Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]
- Автор: Андерсон Пол Уильям
- Год: 2009
- Язык: французский
- Год: B
- ISBN: 978-2-84344-092-2
- Переводчик: Jean-Daniel Breque
- Жанр: Альтернативная история
Электронная книга - «Le bouclier du temps [The Shield of Time - fr]». Краткое содержание книги:
— Échoué en Colombie et au Pérou, mais réussi en Phénicie », rétorqua-t-il, non par vantardise, mais parce qu’elle était en droit de le savoir de par son rang.
« Vous n’avez donc rien d’un animal ordinaire. » Le venin colora sa voix douce. « Mais vous demeurez un animal. Les singes ont triomphé. L’univers a perdu tout le sens qu’il a pu receler.
— Que… qu’auriez-vous fait… fait du monde ? »
Elle releva sa tête nimbée de gloire. La fierté résonnait dans sa voix. « Nous l’aurions modelé selon notre caprice, pour le défaire et le refaire sans répit, et nous aurions ravagé les étoiles pour y forger un empire, transformant en bûcher funèbre la réalité de chacun de nos ennemis, en jeux funèbres leurs pathétiques histoires, jusqu’à ce que l’ultime dieu règne seul sur l’univers. »
Le désir le quitta avec la soudaineté d’un vent hivernal. Soudain, il fut pris de l’envie de rentrer chez lui, de retrouver les amis et les objets qui lui étaient chers. « Passez-lui les menottes, Ruszek », ordonna-t-il. Via l’émetteur-récepteur : « Rejoignez-nous et finissons-en avec cette histoire. »
1902 apr. J.C.
L’appartement parisien de Shalten, aussi vaste que luxueux, étais sis Rive gauche et donnait sur le boulevard Saint-Germain. Avait-il délibérément choisi cette adresse ? Son sens de l’humour était assez tordu pour cela. Il déclara à Everard qu’il appréciait la vie de bohème et que ses voisins, habitués aux excentriques de toute sorte, ne lui accordaient aucune attention particulière.
C’était par un doux après-midi d’automne. Les fenêtres ouvertes laissaient entrer un riche parfum de fumée et de crottin. De temps à autre, une voiture automobile se faufilait entre les fiacres et les charrettes. Le long des façades grises, où le jaune des frondaisons apportait une touche de lumière, les passants se pressaient sur les trottoirs. Cafés, boutiques, boulangeries et pâtisseries faisaient des affaires en or. La rumeur montant des rues était empreinte de jovialité. Everard s’efforça d’oublier que ce monde serait anéanti dans une douzaine d’années.
Le décor qui l’entourait – les meubles, les tentures, les tableaux, les livres reliés de cuir, les bustes et autre bric-à-brac – attestait d’une solidité qui perdurait depuis le Congrès de Vienne. Mais il reconnut quelques objets originaires de la Californie de 1987. Un monde tout à fait différent, aussi lointain qu’un rêve… ou un cauchemar.
Il se carra dans son fauteuil, faisant grincer le cuir et bruire le crin de cheval. Il tira sur sa pipe. « Nous avons eu du mal à retrouver Chandrakumar, vu que nous ignorions où il était incarcéré. Quelques détenus ont eu droit à une vision mystique. Mais nous avons fini par l’extraire de sa cellule. Il était indemne. Au bout du compte, nous avons laissé pas mal de traces – apparitions, disparitions et tutti quanti. En temps de paix, cela aurait fait sensation. Mais les gens avaient d’autres soucis en tête et les périodes de crise sont fertiles en récits échevelés de toute sorte. Qui ne tardent pas à tomber dans l’oubli, heureusement. D’après les premiers rapports d’évaluation, l’histoire n’a pas été altérée. Mais vous êtes sûrement au courant. »
L’histoire. Le courant des événements, petits et grands, qui conduit de l’homme des cavernes aux Danelliens. Mais que deviennent les tourbillons, les bulles d’air, les individus et les gestes sans importance, qui sont trop tôt oubliés et dont l’existence ou l’inexistence ne change en rien l’orientation du flot ? J’aimerais revenir en amont pour découvrir ce que sont devenus mes compagnons de voyage : Hipponicus, ces deux femmes avec leur bébé… Non. Ma ligne de vie est trop courte, quelle que soit la longueur qui lui est allouée, et j’ai eu mon content de chagrin. Peut-être ont-ils survécu et prospéré.
