat. Les gens, les foules, tous l’aiment beaucoup à travers le monde, mais ils ne savent pas qui il est. Il est brutal ! Il est cruel ! Il est rude ! Ici, on le connaît et il est détesté.

UN JOUR que nous déjeunons dans le quartier de Piazza Navona à Rome, Mgr Aguisel me prend par le bras, sans crier gare, à la fin du repas, et m’emmène en direction de l’église San Luigi dei Francesi.

— Ici, vous avez trois Caravage, et c’est gratuit. Il ne faut pas s’en priver.

Les tableaux muraux, à l’huile sur toile, sont somptueux dans leur profondeur crépusculaire et leur noirceur brutale. Je mets une pièce d’un euro dans un petit appareil devant la chapelle : soudain les œuvres s’illuminent.

Après avoir salué une « folle de sacristie » qui l’a reconnu◦– comme partout les gays sont nombreux parmi les séminaristes et prêtres de cette église française –, Aguisel fait maintenant une causette mielleuse à un groupe de jeunes touristes, en mettant en avant son prestigieux titre curial. Après cet intermède, nous reprenons notre dialogue sur l’homosexualité du Caravage. L’érotisme qui se dégage du Martyre de saint Matthieu, un vieillard à terre recevant la mort d’un beau guerrier nu, fait écho à son Saint Matthieu et l’ange, dont la première version, aujourd’hui disparue, fut jugée trop homo-érotique pour être digne d’une chapelle ! Pour le Joueur de luth, le Garçon à la corbeille de fruits ou son Bacchus, Caravage a fait poser son amant Mario Minniti. Des tableaux comme Narcisse, Concert, Saint Jean-Baptiste, ou encore l’étrange Amor Vincit Omnia (Amour victorieux, que j’ai vu à la Gemäldegalerie de Berlin) ont confirmé depuis longtemps l’attrait du peintre pour les garçons. L’écrivain Dominique Fernandez, membre de l’Académie française, a pu écrire : « Caravage est pour moi le plus grand peintre homosexuel de tous les temps, je veux dire celui qui a exalté avec le plus de véhémence le lien de désir entre deux hommes. »

N’est-il pas étrange, alors, que le Caravage soit à la fois l’un des peintres préférés du pape François, des cardinaux rigides placardisés et des militants gays qui organisent à Rome des City Tours LGBT, dont l’une des étapes consiste justement à venir honorer « leur » peintre ?

— Ici, dans l’église San Luigi dei Francesi, on accueille des cars entiers de visiteurs. Il y a de moins en moins de paroissiens et de plus en plus de touristes low cost ! Ils ne viennent que pour voir le Caravage. Ils se comportent avec une vulgarité qu’ils n’oseraient jamais afficher dans un musée ! Je dois faire la chasse ! m’explique Mgr François Bousquet, le recteur de l’église française, avec lequel je déjeune à deux reprises.

Soudain, Mgr Aguisel tient à me montrer autre chose. Il opère un petit détour, fait s’allumer la belle chapelle, et voici : Saint Sébastien ! Ce tableau de l’artiste Numa Boucoiran a été ajouté dans l’église au XIXe siècle, à la demande de l’ambassadeur de France auprès du Vatican (« cinq au moins ont été homosexuels depuis la guerre », ajoute Aguisel qui les a comptés minutieusement). Conventionnel, et sans grand génie artistique, ce Saint Sébastien épouse néanmoins tous les codes de l’iconographie gay : le garçon est debout, flamboyant, fier et pâmé, dans une nudité exagérée par la beauté de ses muscles, le corps athlétique transpercé par les flèches de son bourreau, qui est peut-être son amant. Boucoiran est fidèle au mythe, même s’il n’a pas le talent de Botticelli, le Sodoma, Titien, Véronèse, Guido Reni, El Greco ou Rubens qui ont tous peint cette icône gay, jusqu’à Léonard de Vinci qui l’a dessinée huit fois.

J’ai vu plusieurs Saint Sébastien dans les Musées du Vatican, en particulier celui de Girolamo Siciolante da Sermoneta qui, si explicitement aguicheur et libidineux, pourrait figurer en couverture d’une encyclopédie des cultures LGBT. Sans compter le Saint Sébastien de la basilique Saint-Pierre de Rome, une mosaïque plus prosaïque, qui a sa chapelle dédiée, en entrant à droite, juste après la Pietà de Michel-Ange. (C’est aussi, désormais, le tombeau de Jean-Paul II.)

Le mythe saint Sébastien est un code voilé très prisé, consciemment ou non, par les hommes du Vatican. Le mettre à nu, c’est révéler bien des choses, en dépit des lectures multiples qu’il offre. On peut en faire une figure éphébophile, ou au contraire sadomasochiste ; il peut représenter une passivité soumise de jouvenceau ou, à l’inverse, la vigueur martiale du soldat qui résiste coûte que coûte. Et surtout ceci : Sébastien, attaché à l’arbre, dans sa vulnérabilité absolue, semble aimer son bourreau, s’enlacer à lui. Cette « jouissance dans la douleur », le bourreau et sa victime mêlés, enchâssés dans un même souffle, est une métaphore merveilleuse de l’homosexualité au Vatican. À Sodoma, on fête saint Sébastien chaque jour.

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