Sodoma: Enquête au cœur du Vatican
- Автор: Martel Frédéric
- Год: 2019
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 978-2-221-22208-9
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Sodoma: Enquête au cœur du Vatican». Краткое содержание книги:
Pape François
— Il ne faut pas simplifier le débat, relativise toutefois Romilda Ferrauto, une journaliste de Radio Vatican ayant participé aux deux synodes. Il y a eu de vrais débats qui ont secoué le saint-siège. Mais il n’y avait pas d’un côté les libéraux et de l’autre les conservateurs. La cassure n’était pas aussi nette entre la gauche et la droite, il y avait beaucoup plus de nuances, de dialogues. Des cardinaux peuvent suivre le saint-père sur la réforme financière et pas sur la morale, par exemple. Quant au pape François il a été présenté par la presse comme un progressiste. Ce n’est pas exact : c’est un miséricordieux. Il a une approche pastorale : il tend la main au pécheur. Ce n’est pas du tout la même chose.
AU-DELÀ DES CARDINAUX MOBILISÉS partout dans le monde et de la curie qui s’agite en ordre dispersé, l’équipe du pape s’intéresse aussi aux intellectuels. Ces « influenceurs », estime la bande à Baldisseri, seront vitaux pour le succès du synode. D’où la mise en place d’un grand plan de communication secret.
En coulisse, un jésuite influent, le père Antonio Spadaro, qui dirige La Civiltà Cattolica, s’active sur ce volet.
— Nous ne sommes pas une revue officielle, mais tous nos articles sont relus par la secrétairerie d’État et sont « certifiés » par le pape. On peut dire qu’on est une revue autorisée, disons semi-officielle, me dit Spadaro, dans son bureau à Rome.
Et quel bureau ! La Villa Malta, Via di Porta Pinciana, où la revue est hébergée, est un lieu magnifique, dans le quartier de la Villa Médicis et du Palais Borghèse.
Toujours caféiné et jet-lagué, Antonio Spadaro, avec lequel j’ai eu six entretiens et dîners, est le poisson-pilote du pape. C’est un théologien doublé d’un intellectuel, comme il y en a peu au Vatican aujourd’hui. Sa proximité avec François suscite des jalousies : on dit qu’il est l’une de ses éminences grises, en tout cas l’un de ses conseillers officieux. Jeune, dynamique, charmeur, Spadaro m’impressionne. Ses idées fusent avec une rapidité et une intelligence évidentes. Le jésuite s’intéresse à toutes les cultures, et d’abord à la littérature. Il a déjà plusieurs ouvrages à son actif, dont un essai prémonitoire sur la cyber-théologie et deux livres biographiques sur l’écrivain italien, catholique et homosexuel, mort du sida à trente-six ans, Pier Vittorio Tondelli.
— Je m’intéresse à tout, y compris au rock, me dit Spadaro, lors d’un dîner à Paris.
Sous François, la revue jésuite est devenue un espace d’expérimentation où des idées sont testées et des débats lancés. Dès 2013, Spadaro y publie la première longue interview du pape François, nouvellement élu. Un texte appelé à faire date :
— Nous avons passé trois après-midi ensemble pour cet entretien. J’ai été surpris par son ouverture d’esprit, son sens du dialogue.
Ce texte célèbre annonce d’une certaine manière la feuille de route du synode à venir. François y livre ses idées, novatrices, et sa méthode. Sur les questions sensibles de la morale sexuelle et du sacrement des couples divorcés, il milite en faveur du débat collégial et décentralisé. Dans cet entretien, François développe aussi, pour la première fois, ses idées sur l’homosexualité.
Spadaro ne le lâche pas sur la question gay, poussant François dans ses retranchements et l’amenant à esquisser une véritable vision chrétienne du sujet. Le pape demande que l’on accompagne les homosexuels « avec miséricorde », il imagine une pastorale pour les « situations irrégulières » et les « blessés sociaux » qui se sentent « condamnés par l’Église ». Jamais un pape n’a témoigné une telle empathie et, disons le mot, une telle fraternité pour les homosexuels. C’est une véritable révolution galiléenne ! Et cette fois, ses propos n’ont certainement pas été improvisés comme ce fut peut-être le cas pour la célèbre formule : « Qui suis-je pour juger ? » L’entretien a été relu minutieusement et chaque mot a été pesé au trébuchet (comme me le confirme Spadaro).
