Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #6
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:
«Non, non, reprit-elle en marchant plus vite, si je la voyais morte, je ne dis pas… mais elle n’est pas morte.
– Ça, c’est juste! approuva Médor de tout son cœur. Pourquoi l’auraient-ils tuée? Et puis, si elle était morte, je le sentirais bien au fond de moi.
Elle traversa d’un pas délibéré la place Valhubert et s’en alla tout droit à la grande grille du Jardin des Plantes, qu’elle s’étonna de trouver fermée.
– Il faut pourtant bien que j’entre, se dit-elle; comment entrer? Elle frappa à la grille comme à une porte et le fer rendit à peine un son sous son doigt.
Médor dit:
– Il n’y a personne; le concierge est couché, on n’entre pas.
– Ah! fit la Gloriette, et si elle est là, pourtant? car on n’a pas cherché partout, on n’a pas cherché du tout!
– C’est vrai, murmura Médor.
– Dans ma chambre, tout à l’heure, reprit Gloriette, j’avais un rêve; je la voyais couchée et dormant sous un grand buisson tout en fleur. Je sais où est le buisson. Oh! je voudrais tant y aller voir!
– Dame! fit Médor, les rêves, c’est quelquefois des avertissements.
Lily frissonna.
– Et les bêtes! s’écria-t-elle, les lions, les tigres…
– Quant à ça, interrompit le bon garçon, les animaux restent dans leurs cages.
Mais Lily continuait, emportée par la fièvre qui la tenait:
– Et les serpents! elle a si grand-peur des serpents! Et les ours. Si elle allait tomber dans la fosse aux ours!
Médor se grattait l’oreille tant qu’il pouvait. Lily prit sa course à toutes jambes, suivant la grille qui longe le quai.
– Il y a d’autres portes, dit-elle, je veux entrer, j’entrerai!
Puis une pensée l’arrêta; elle rebroussa chemin toujours courant, et gagna la rue Buffon en faisant tout le tour des grilles.
Il y avait un beau ciel étoile, où la lune à son second quartier nageait dans l’azur sans nuages. Sous l’ombre des tilleuls, de rares échappées de lumière pénétraient, tigrant le sol noir de taches blanches capricieusement dessinées.
– C’est ici! ah! c’est ici! s’écria la Gloriette en secouant la grille avant tant de force que les hampes oscillèrent sous sa main, délicate comme la main d’un enfant. Voilà l’endroit où les petits jouaient. Elle ne peut pas être loin, allez, c’est certain. Dites! dites! comment voulez-vous qu’elle soit bien loin?
– Dame! fit pour la seconde fois Médor.
Son oreille saignait, tant il la tourmentait.
– Est-ce qu’il n’y avait pas trop de monde? continuait Lily avec exaltation et volubilité. On ne pouvait pas voir derrière chaque arbre. Elle est là quelque part; j’en suis sûre, sûre! Elle aura mis sa tête sur son petit bras, comme elle faisait toujours dans son berceau, et si vous saviez combien j’ai passé d’heures à la regarder dormir! les belles, les chères heures! Le bon petit sourire! Les longs cils plus doux que de la soie! Et ses cheveux blonds qui s’échappaient du serre-tête pour boucler sur l’oreiller! Et sa petite haleine tranquille! Et ses lèvres: deux fleurs unies que je baisais si doucement pour ne pas l’éveiller! Vous pleurez! pourquoi pleurez-vous? Est-ce que vous la croyez morte?
Médor se fourrait les poings dans les yeux.
Lily haletante et se pendant à la grille poursuivait:
– Moi je vous dis qu’elle n’est pas morte! Elle fut une fois bien malade, il y eut un instant où le médecin me dit: j’ai peur. Mais moi, je regardai tout au fond de mon âme et j’espérai. Je la retirai de son lit, je la pris dans mes bras et je collai son petit cœur contre le mien, en pensant: il faut que toute ma vie aille en elle, toute la chaleur de mon sang, tout ce que j’ai! C’était à Dieu que je disais cela, et c’était une si ardente prière! Elle était froide, je la sentis se réchauffer petit à petit. Elle s’endormit sur mon sein où je la gardai douze heures… Écoutez! n’a-t-elle pas appelé?
Elle se fit mal en essayant de passer sa tête entre les barreaux, mais elle ne sentait pas son mal.
Médor, obéissant, écouta de toutes ses oreilles. Il n’entendit rien.
Mais Lily entendait. Une petite voix suave comme un chant venait à elle et lui pénétrait l’âme. La petite voix disait:
– Maman, maman chérie, ne me vois-tu pas? Je suis là; viens me chercher!
Lily répéta ces paroles une à une et Médor finit par entendre. Et Lily regarda tant qu’elle finit par voir.
– Là, dit-elle d’une voix brève et saccadée, au pied de l’arbre! Sa tête est renversée dans ses cheveux blonds, et ce point plus blanc, c’est sa toque… et sa robe… Ah! je vois tout, jusqu’à ses jambes bien-aimées et ses bottines qui brillent Là… je vous dis là… là…
Son doigt tendu convulsivement tremblait. Médor écarquillait ses pauvres yeux.
– Alors, cria la Gloriette frappant du pied avec colère, vous ne voulez pas voir!
– Eh bien, si! dit Médor avec sa crédulité sublime, je veux voir… et je vois! parole d’honneur!
La Gloriette poussa un long cri de joie et se lança contre la grille pour la briser.
Médor sauta sur la murette, saisit deux hampes et se hissa à la force des poignets. Il était robuste, il put arriver au sommet de la grille et redescendre de l’autre côté. Lily suivait ce travail, haletante et balbutiait des paroles inarticulées.
Quand Médor sauta sur le sol du jardin, elle lui envoya des baisers, pleurant, riant tout ensemble et disant:
– Ah! ah! Dieu vous récompensera. Vous êtes heureux, vous! vous allez l’embrasser le premier!
XIII Le berceau
Quinze jours s’étaient écoulés, quinze misérables jours de tristesse morne et d’angoisse.
Cette nuit où la Gloriette avait vu Petite-Reine, couchée sous un arbre, aux rayons de la lune dans le bosquet du Jardin des Plantes, Médor l’avait rapportée chez elle évanouie.
Le bon garçon, en effet, avait trouvé au pied de l’arbre un petit tas de feuilles sèches qu’il aurait dû connaître, car c’était le troupeau de mère Noblet qui l’avait amassé. Lily l’attendait de l’autre côté de la grille, Lily ne doutait même pas du témoignage de ses sens égarés, elle était ivre de joie.
Elle tomba comme morte quand Médor, au lieu de revenir avec l’enfant dans ses bras, poussa du pied les feuilles sèches qui bruirent et se dispersèrent sous le rayon de lune menteur.
Elle tomba sans pousser même un cri. Ce dernier espoir perdu lui avait brisé le cœur. Médor vint la rejoindre et, franchissant de nouveau la grille, il la souleva; elle s’éveilla dans son lit, après un long évanouissement.
Médor était assis près d’elle.
Depuis ce moment-là, Médor ne l’avait point quittée. La Gloriette s’était accoutumée à le voir. Il la servait. Sans lui, elle n’aurait pas mangé. Il s’était arrangé un lit de paille dans le bûcher. Il dormait là si légèrement que le moindre soupir de la malade le mettait debout.
J’ai dit la malade, faute d’un autre mot. À proprement parler, Lily n’avait point de maladie, sinon la plus cruelle de toutes: le chagrin, la torture plutôt, qui ne lui donnait point de trêve et qui la minait comme un poison mortel.