Les ailes de la nuit [Nightwings - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Год: 1975
- Язык: французский
- Год: J'ai Lu
- Переводчик: Michel Deutsch
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Les ailes de la nuit [Nightwings - fr]». Краткое содержание книги:
Le Guetteur était las d'avoir usé ses yeux et ses sens à détecter l'invasion extraterrestre dont la Terre se croyait menacée. Il avait fini par perdre la foi dans le principe fondamental de sa Guilde.
Tout son univers allait pourtant basculer quelques heures plus tard. Sa jeune protégée Avluela était remarquée par le Prince de Roum qui abusait d'elle. Gordon, l'Elfon sans Guilde, reconnaissait soudain être un émissaire déguisé des envahisseurs qui apparaissaient bientôt au Guetteur au cours de sa veille. La Terre allait être conquise.
Désorienté, ses veilles de guet devenues vaines, le Guetteur gagna d'abord Perris où il ne rencontra qu'intrigues et luxure, puis tenta le pèlerinage de Jorslem. C'est là qu'il retrouva Avluela la Volante et que, de la Terre vaincue, naquit un nouvel espoir.
Retourner à Palerm ? Une journée de marche pour rien avec la chaleur qu’il faisait ? Pourquoi ? Pourquoi ?
D’un geste négligent, l’envahisseur nous enjoignit de nous disperser.
C’est alors qu’Olmayne m’agressa.
— Tomis, me chuchota-t-elle, explique-leur que tu es à la solde du procurateur de Perris et ils nous laisseront passer tous les deux.
Ses yeux noirs luisaient de dérision et de mépris.
Mes épaules s’affaissèrent comme si dix années de plus s’étaient abattues sur elles.
— Pourquoi dis-tu une chose pareille ?
— Il fait chaud. Je suis fatiguée. C’est stupide de nous obliger à retourner à Palerm.
— J’en conviens mais je n’y peux rien. Pourquoi cherches-tu à me faire du mal ?
— La vérité est donc si douloureuse ?
— Je ne suis pas un collaborateur, Olmayne.
Elle s’esclaffa.
— Comme tu as bien dit cela ! Et pourtant, si, Tomis, tu en es un ! Tu leur as vendu les documents.
— Pour sauver le prince, ton amant, répliquai-je.
— Il n’empêche que tu as eu des accointances avec les envahisseurs. Quels qu’aient été tes motifs, le fait est là.
— Tais-toi !
— Tu me donnes des ordres, à présent ?
— Olmayne…
— Va les trouver, Tomis. Dis-leur qui tu es et arrange-toi pour qu’ils nous laissent continuer notre route.
— Le convoi nous écraserait. D’ailleurs, je n’ai pas d’influence sur eux. Je ne suis pas un homme du procurateur.
— Je serai morte avant d’arriver à Palerm !
— Eh bien, meurs ! murmurai-je avec lassitude en lui tournant le dos.
— Traître ! Vieil imbécile sournois ! Lâche !
Je fis mine de ne pas entendre mais ses insultes me fustigeaient. Ces paroles étaient chargées de méchanceté mais ce n’était pas faux. Oui, j’avais eu des intelligences avec les conquérants, j’avais trahi la confrérie qui m’avait donné asile, j’avais enfreint le code qui nous faisait obligation de nous murer dans l’apathie et le refus, seul moyen de protester contre la défaite. Tout cela était vrai. Mais qu’Olmayne m’en fît le reproche était injuste. Je n’avais pas songé aux grandes idées, au patriotisme, en faisant acte d’apostasie. J’avais seulement essayé de sauver un homme envers lequel je me sentais des obligations. Un homme qui, de surcroît, était son amant. Me taxer maintenant de trahison, me déchirer pour la piètre raison que la chaleur et la poussière lui mettaient les nerfs à vif était indigne.
Mais n’était-il pas normal que la méchanceté de cette femme qui avait froidement assassiné son mari se manifestât aussi à propos de vétilles ?
Nous abandonnâmes la route aux envahisseurs et regagnâmes par petits groupes Palerm, une ville maussade et assoupie qui cuisait dans son jus. Le soir, une formation de Volants — trois hommes et deux femmes — qui passaient dans le ciel s’en entichèrent et, la nuit venue, une nuit sans lunes, ils revinrent tournoyer dans le ciel, immatériels, sveltes et beaux. Je restai plus d’une heure à suivre leurs ébats à tel point que j’eus l’impression que mon âme prenait son essor pour les rejoindre dans les airs. C’était à peine si leurs grandes ailes chatoyantes cachaient les astres. Leurs corps pâles et anguleux décrivaient de gracieuses arabesques. Ils virevoltaient, les bras collés aux flancs, les jambes serrées, les reins légèrement arqués. Ce spectacle me remémora Avluela et me remplit d’émotions inconfortables.
