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Les ailes de la nuit [Nightwings - fr]

Электронная книга - «Les ailes de la nuit [Nightwings - fr]». Краткое содержание книги:

Le vieux Guetteur, Avluela la Volante, et Gordon, un Elfon, revenaient vers Roum, la ville aux sept collines.
Le Guetteur était las d'avoir usé ses yeux et ses sens à détecter l'invasion extraterrestre dont la Terre se croyait menacée. Il avait fini par perdre la foi dans le principe fondamental de sa Guilde.
Tout son univers allait pourtant basculer quelques heures plus tard. Sa jeune protégée Avluela était remarquée par le Prince de Roum qui abusait d'elle. Gordon, l'Elfon sans Guilde, reconnaissait soudain être un émissaire déguisé des envahisseurs qui apparaissaient bientôt au Guetteur au cours de sa veille. La Terre allait être conquise.
Désorienté, ses veilles de guet devenues vaines, le Guetteur gagna d'abord Perris où il ne rencontra qu'intrigues et luxure, puis tenta le pèlerinage de Jorslem. C'est là qu'il retrouva Avluela la Volante et que, de la Terre vaincue, naquit un nouvel espoir.
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La Somnambule Murta était une robuste gaillarde en robe de dentelle. Elle avait le visage bouffi, d’épais cernes noirs autour des yeux et sa lèvre supérieure était soulignée d’une ombre de moustache. Les Somnambules travaillent en équipe, l’un attire le chaland et l’autre exerce. En général, et c’était précisément le cas ici, ce sont le mari et la femme. Mon imagination se rebellait à l’idée de l’étreinte de la montagne de chair qu’était Murta et de la miniature qu’était son époux mais ce n’était pas mon affaire. Je pris le siège que Samit m’indiquait. Des tablettes nutritives diversement colorées étaient posées sur une table : j’avais interrompu le petit déjeuner. Murta, en transe profonde, allait et venait pesamment dans la pièce, frôlant de temps en temps un meuble ou un autre. Certains Somnambules, dit-on, ne se réveillent que deux ou trois heures sur vingt-quatre, uniquement pour s’alimenter et satisfaire aux nécessités de la nature. Il y en a même qui vivent ostensiblement en état de transe permanente. Ce sont des acolytes qui les nourrissent et prennent soin d’eux.

J’écoutai d’une oreille distraite Samit me débiter son boniment professionnel, me bombardant fébrilement de formules rituelles prononcées d’une voix rapide et hachée. C’était un discours à l’usage des gogos. La clientèle des Somnambules se recrute presque exclusivement chez les Serviteurs, les Clowns et autres membres des confréries serviles. Enfin, devinant mon impatience, il cessa de vanter les capacités de la Somnambule Murta et me demanda ce que je désirais connaître.

— La Somnambule doit sûrement déjà le savoir, lui répondis-je.

— Tu souhaites une analyse générale ?

— Je veux connaître le sort de ceux qui m’entourent. Et je voudrais que la Somnambule se concentre tout particulièrement sur les événements dont la maison des Souvenants est actuellement le théâtre.

De ses ongles effilés, Samit tapota sur la table et décocha un regard menaçant à la bovine Murta.

— Es-tu en contact avec la vérité ?

En guise de réponse, elle exhala un long soupir tremblé venu des profondeurs de ses masses de chair gélatineuses.

— Qu’est-ce que tu vois ?

Elle commença à marmonner d’une voix pâteuse. Les Somnambules ont un langage inconnu du reste de l’humanité, un idiome rugueux aux sonorités rocailleuses que certains affirment dérivé de la langue de l’ancienne Ogypte. Je n’ai pas d’opinion. Pour moi, c’était incohérent, fragmentaire et il me paraissait impossible que ces vocables eussent un sens. Quand Murta se tut, Samit hocha la tête d’un air satisfait et me tendit sa main ouverte.

— Il se passe beaucoup de choses.

Nous discutâmes du prix à payer et après quelques marchandages nous nous mîmes d’accord.

— Maintenant, interprète sa réponse.

— Des non-Terrestres sont dans le coup, commença-t-il avec circonspection. Et plusieurs membres de la confrérie des Souvenants.

Comme je gardais le silence sans lui donner de signe d’encouragement, il poursuivit :

— Une âpre querelle les oppose. Un homme sans yeux est le nœud de l’affaire.

Je sursautai et Samit eut un froid sourire de triomphe.

— L’homme sans yeux est déchu de sa grandeur. Il est… dirai-je, la Terre écrasée parles conquérants ? La fin de ses jours est proche. Il cherche à recouvrer sa gloire passée tout en sachant que c’est impossible. A cause de lui, une Souvenante a violé son serment. Plusieurs conquérants se sont rendus au siège de leur confrérie pour… pour le châtier ? Non. Non. Pour le délivrer. Je continue ?

— Vite !

— Tu as reçu tout ce pour quoi tu as payé.