Pour François, l’essentiel est cependant ailleurs : il est temps que l’Église sorte des sujets clivants et de ceux qui divisent les croyants pour se concentrer sur les véritables enjeux : les pauvres, les migrants, la misère. « Nous ne pouvons pas insister seulement sur les questions liées à l’avortement, au mariage homosexuel et à l’utilisation des méthodes contraceptives. Ce n’est pas possible… Il n’est pas nécessaire d’en parler en permanence », déclare le pape.
Au-delà de cet entretien décisif, Antonio Spadaro va mobiliser ses réseaux internationaux, fort nourris, pour appuyer les positions du pape sur la famille. Ainsi fleurissent en 2015, dans la revue La Civiltà Cattolica, des points de vue et des entretiens favorables aux idées de François. Des experts sont à leur tour mobilisés par Spadaro ou par le secrétariat du synode, tels les théologiens italiens Maurizio Gronchi et Paolo Gamberini, ou les Français Jean-Miguel Garrigues (un proche ami du cardinal Schönborn) et Antoine Guggenheim. Ce dernier se met subitement à défendre la reconnaissance des unions de même sexe dans le quotidien catholique français La Croix. « La reconnaissance d’un amour fidèle et durable entre deux personnes homosexuelles, écrit-il, quel que soit leur degré de chasteté, me semble une hypothèse à étudier. Elle pourrait prendre la forme que l’Église donne habituellement à sa prière : une bénédiction. »
Lors d’un voyage au Brésil durant la même période, Spadaro rencontre également un prêtre pro-gay, qui est comme lui jésuite, Luís Corrêa Lima. Ils ont un long échange, dans la résidence de la Compagnie de Jésus de l’université catholique de Rio de Janeiro, à propos des « pastorales en faveur des homosexuels » que le père Lima organise. Séduit par cette idée, Spadaro commande à Lima un article sur le sujet pour La Civiltà Cattolica, lequel ne sera finalement pas publié. (Outre Mgr Baldisseri, Kasper et Spadaro, j’ai interrogé Antoine Guggenheim et Jean-Miguel Garrigues qui me confirment la stratégie d’ensemble. J’ai également rencontré le père Lima à Rio de Janeiro, visitant avec lui la favela de Rocinha, où il célèbre la messe chaque dimanche, et l’espace où se déroulent ces « pastorales » LGBT.)
UN AUTRE INTELLECTUEL de haut niveau suit les débats du pré-synode avec une grande attention. Ce dominicain italien, théologien lui aussi, discret et fidèle, réside au couvent Saint-Jacques, qui jouxte la célèbre bibliothèque du Saulchoir à Paris.
Le frère Adriano Oliva est un historien médiéviste réputé, latiniste chevronné, docteur en théologie. Il est surtout l’un des meilleurs spécialistes au monde de saint Thomas d’Aquin : il préside la fameuse Commission léonine qui est en charge de l’édition critique des œuvres du penseur médiéval◦– une référence.
Alors pourquoi Oliva se mobilise-t-il inopinément au début de l’année 2015, et entreprend-il l’écriture d’un livre risqué en faveur des divorcés remariés et des bénédictions d’unions homosexuelles ? Se pourrait-il que le dominicain italien ait été encouragé directement par le secrétariat du synode, sinon par le pape, pour intervenir, toutes affaires cessantes, dans le débat ?
Saint Thomas d’Aquin, on le sait, est généralement la caution sur laquelle s’appuient les conservateurs pour s’opposer à tous les sacrements des divorcés ou des couples homosexuels. Traiter ce sujet frontalement est donc à la fois hasardeux, sinon osé, mais aussi stratégique. Le titre du livre, bientôt publié : Amours.
Il est rare aujourd’hui de lire un ouvrage aussi courageux. Bien qu’érudit, exégétique et réservé aux spécialistes, Amours est, en seulement 160 pages, un minutieux travail de sape de l’idéologie moralisante du Vatican, de Jean-Paul II à Benoît XVI. Le frère Oliva part d’une double faillite doctrinale de l’Église : la contradiction de son discours sur les divorcés remariés et l’impasse dans laquelle elle s’est fourvoyée sur l’homosexualité. Son projet est clair : « L’étude présente a pour but de montrer qu’un changement souhaitable de la part du Magistère concernant l’homosexualité et l’exercice de la sexualité par des couples homosexuels correspondrait non seulement aux recherches anthropologiques, théologiques et exégétiques actuelles, mais aussi aux développements d’une tradition théologique, thomiste en particulier. »