Après un dernier passage, les cinq Volants disparurent. Peu de temps après, les fausses lunes se levèrent et je rentrai à l’auberge.
Olmayne ne tarda pas à frapper à ma porte. La mine contrite, elle apportait un flacon octogonal contenant du vin vert. Pas un vin talyen, un breuvage importé d’outre-espace et qu’elle avait sans nul doute payé un bon prix.
— Me pardonneras-tu, Tomis ? Tiens… je sais que tu aimes ces vins.
— Je préférerais ne pas avoir de vin et que tu ne m’aies pas dit ce que tu m’as dit, lui répondis-je.
— C’est cette chaleur qui m’a énervée. Je regrette de t’avoir dit ces choses stupides et indélicates.
Je lui pardonnai dans l’espoir que nous nous entendrions mieux le reste du voyage et je bus presque toute la bouteille. Elle se retira alors dans sa chambre. La chasteté est de règle chez les Pèlerins. Certes, Olmayne n’aurait jamais couché avec un vieux fossile racorni de mon espèce mais la loi de notre confrérie d’adoption empêchait que la question se pose.
Je mis longtemps à m’endormir — ma conscience coupable me torturait. L’impatience et la fureur d’Olmayne m’avaient atteint au point sensible : j’étais un traître à l’humanité. Je me débattis avec ces tristes pensées presque jusqu’à l’aube.
— Qu’ai-je fait ?
J’ai livré certain document à nos envahisseurs.
— Les envahisseurs avaient-ils moralement le droit d’entrer en possession de ce document ?
Il révélait le traitement odieux qui leur a été infligé par nos ancêtres.
— Alors, en quoi était-il mal de le leur donner ?
On ne doit pas aider ses vainqueurs, même s’ils vous sont moralement supérieurs.
— Une petite trahison, est-ce tellement grave ?
Il n’y a pas de petites trahisons.
— C’est une question complexe qui demanderait sans doute à être approfondie. Je n’ai pas agi par amour de l’ennemi mais pour rendre service à un ami.
J’ai cependant collaboré avec nos ennemis.
— Cet acharnement à me torturer moi-même a des relents d’orgueil coupable.
Mais je me sens coupable. Je me suis couvert de honte.
Ce fut de cette façon stérile que je passai la nuit. Quand le jour pointa, je me levai de ma couche et, les yeux au ciel, j’implorai la Volonté de m’aider à trouver la rédemption à la fin de mon Pèlerinage dans les eaux de jouvence de Jorslem. Puis j’allai réveiller Olmayne.
3
Le Pont de Terre était rouvert à la circulation et nous nous mêlâmes à la foule quittant Tayla pour la Frique. C’était la seconde fois que je le franchissais puisqu’un an plus tôt — que cela me paraissait loin, maintenant ! — je l’avais traversé venant d’Ogypte pour rallier Roum.
Les Pèlerins d’Eyrop qui vont à Jorslem ont le choix entre deux itinéraires. Par la route du nord, il faut passer par les Terres Noires à l’est de Tayla, prendre le ferry à Stanbool et suivre le littoral d’Aïs occidentale jusqu’à la cité sainte. C’était celle que j’aurais préféré emprunter car l’antique Stanbool était la seule des grandes villes de la planète que je n’avais pas visitée. Mais Olmayne y avait été en mission de recherches quand elle était Souvenante et elle ne l’aimait pas. Aussi avions-nous pris la route sud : on passe en Frique par le Pont, on longe le rivage du grand Lac Médit, on s’enfonce en Ogypte et on arrive à Jorslem après avoir coupé à travers le glacis du Désert d’Arbie.
Un vrai Pèlerin va toujours à pied mais ce mode de transport n’enchantait guère Olmayne et, bien que nous marchions beaucoup, nous montions dans des véhicules chaque fois que l’occasion s’en présentait. Elle n’avait aucun scrupule à les arrêter. Le second jour du voyage, elle avait ainsi réquisitionné un riche Marchand qui se rendait sur la côte. Il n’avait pas l’intention de partager sa somptueuse voiture avec qui que ce soit mais il fut incapable de résister à la sensualité de la voix chaude et mélodieuse d’Olmayne, même si c’était du grillage asexué d’un masque de Pèlerin que sortait cette voix.