Je lui décochai un regard venimeux. C’était du chantage ! Mais la Somnambule avait incontestablement vu la vérité. Je n’avais rien appris que je ne susse déjà mais c’était suffisant pour que je voulusse en apprendre davantage. Je payai donc un supplément.

Samit serra les pièces dans son poing et conféra derechef avec Murta. Celle-ci parla longtemps en proie à une certaine agitation. Elle pivota sur elle-même à plusieurs reprises et heurta brutalement un divan qui sentait le moisi.

— L’homme sans yeux, traduisit Samit, a fait irruption entre un mari et sa femme. Le mari outragé veut qu’il soit puni. Les extra-terrestres feront en sorte qu’il n’en soit rien. Ils sont en quête de vérités secrètes. Ils les trouveront grâce à un traître. L’homme sans yeux est à la recherche de la liberté et de la puissance. Il trouvera la paix. La femme adultère cherche à s’amuser. Elle souffrira.

Je rompis le silence obstiné — et onéreux — qui avait suivi ces révélations :

— Et moi ? Tu n’as rien dit de moi !

— Tu quitteras sous peu Perris comme tu y es venu. Tu ne partiras pas seul. Et, quand tu prendras la route, tu n’appartiendras plus à ton actuelle confrérie.

— Quelle sera ma destination ?

— Tu le sais aussi bien que nous. Alors, pourquoi gaspiller de l’argent en exigeant cette précision ?

A nouveau, il se tut.

— Dis-moi ce qui m’adviendra sur la route de Jorslem.

— Cette information te reviendrait trop cher. L’avenir est hors de prix par les temps qui courent. Je te conseille de te contenter de ce que tu sais désormais.

— Je voudrais que tu m’explicites un certain nombre de choses que tu m’as dites.

— Nous n’explicitons pas, quelle que soit la somme offerte.

Il sourit. Avec un mépris virulent. La Somnambule Murta continuait de tourner en rond en grognant et en éructant. Les puissances avec lesquelles elle était en contact durent l’éclairer sur quelque chose car elle poussa un gémissement, frissonna et émit un borborygme. Samit lui parla dans leur langage à eux. Elle lui répondit — cela dura un bon moment. Enfin, le mari me dévisagea.

— Un dernier renseignement gratuit. Ta vie n’est pas en danger mais ton âme est en péril. Tu aurais intérêt à te mettre en paix avec la Volonté le plus rapidement possible. Reconquiers ton orientation morale. Rappelle-toi tes vraies loyautés. Expie les péchés commis avec de bonnes intentions. Je ne peux rien te dire de plus.

Effectivement, Murta s’étirait et paraissait sortir de sa transe. Ses bajoues tressautaient et des convulsions l’agitaient. Ses paupières se soulevèrent mais on ne voyait que le blanc de ses yeux — et c’était quelque chose d’horrible. Ses grosses lèvres se crispaient, révélant des dents cariées. Tamis me fit signe de déguerpir en faisant voleter ses mains fluettes et je sortis dans la grisaille du matin sous la pluie battante.

Je me hâtai de regagner la maison des Souvenants où j’arrivai hors d’haleine avec un point de côté qui me lancinait comme un fer rouge. J’attendis quelques instants dans la rue pour recouvrer mon souffle. Des flotteurs quittant le superbe édifice passèrent au-dessus de moi. Mon courage faillit m’abandonner mais, finalement, j’entrai et montai à l’étage de l’appartement d’Elegro et d’Olmayne.

Le corridor était rempli de Souvenants en proie à une vive agitation. Je fendis la cohue bourdonnante. Soudain, un homme que j’avais vu dans la salle du conseil de la confrérie me barra le passage :

— Que viens-tu faire ici, apprenti ?

— Je suis Tomis, le filleul de la Souvenante Olmayne. Je rentre. Ma chambre est à côté.

Une voix me héla :

— Tomis !

Quelqu’un me prit à bras-le-corps et me poussa dans l’appartement qui ressemblait maintenant à un lieu de carnage.

Une douzaine de Souvenants faisaient le pied de grue en tripotant leur écharpe avec affliction. Je reconnus le chancelier Kenishal, pomponné et tiré à quatre épingles. Le désespoir voilait ses yeux gris. Un Pèlerin gisait sous une couverture à côté de la porte : le prince de Roum. Il était mort et nageait dans son sang ; son masque, à présent terni, se trouvait un peu plus loin. A l’autre bout de la pièce, affalé contre une crédence ornementée, garnie d’objets du second cycle de toute beauté, le Souvenant Elegro semblait dormir, l’air à la fois furieux et étonné. Une mince flèche était fichée dans sa gorge. Au fond, hagarde et échevelée, se tenait la Souvenante Olmayne, flanquée de Souvenants musclés. Le corsage déchiré de sa robe écarlate révélait ses seins blancs haut dressés. Sa noire chevelure tombait en désordre et la sueur perlait sur son épiderme satiné. On eût dit qu’elle était plongée dans un rêve, très loin d’ici.

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