Assis en face de lui, Shalten acquiesça en tirant sur sa bouffarde. « Naturellement. Je n’ai d’ailleurs jamais eu de crainte sur ce point. Même si vous deviez échouer à capturer les Exaltationnistes – et je vous félicite d’y avoir réussi –, vous ne pouviez qu’agir de façon responsable et informée. En outre, cette section de l’espace-temps est particulièrement stable.
— Hein ?
— Si la Syrie hellénistique a eu quelque importance, la Bactriane revêt un caractère marginal dans l’histoire des civilisations. Son influence a toujours été minime. Après qu’Antiochos et Euthydème eurent fait la paix…»
Ouais, une réconciliation dans les régles, le prince qui épouse la princesse, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil, et peu importent les meurtres, les exactions, les viols, les pillages, les incendies, la famine, la pestilence et la ruine, les captifs réduits en esclavage, les espoirs brisés et les familles anéanties. La routine, pour un gouvernement.
«… Antiochos, comme vous le savez, est allé jusqu’en Inde, mais sans conquérir quoi que ce soit. C’était l’Occident qui l’intéressait au premier chef. Lorsque Démétrios est monté sur le trône de Bactriane, il a envahi l’Inde à son tour, mais un usurpateur s’est emparé de son royaume pendant qu’il était occupé à batailler. Une guerre civile s’est ensuivie. » Le grand crâne chauve oscilla de haut en bas. « Le génie des Hellènes ne s’étendait pas aux affaires d’État, je dois l’admettre.
— Exact, marmonna Everard. En 1981, si ma mémoire est bonne, ils ont choisi comme Premier ministre un professeur de Berkeley. »
Shalten tiqua, haussa les épaules et reprit : « En 135 av. J.C., la Bactriane était aux mains des nomades. Ceux-ci n’étaient pas des monstres, mais ils n’ont guère encouragé le développement de la civilisation. Pendant ce temps, la dynastie hellénistique qui dominait l’Inde occidentale se laissait absorber par la culture de ses sujets, et elle n’a pas survécu très longtemps à sa cousine du nord. Elle n’a exercé aucune influence sur le long terme et son souvenir s’est bien vite dissipé.
— Je sais, fit Everard d’un air irrité.
— Je ne souhaitais pas vous faire la leçon, mais clarifier la conclusion vers laquelle je me dirigeais, précisa Shalten. Le royaume gréco-bactrien était le moins fragile des milieux susceptibles d’attirer les Exaltationnistes. Il n’a pas exercé la moindre influence sur le reste du monde et il aurait fallu une invraisemblable concaténation d’événements improbables pour changer cela, non seulement dans la région concernée mais aussi dans l’ensemble de la sphère hellénistique. Par conséquent, ainsi que l’énonce la loi de l’action et de la réaction, le maillage de lignes temporelles qui lui est associé présente une stabilité exceptionnelle et quasiment impossible à distordre. Bien entendu, nous nous sommes efforcés de donner aux Exaltationnistes une impression diamétralement opposée. »
Everard s’effondra dans son fauteuil. « Que… je sois… damné. » C’est fort probable, railla son esprit.
Un tic déforma un instant le sourire suffisant de Shalten. « Et maintenant, il convient de mettre un terme à cette mascarade. De « renouer les fils de l’intrigue », comme on le formule à votre époque, si je ne me trompe. Vu la position que vous occupez dans notre hiérarchie, il est souhaitable que vous soyez informé de la vérité. Si vous deviez l’apprendre par vos propres moyens, cela représenterait un risque non négligeable. Les boucles causales sont parfois subtiles. Votre expérience bactrienne, et votre réussite, appartiennent à la réalité. Par conséquent, vous devez en être informé bien en amont de vos préparatifs en vue de cette mission. J’ai pensé que vous apprécieriez un séjour dans ma Belle Époque*.