Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Серия: Majipoor (fr) #2
- Год: 1983
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-00979-7
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Фэнтези
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II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
1
Suvrael s’étendait au sud comme un sabre incandescent qui barrait l’horizon – une bande métallique de lumière rougeoyante qui envoyait dans le ciel des ondes de chaleur miroitantes. Dekkeret, debout à la proue du cargo sur lequel il avait effectué la longue et monotone traversée, sentit son pouls s’accélérer. Enfin Suvrael ! Ce lieu affreux, cet abominable continent, ce pays inutile et misérable n’était plus qu’à quelques jours de mer, et qui savait quelles horreurs allaient lui arriver là-bas ? Mais il était prêt. Dekkeret était persuadé que tout ce qui arrive est pour le mieux, à Suvrael comme sur le Mont du Château. Il avait vingt ans et était solidement charpenté, avec un cou engoncé dans des épaules d’une largeur impressionnante. C’était le second été du glorieux règne de lord Prestimion sous le Pontificat du grand Confalume.
C’était par pénitence que Dekkeret avait entrepris le voyage jusqu’aux terres désolées et brûlantes de l’aride Suvrael. Il avait commis une action honteuse – assurément sans en avoir l’intention et se rendant à peine compte au début de ce qu’elle avait de honteux – en chassant dans les Marches de Khyntor à l’extrême nord de Zimroel, et il lui avait semblé nécessaire de l’expier d’une manière ou d’une autre. Il savait que c’était dans un sens un geste romanesque et ostentatoire, mais cela il pouvait se le pardonner. S’il ne faisait pas ce genre de geste à vingt ans, quand le ferait-il ? Certainement pas dix ou quinze ans plus tard, quand il aurait été entraîné par son destin et se serait douillettement installé dans une inéluctable et facile carrière dans l’entourage de lord Prestimion. C’était le moment ou jamais. Alors en route pour Suvrael pour purifier son âme, quelles qu’en soient les conséquences.
Akbalik, son ami, son mentor et son compagnon de chasse à Khyntor, n’avait pas réussi à comprendre. Mais, bien sûr, Akbalik n’était pas romanesque et il avait depuis longtemps dépassé l’âge de vingt ans. Une nuit, au début du printemps, Dekkeret lui avait fait part de ses intentions et Akbalik était parti d’un rire brusque.
— Suvrael ! s’écria-t-il. Tu te juges trop durement. Il n’est pas de péché si infâme qu’il mérite un séjour à Suvrael.
Et Dekkeret, piqué au vif et se sentant traité avec condescendance, avait lentement secoué la tête.
— Le mal est comme une tache sur moi. Je veux en purifier mon âme sous le soleil des terres brûlées.
— Fais plutôt le pèlerinage de l’Ile, si tu estimes que tu as besoin de faire quelque chose. Laisse la bienheureuse Dame guérir ton esprit.
— Non, Suvrael.
— Pourquoi ?
— Pour souffrir, répondit Dekkeret. Pour m’arracher aux délices du Mont du Château et me rendre dans l’endroit le moins agréable de Majipoor, ce désert sinistre aux vents brûlants et rempli d’effroyables dangers. Pour mortifier ma chair, Akbalik, et montrer ma contrition. Pour m’infliger la punition de l’inconfort et même de la souffrance – la souffrance, tu sais ce que c’est ? – jusqu’à ce que je puisse me pardonner. D’accord ?
Akbalik enfonça les doigts en souriant dans l’épais manteau de lourdes fourrures noires de Khyntor que portait Dekkeret.
— D’accord. Mais si tu dois absolument te mortifier, fais-le complètement. Je présume que tu garderas cela sur le corps tout le temps que tu resteras sous le soleil de Suvrael.
— Il y a des limites à mon besoin d’inconfort, fit Dekkeret avec un petit rire.
Il tendit la main pour prendre le vin. Akbalik avait presque le double de l’âge de Dekkeret et trouvait sans nul doute son sérieux comique. Dekkeret aussi, dans une certaine mesure, mais cela ne le détournait pas de sa résolution.
— Puis-je essayer encore une fois de t’en dissuader ?
— Inutile.
— Songe au gâchis, poursuivit malgré tout Akbalik. Tu as une carrière dont tu dois t’occuper. On commence à entendre souvent ton nom au Château. Lord Prestimion a dit beaucoup de bien de toi. Un jeune homme qui promet, qui doit aller loin, une grande force de caractère, il n’est bruit que de cela. Prestimion est jeune ; son règne sera long ; ceux qui sont jeunes au début de son règne s’élèveront à mesure qu’il vieillira. Et toi tu es là, en train de t’amuser au fin fond des Marches de Khyntor alors que tu devrais être à la cour, et déjà en train de préparer un autre voyage bien plus hasardeux. Renonce à ce projet absurde de Suvrael, Dekkeret, et retourne au Mont avec moi. Exécute les ordres du Coronal, montre ton mérite aux grands de la cour et bâtis ton avenir. Nous vivons une époque fantastique sur Majipoor, et il sera merveilleux de faire partie de ceux qui exercent le pouvoir à mesure que les choses évolueront. Hein ? Pourquoi aller gâcher ta vie à Suvrael ? Personne n’est au courant de ce… du péché que tu as commis, de cette petite défaillance…
— Moi, je le sais.
— Alors promets de ne plus jamais le refaire et absous-toi.
— Ce n’est pas si simple, dit Dekkeret.
— Perdre un ou deux ans de ta vie, ou peut-être la gâcher tout entière pour un voyage dénué de sens et inutile à…
— Pas dénué de sens. Ni inutile.
— Sauf d’un point de vue purement personnel.
— Il n’en est rien. Akbalik. Je suis entré en contact avec les gens du Pontificat et je me suis débrouillé pour obtenir une fonction officielle. Je serai une mission d’enquête. Tu ne trouves pas cela impressionnant ? Suvrael n’exporte pas ses quotas de viande et de bétail et le Pontife veut savoir pourquoi. Tu vois ? Je continue à travailler pour ma carrière tout en m’embarquant dans ce qui te paraît être une aventure tout à fait personnelle.
— Alors tu as déjà pris tes dispositions.
— Je pars Quatredi prochain, dit Dekkeret en tendant la main à son ami. Je serai absent au moins deux ans. Nous nous retrouverons sur le Mont. Qu’en dis-tu, Akbalik, les jeux à High Morpin dans deux ans, le premier jour de l’hiver ?
Akbalik plongea le regard calme de ses yeux gris dans celui de Dekkeret.
— J’y serai, dit-il lentement. Je prie pour que tu y sois aussi.
Cette conversation ne remontait qu’à quelques mois ; mais pour Dekkeret qui sentait les pulsations de chaleur du continent méridional se propager vers lui par-dessus les flots vert pâle de la Mer Intérieure, elle semblait avoir eu lieu il y avait incroyablement longtemps, comme la traversée semblait avoir été infiniment longue. La première partie du voyage avait été assez agréable – la descente des montages jusqu’à la magnifique métropole de Ni-moya, puis la descente du Zimr en bateau jusqu’au port de Piliplok sur la côte orientale. De là il s’était embarqué sur un cargo, le navire de transport le plus économique qu’il avait pu trouver, à destination de Tolaghai, sur le continent de Suvrael. Cap au sud durant tout l’été, dans une horrible petite cabine située juste au-dessus d’une cale remplie de balles de bébés dragons de mer séchés et, tandis que le bateau s’enfonçait dans les tropiques, il faisait dans la journée une chaleur telle qu’il n’en avait jamais connu et la nuit ce n’était guère mieux ; l’équipage, composé en majeure partie de Skandars velus, se moquait de son inconfort et lui disait qu’il ferait mieux de profiter du temps frais tant qu’il en avait l’occasion, car la véritable canicule l’attendait à Suvrael. Il avait voulu souffrir et son vœu était déjà amplement exaucé, mais le pire allait venir. Il ne se plaignait pas. Il n’éprouvait aucun regret. Mais sa vie douillette au milieu des jeunes chevaliers du Mont du Château ne l’avait pas préparé à des nuits blanches dans la puanteur des dragons de mer qui lui transperçait les narines comme des stylets, ni à la chaleur étouffante qui s’était abattue sur le bateau quelques semaines après avoir quitté Piliplok, ni à l’ennui intense de l’immuable panorama marin. La planète était d’une immensité invraisemblable, c’était cela le problème. Il fallait une éternité pour aller d’un point à un autre. La traversée d’Alhanroel, son continent natal, à Zimroel, le continent occidental, avait été une entreprise suffisamment vaste, navigation fluviale du Mont jusqu’à Alaisor, puis hauturière jusqu’à Piliplok et remontée du fleuve jusqu’aux Marches de Khyntor, mais il avait eu Akbalik avec lui pour l’aider à passer le temps et il y avait eu l’excitation de son premier grand voyage, la découverte de nouveaux lieux, de nouvelles nourritures, de nouveaux accents. Et il y avait eu l’expédition de chasse qu’il avait attendue avec impatience. Mais cela ? Cette réclusion à bord d’un sale rafiot grinçant bourré de viande séchée à l’odeur pestilentielle ? Cette suite interminable de jours vides, sans amis, sans occupations, sans conversations ? Si seulement un monstrueux dragon de mer pouvait poindre à l’horizon et pimenter le voyage d’un peu de danger ; mais non, non, les dragons de mer étaient ailleurs, en train d’accomplir leur migration. On disait qu’une grande troupe était plus à l’ouest en ce moment, au large de Narabal, et qu’une autre était à mi-chemin entre Piliplok et l’Archipel de Rodamaunt, et Dekkeret n’avait pas vu un seul des gigantesques animaux, pas même un traînard. Ce qui rendait l’ennui encore plus insupportable était qu’il ne semblait avoir aucune valeur cathartique. Il souffrait, c’était vrai, et il avait imaginé que la souffrance le guérirait de sa blessure, mais la conscience de l’acte horrible qu’il avait commis dans les montagnes ne semblait pas diminuer le moins du monde. Il mourait de chaleur, d’ennui et d’impatience et il continuait à être rongé par un sentiment de culpabilité, et il continuait à se tourmenter en songeant ironiquement qu’il était loué par le Coronal lord Prestimion en personne pour sa grande force de caractère alors qu’il ne trouvait en lui que faiblesse, lâcheté et bêtise. Dekkeret en conclut qu’il fallait peut-être plus que de l’humidité, de l’ennui et des odeurs infectes pour se purifier l’âme. En tout cas, il en avait assez de ce long voyage qui le rapprochait de Suvrael et il était prêt à entamer la phase suivante de son pèlerinage dans l’inconnu.